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AccueilJurisprudence administrativeN° TA59-2110205

Tribunal Administratif de Lille — Décision N° TA59-2110205

jeudi 18 avril 2024

JuridictionTribunal Administratif de Lille
SectionTribunal Administratif de Lille
N° DossierTA59-2110205
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation3ème Chambre
Avocat requérantSCP WABLE TRUNECEK TACHON AUBRON

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 31 décembre 2021, Mme B A, représentée par Me Tachon, demande au tribunal :

1°) d'annuler la décision du 2 novembre 2021 par laquelle le président du conseil départemental du Pas-de-Calais lui a retiré son agrément d'assistante familiale ;

2°) de mettre à la charge du département du Pas-de-Calais la somme de 2 400 euros en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- la décision attaquée a été prise par une autorité incompétente ;

- elle est dépourvue de motivation, en méconnaissance de l'article L. 421-6 du code de l'action sociale et des familles ;

- elle est entachée d'un vice de procédure en raison du refus de communication des éléments ayant conduit au retrait de son agrément dont le signalement judiciaire du 6 juillet 2021, des notes du 26 juillet et 20 août 2021, et les avis du service concernant l'enfant accueilli ;

- elle méconnaît le principe des droits de la défense ;

- elle est entachée d'une erreur d'appréciation au regard de ses aptitudes professionnelles.

Par un mémoire en défense enregistré le 29 décembre 2021, le département du Pas-de-Calais, représenté par Me Vergnon, conclut au rejet de la requête et à ce que soit mis à la charge de Mme A la somme de 1 500 euros en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il fait valoir que les moyens soulevés par la requérante ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code de l'action sociale et des familles ;

- le code de procédure pénale ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Horn,

- les conclusions de Mme Michel, rapporteure publique ;

- et les observations de Me Thierry, substituant Me Vergnon, représentant le département du Pas-de-Calais.

Considérant ce qui suit :

1. Mme A bénéficie d'un agrément d'assistant familial et d'une dérogation pour dépassement exceptionnel lui ouvrant droit à l'accueil de quatre enfants, délivrés par le département du Pas-de-Calais qui l'employait en cette qualité. Le 6 juillet 2021, les services de l'aide sociale à l'enfance du Pas-de-Calais ont signalé auprès du procureur de la République du tribunal judiciaire de Saint-Omer des " faits graves " qu'un membre de la famille de Mme A aurait commis à l'encontre d'un enfant accueilli. Par une décision du 8 juillet 2021, le président du conseil départemental du Pas-de-Calais a suspendu, pour une durée de quatre mois l'agrément de Mme A au motif d'une suspicion de faits graves qu'un membre de sa famille aurait commis à l'encontre d'un enfant accueilli. Par un courriel du 21 juillet 2021, Mme A a demandé au président du conseil départemental du Pas-de-Calais la consultation des pièces de son dossier d'agrément d'assistante familiale. Par un courrier du 22 juillet 2021, le président du conseil départemental du Pas-de-Calais a d'une part, communiqué deux avis de février 2021 et deux rapports de 2018 et 2019 relatifs aux demandes de dérogation de Mme A, et une note du 10 février 2021 relative à la prise en charge d'un enfant et, d'autre part, indiqué que les éléments relatifs au signalement du 6 juillet 2021 ne sont pas communicables sans l'avis préalable du procureur de la République. Par un courrier du 8 octobre 2021, Mme A été convoquée à la séance du 22 octobre 2021 de la commission consultative paritaire départementale au terme de laquelle un avis favorable au retrait de son agrément a été rendu. Par un courriel du 15 octobre 2021, le substitut du procureur de la République du tribunal judiciaire de Saint-Omer a indiqué au département du Pas-de-Calais que les documents relatifs à la procédure pénale lancée suite au signalement du 6 juillet 2021 ne sont pas communicables car couverts par le secret de l'enquête. Par un courrier du 18 octobre 2021, le président du conseil départemental du Pas-de-Calais a relayé la réponse du substitut du procureur auprès de Mme A. Par une décision du 2 novembre 2021, dont elle demande l'annulation, le président du conseil départemental du Pas-de-Calais lui a retiré son agrément d'assistante familiale.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

2. D'une part, aux termes de l'article L. 421-2 du code de l'action sociale et des familles : " L'assistant familial est la personne qui, moyennant rémunération, accueille habituellement et de façon permanente des mineurs et des jeunes majeurs de moins de vingt et un ans à son domicile. Son activité s'insère dans un dispositif de protection de l'enfance, un dispositif médico-social ou un service d'accueil familial thérapeutique. Il exerce sa profession comme salarié de personnes morales de droit public ou de personnes morales de droit privé dans les conditions prévues par les dispositions du présent titre ainsi que par celles du chapitre III du présent livre, après avoir été agréé à cet effet. / L'assistant familial constitue, avec l'ensemble des personnes résidant à son domicile, une famille d'accueil ". En vertu de l'article L. 421-3 de ce code, l'agrément est accordé aux assistants familiaux si les conditions d'accueil garantissent la sécurité, la santé et l'épanouissement des mineurs et majeurs de moins de vingt et un ans accueillis, en tenant compte des aptitudes éducatives de la personne. Aux termes de l'article L. 421-6 du même code : " () Si les conditions de l'agrément cessent d'être remplies, le président du conseil départemental peut, après avis d'une commission consultative paritaire départementale, () procéder à son retrait. () / Toute décision de retrait de l'agrément () doit être dûment motivée et transmise sans délai aux intéressés. / En cas de retrait d'un agrément motivé notamment par la commission de faits de violences à l'encontre des mineurs accueillis, il ne peut être délivré de nouvel agrément à la personne à qui l'agrément a été retiré avant l'expiration d'un délai approprié, quel que soit le département dans lequel la nouvelle demande est présentée. () ". Enfin, aux termes de l'article R. 421-23 de ce code : " Lorsque le président du conseil départemental envisage de retirer un agrément (), il saisit pour avis la commission consultative paritaire départementale mentionnée à l'article R. 421-27 en lui indiquant les motifs de la décision envisagée. / L'assistant () familial concerné est informé, quinze jours au moins avant la date de la réunion de la commission, par lettre recommandée avec demande d'avis de réception, des motifs de la décision envisagée à son encontre, de la possibilité de consulter son dossier administratif et de présenter devant la commission ses observations écrites ou orales () ".

3. Il résulte de ces dispositions que, s'il incombe au président du conseil départemental de s'assurer que les conditions d'accueil garantissent la sécurité, la santé et l'épanouissement des enfants accueillis et de procéder au retrait de l'agrément de l'assistant familial si ces conditions ne sont plus remplies, il ne peut le faire qu'après avoir saisi pour avis la commission consultative paritaire départementale compétente, devant laquelle l'intéressé est en droit de présenter ses observations écrites ou orales, en lui indiquant, ainsi qu'à l'assistant familial concerné, les motifs de la décision envisagée. La consultation de cette commission sur ces motifs, à laquelle est attachée la possibilité pour l'intéressé de présenter ses observations, revêt ainsi pour ce dernier le caractère d'une garantie. Il en résulte qu'un tel retrait ne peut intervenir pour un motif qui n'aurait pas été soumis à la commission consultative paritaire départementale et sur lequel l'intéressé n'aurait pu présenter devant elle ses observations.

4. Dans l'hypothèse où le président du conseil départemental envisage de retirer l'agrément d'un assistant familial après avoir été informé de suspicions de comportements susceptibles de compromettre la santé, la sécurité ou l'épanouissement d'un enfant, de la part du bénéficiaire de l'agrément ou de son entourage, il lui appartient, dans l'intérêt qui s'attache à la protection de l'enfance, de tenir compte de tous les éléments portés à la connaissance des services compétents du département ou recueillis par eux et de déterminer si ces éléments sont suffisamment établis pour lui permettre raisonnablement de penser que l'enfant est victime de tels comportements ou risque de l'être. Il lui incombe, avant de prendre une décision de retrait d'agrément, de communiquer à l'intéressé ainsi qu'à la commission consultative paritaire départementale les éléments sur lesquels il entend se fonder, sans que puisse y faire obstacle la circonstance qu'une procédure pénale serait engagée, à laquelle s'appliquent les dispositions de l'article 11 du code de procédure pénale relatives au secret de l'instruction pénale. Si la communication de certains de ces éléments est de nature à porter gravement préjudice aux personnes qui auraient alerté les services du département, à l'enfant concerné ou aux autres enfants accueillis ou susceptibles de l'être, il incombe au département non de les communiquer dans leur intégralité mais d'informer l'intéressé et la commission de leur teneur, de telle sorte que, tout en veillant à la préservation des autres intérêts en présence, l'intéressé puisse se défendre utilement et que la commission puisse rendre un avis sur la décision envisagée.

5. Il ressort des pièces du dossier que Mme A a eu pour seule information, mentionnée dans les décisions de suspension du 8 juillet 2021 et de retrait de son agréement du 2 novembre 2021 qu'un membre de sa famille est suspecté d'avoir commis des faits graves à l'encontre d'un enfant accueilli et que ces faits on fait l'objet d'un signalement judiciaire le 6 juillet 2021 et ne lui permettent plus de présenter les garanties nécessaires pour accueillir des mineurs ou des jeunes majeurs de moins de vingt-et-un ans dans des conditions propres à leur assurer sécurité, santé et épanouissement. A cet égard, le président du conseil départemental a refusé de communiquer les pièces susceptibles d'éclairer la requérante sur la teneur des éléments portés à la connaissance des services compétents du département ou recueillis par eux leur ayant raisonnablement permis de penser qu'un enfant accueilli par Mme A était victime des faits graves en cause, au motif que ces pièces étaient couvertes par le secret de l'instruction pénale. Or, ainsi qu'il a été dit au point précédent, il incombait au président du conseil départemental du Pas-de-Calais, avant de prendre une décision de retrait d'agrément, de communiquer à l'intéressée les éléments sur lesquels il entendait se fonder, ou si la communication de certains de ces éléments était de nature à porter gravement préjudice aux personnes qui auraient alerté les services du département, à l'enfant concerné ou aux autres enfants accueillis ou susceptibles de l'être, à tout le moins leur teneur, sans que puisse y faire obstacle la circonstance qu'une procédure pénale serait engagée. En refusant de communiquer les pièces susceptibles d'éclairer la requérante sur la teneur du signalement judiciaire à l'origine du retrait d'agrément contesté, le président du conseil départemental du Pas-de-Calais a méconnu les droits de la défense.

6. Il résulte de tout ce qui précède, et sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens de la requête, que Mme A est fondée à demander l'annulation de la décision du 2 novembre 2021 par laquelle le président du conseil départemental du Pas-de-Calais lui a retiré son agrément d'assistante familiale. Compte tenu du motif d'annulation de cette décision, il est loisible au président du conseil départemental du Pas-de-Calais, s'il s'y croit fondé, de reprendre régulièrement une nouvelle décision.

Sur les frais liés au litige :

7. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge du département du Pas-de-Calais une somme de 500 euros à verser à Mme A au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative. Ces dispositions font obstacle à ce qu'une somme soit mise à ce titre à la charge de Mme A, qui n'est pas, dans la présente instance, la partie perdante.

D E C I D E :

Article 1er : La décision du 2 novembre 2021 par laquelle le président du conseil départemental du Pas-de-Calais a retiré à Mme A son agrément d'assistante familiale est annulée.

Article 2 : Le département du Pas-de-Calais versera à Mme A une somme de 500 euros, au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à Mme B A et au département du Pas-de-Calais.

Délibéré après l'audience du 27 mars 2024, à laquelle siégeaient :

- Mme Féménia, présidente,

- M. Bourgau, premier conseiller,

- M. Horn, conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 18 avril 2024.

Le rapporteur,

Signé

J. HORNLa présidente,

Signé

J. FÉMÉNIA

La greffière,

Signé

S. DEREUMAUX

La République mande et ordonne au préfet du Pas-de-Calais en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière

No 2110205

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