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AccueilJurisprudence administrativeN° TA59-2110052

Tribunal Administratif de Lille — Décision N° TA59-2110052

vendredi 19 avril 2024

JuridictionTribunal Administratif de Lille
SectionTribunal Administratif de Lille
N° DossierTA59-2110052
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation7ème chambre
Avocat requérantPRONOST

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 24 décembre 2021, M. E C B, représenté par Me Pronost, demande au tribunal :

1°) d'annuler la décision du 29 septembre 2021 par laquelle le préfet du Pas-de-Calais a refusé de lui accorder le bénéfice du regroupement familial en faveur de son épouse Mme D ;

2°) d'enjoindre au préfet du Pas-de-Calais de lui accorder le bénéfice du regroupement familial en faveur de son épouse dans le délai d'un mois à compter de la date de notification du jugement à intervenir sous astreinte de 100 euros par jour de retard ;

3°) à défaut, d'enjoindre au préfet du Pas-de-Calais de réexaminer sa situation dans le délai d'un mois à compter de la notification du jugement à intervenir sous astreinte de 100 euros par jour de retard ;

4°) de mettre à la charge de l'État le versement à Me Pronost, son avocate, de la somme de 1 500 euros au titre des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991 sous réserve que Me Pronost renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat au titre de l'aide juridictionnelle.

Il soutient que la décision attaquée :

- est entachée d'incompétence ;

- est insuffisamment motivée ;

- est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation quant à ses ressources ;

- est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation de ses conséquences sur sa situation personnelle ;

- est entachée d'une erreur manifeste dans l'appréciation de sa situation au regard des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

Par un mémoire en défense, enregistré le 14 février 2022, le préfet du Pas-de-Calais conclut au rejet de la requête.

Il soutient que :

- il y a lieu de substituer au motif retenu dans la décision, tiré de l'absence d'activité professionnelle à la date de la décision attaquée, les motifs tirés de ce que le requérant ne justifiait pas disposer de ressources suffisantes et stables au cours de la période de référence visée à l'article R. 434-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- les autres moyens soulevés par le requérant ne sont pas fondés.

M. C B a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 6 décembre 2021 du bureau d'aide juridictionnelle près le tribunal judiciaire de Lille.

Par une ordonnance du 21 avril 2022, la clôture de l'instruction a été fixée au 13 mai 2022.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Le président de la formation de jugement a dispensé la rapporteure publique, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Le rapport de Mme Célino a été entendu au cours de l'audience publique.

Considérant ce qui suit :

1. M. C B, ressortissant soudanais né le 1er janvier 1976, est entré irrégulièrement en France le 8 mai 2015 selon ses déclarations. Il est titulaire d'une carte de résident en qualité de réfugié soudanais valable du 30 juin 2016 au 29 juin 2026. Le 20 avril 2021, il a présenté auprès du préfet du Pas-de-Calais une demande de regroupement familial au bénéfice de son épouse, Mme D. Par une décision du 29 septembre 2021, le préfet du Pas-de-Calais a rejeté cette demande. Par la présente requête, M. C B demande au tribunal de prononcer l'annulation de cette décision.

2. En premier lieu, eu égard au caractère réglementaire des arrêtés de délégation de signature, soumis à la formalité de publication, le juge peut, sans méconnaître le principe du caractère contradictoire de la procédure, se fonder sur l'existence de ces arrêtés alors même que ceux-ci ne sont pas versés au dossier. Par un arrêté du 22 avril 2021, publié le même jour au recueil n° 51 des actes administratifs de la préfecture, le préfet du Pas-de-Calais a donné délégation à M. A, directeur des migrations et de l'intégration, à l'effet de signer, notamment, la décision attaquée. Par suite, le moyen tiré de l'incompétence du signataire de la décision en litige manque en fait et doit être écarté.

3. En deuxième lieu, la décision attaquée vise le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales. La seule circonstance qu'elle ne précise pas l'article du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile à laquelle il est fait allusion ne suffit pas à révéler une insuffisance de motivation en droit, étant précisé que le contenu du texte est cité. Par ailleurs, la décision attaquée précise les éléments déterminants de la situation du requérant qui ont conduit le préfet du Pas-de-Calais à lui refuser la délivrance d'un titre de séjour. Par suite, elle comporte des éléments de droit et de fait qui en constituent le fondement et satisfait ainsi aux exigences de motivation résultant des dispositions des articles L. 211-2 et suivants du code des relations entre le public et l'administration. Le moyen tiré de l'insuffisance de motivation doit être écarté.

4. En troisième lieu, aux termes de l'article L. 434-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger qui séjourne régulièrement en France depuis au moins dix-huit mois, sous couvert d'un des titres d'une durée de validité d'au moins un an prévus par le présent code ou par des conventions internationales, peut demander à bénéficier de son droit à être rejoint, au titre du regroupement familial : / 1° Par son conjoint, si ce dernier est âgé d'au moins dix-huit ans () ". Aux termes de l'article L. 434-7 du même code : " L'étranger qui en fait la demande est autorisé à être rejoint au titre du regroupement familial s'il remplit les conditions suivantes : / 1° Il justifie de ressources stables et suffisantes pour subvenir aux besoins de sa famille ". Aux termes de l'article R. 434-4 du même code " Pour l'application du 1° de l'article L. 434-7, les ressources du demandeur et de son conjoint qui alimenteront de façon stable le budget de la famille sont appréciées sur une période de douze mois par référence à la moyenne mensuelle du salaire minimum de croissance au cours de cette période. Ces ressources sont considérées comme suffisantes lorsqu'elles atteignent un montant équivalent à:/ 1° Cette moyenne pour une famille de deux ou trois personnes () ".

5. Il résulte de ces dispositions combinées que le caractère stable et suffisant des ressources s'apprécie sur la période de douze mois précédant le dépôt de la demande du regroupement familial, par référence à la moyenne mensuelle du seul salaire minimum de croissance au cours de cette période de référence.

6. Pour rejeter la demande de regroupement familial présentée par M. C B, le préfet du Pas-de-Calais s'est fondé sur la circonstance qu'il n'exerçait pas d'activité professionnelle à la date de la décision attaquée. Par suite, le préfet du Pas-de-Calais a commis une erreur de droit.

7. L'administration peut faire valoir devant le juge de l'excès de pouvoir que la décision dont l'annulation est demandée est légalement justifiée par un motif, de droit ou de fait, autre que celui initialement indiqué, mais également fondé sur la situation existant à la date de cette décision. Il appartient alors au juge, après avoir mis à même l'auteur du recours de présenter ses observations sur la substitution ainsi sollicitée, de rechercher si un tel motif est de nature à fonder légalement la décision, puis d'apprécier s'il résulte de l'instruction que l'administration aurait pris la même décision si elle s'était fondée initialement sur ce motif. Dans l'affirmative, il peut procéder à la substitution demandée, sous réserve toutefois qu'elle ne prive pas le requérant d'une garantie procédurale liée au motif substitué.

8. Pour établir que la décision attaquée était légale, le préfet du Pas-de-Calais invoque, dans son mémoire en défense communiqué au requérant, deux autres motifs tirés de ce que M. C B ne justifiait pas disposer de ressources suffisantes et stables au cours de la période de référence visée à l'article R. 434-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Le préfet du Pas-de-Calais doit ainsi être regardé comme demandant une substitution de motifs.

9. Le préfet du Pas-de-Calais soutient que le requérant, se prévalant de contrats à durée déterminée ou de missions d'intérim, ne justifie pas de la stabilité de ses ressources au regard du caractère précaire de ces contrats. Par ailleurs, il indique que la moyenne mensuelle nette de ses revenus s'établissait à 1 114,04 euros brut au cours de la période de référence d'avril 2020 à mars 2021, alors que le salaire minimum mensuel était de 1 539, 42 euros bruts mensuels du 1er avril au 31 décembre 2020 et de 1 554, 58 euros du 1er janvier au 31 mars 2021. Le requérant, qui n'apporte pas d'élément suffisamment précis de nature à contredire l'appréciation portée par le préfet du Pas-de-Calais sur le caractère suffisant de ses ressources, ne justifie pas avoir disposé, au cours des douze mois précédant sa demande de regroupement familial, de ressources suffisantes pour subvenir aux besoins de sa famille au regard des dispositions des articles L. 434-7 et R. 434-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Le préfet du Pas-de-Calais aurait pris la même décision s'il avait entendu se fonder initialement sur le motif tiré de ce que le requérant ne justifiait pas disposer de ressources suffisantes au cours de la période de référence. Dès lors, il y a lieu de procéder à la substitution de motif demandée par le préfet du Pas-de-Calais, qui n'a pas pour effet de priver le requérant d'une garantie procédurale, et de considérer que le préfet du Pas-de-Calais n'a pas commis d'erreur dans l'appréciation des ressources de M. C B.

10. En quatrième lieu, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance ".

11. Le requérant soutient que la décision attaquée le prive de toute possibilité de vivre avec son épouse. Toutefois, il est constant que son mariage était relativement récent à la date de la décision attaquée, pour avoir été célébré trois ans auparavant. En outre, le requérant ne conteste pas davantage l'absence de communauté de vie opposée par le préfet du Pas-de-Calais dans son mémoire en défense. Il suit de là que, au vu des circonstances de l'espèce, la décision attaquée n'est pas entachée d'une erreur dans l'appréciation de sa situation au regard des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

12. En dernier lieu, pour les mêmes motifs que ceux énoncés au point 11 du présent jugement, la décision attaquée n'est pas entachée d'une erreur manifeste dans l'appréciation de ses conséquences sur la situation personnelle du requérant.

13. Il résulte de l'ensemble de ce qui précède que M. C B n'est pas fondé à demander l'annulation de la décision du 29 septembre 2021 par laquelle le préfet du PasdeCalais a refusé de faire droit à sa demande de regroupement familial présentée au profit de son épouse. Par voie de conséquence, ses conclusions à fin d'injonction sous astreinte et celles relatives aux frais liés au litige ne peuvent qu'être rejetées.

14. Le présent jugement ne fait toutefois pas obstacle à ce que l'intéressé, s'il s'y croit fondé, saisisse l'administration d'une nouvelle demande, en fonction de l'évolution de sa situation au regard des conditions légales du regroupement familial.

D E C I D E :

Article 1er : La requête de M. C B est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à M. E C B, au préfet du Pas-de-Calais et à Me Pronost.

Délibéré après l'audience du 29 mars 2024, à laquelle siégeaient :

M. Paganel, président,

Mme Célino, première conseillère,

Mme Barre, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 19 avril 2024.

La rapporteure,

Signé

C. CELINO

Le président,

Signé

M. PAGANEL La greffière,

Signé

D. WISNIEWSKI

La République mande et ordonne au préfet du Pas-de-Calais, en ce qui le concerne, ou à tous commissaires de justice à ce requis, en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

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