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AccueilJurisprudence administrativeN° TA59-2200208

Tribunal Administratif de Lille — Décision N° TA59-2200208

mardi 5 juillet 2022

JuridictionTribunal Administratif de Lille
SectionTribunal Administratif de Lille
N° DossierTA59-2200208
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation2ème Chambre
Avocat requérantGOMMEAUX

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 12 janvier 2022, Mme B D, représentée par Me Gommeaux, demande au tribunal :

1°) d'annuler la décision implicite par laquelle le préfet du Nord a rejeté sa demande du 23 juillet 2021 tendant à l'abrogation de l'obligation de quitter le territoire français édictée à son encontre par arrêté du 8 septembre 2020 et à l'enregistrement de sa demande de titre de séjour ;

2°) d'enjoindre au même préfet, à titre principal, d'enregistrer sa demande de titre de séjour et de lui délivrer dans l'attente une autorisation provisoire de séjour l'autorisant à travailler, dans le délai de quinze jours à compter de la notification du jugement à intervenir, sous astreinte de 150 euros par jour de retard, ou, à titre subsidiaire, de réexaminer sa situation, dans le même délai et sous la même astreinte ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat le versement à son conseil d'une somme de 2 000 euros au titre de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Elle soutient que :

- elle n'a pas reçu communication des motifs de la décision attaquée ;

-cette décision est entachée d'un vice de procédure, le collège de médecins de l'OFII n'ayant pas été saisi ;

-elle méconnaît les dispositions de l'article L. 243-2 du code des relations entre le public et l'administration et de l'article L. 425-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

-elle méconnaît les stipulations de l'article 3-1 de la convention internationale des droits de l'enfant.

La procédure a été communiquée au préfet du Nord qui n'a pas produit de mémoire en défense.

Mme D a été admise au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 15 novembre 2021.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention internationale des droits de l'enfant ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Le président de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. A,

- et les observations de Me Schryve, représentant Mme D.

Considérant ce qui suit :

1. Mme B D, ressortissante algérienne née le 10 mars 1982 à Oran (Algérie) est entrée en France le 20 décembre 2017 sous couvert d'un visa court séjour, accompagnée de ses trois enfants. Elle a bénéficié d'une autorisation provisoire de séjour en raison de l'état de santé de sa fille aînée, renouvelée jusqu'au 27 avril 2020. Par un arrêté du 8 septembre 2020, le préfet du Nord a refusé de renouveler cette autorisation provisoire, a fait obligation à Mme D de quitter le territoire français dans le délai de trente jours. Par un jugement n° 2007619 du 29 juin 2021, devenu définitif, le tribunal de céans a rejeté le recours de Mme D contre cet arrêté. Par un courrier du 23 juillet 2021, Mme D a sollicité, par l'intermédiaire de son conseil, l'abrogation de l'obligation de quitter le territoire français et l'enregistrement de sa demande de titre de séjour. Du silence gardé par l'administration durant deux mois est née une décision implicite de rejet. Dans la présente instance, Mme D demande au tribunal l'annulation de cette décision.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

En ce qui concerne le refus d'abroger l'obligation de quitter le territoire français :

2. Aux termes du paragraphe 1 de l'article 3 de la convention internationale des droits de l'enfant : " Dans toutes les décisions qui concernent les enfants, qu'elles soient le fait d'institutions publiques ou privées de protection sociale, des tribunaux, des autorités administratives ou des organes législatifs, l'intérêt supérieur de l'enfant doit être une considération primordiale. ".

3. Il ressort des pièces du dossier que la fille aînée de Mme D, née le 26 juin 2009, est atteinte d'une arthrite juvénile inflammatoire avec psoriasis, affection dont le collège de médecins de l'Office français de l'immigration et de l'intégration (OFII) avait estimé, dans son avis du 20 novembre 2019, qu'elle rendait nécessaire une prise en charge médicale dont le défaut pourrait entraîner des conséquences d'une exceptionnelle gravité, mais que la fille de la requérante pourrait effectivement bénéficier d'un traitement approprié en Algérie. Toutefois, à compter du 30 septembre 2020, soit postérieurement à la décision dont l'abrogation est demandée, le traitement de l'intéressée a été modifié. Elle prend désormais du " Humira ", dont il ressort des pièces du dossier qu'il n'est pas disponible en Algérie. Il ne ressort pas des pièces du dossier et n'est pas allégué par le préfet, qui n'a pas produit dans la présente instance, qu'un autre traitement pourrait être substitué. Dès lors, Mme D est fondée à soutenir que l'intérêt supérieur de sa fille commande que, au vu de changement dans les circonstances de fait, l'obligation de quitter le territoire français dont elle fait l'objet soit abrogée.

4. Il résulte de ce qui précède, sans qu'il soit besoin de se prononcer sur les autres moyens de la requête, que le refus d'abroger l'obligation de quitter le territoire français doit être annulé.

En ce qui concerne le refus d'enregistrer la demande de titre de séjour :

5. Aux termes des dispositions de l'article L. 211-2 du code des relations entre le public et l'administration : " Les personnes physiques ou morales ont le droit d'être informées sans délai des motifs des décisions administratives individuelles défavorables qui les concernent. / A cet effet, doivent être motivées les décisions qui : / 1° Restreignent l'exercice des libertés publiques ou, de manière générale, constituent une mesure de police ; / () ". Aux termes des dispositions de l'article L. 232-4 du même code : " Une décision implicite intervenue dans les cas où la décision explicite aurait dû être motivée n'est pas illégale du seul fait qu'elle n'est pas assortie de cette motivation. / Toutefois, à la demande de l'intéressé, formulée dans les délais du recours contentieux, les motifs de toute décision implicite de rejet devront lui être communiqués dans le mois suivant cette demande. () ".

6. Il ressort des pièces du dossier que Mme D a demandé par l'intermédiaire de son conseil, le 24 septembre 2021, soit dans le délai de recours contentieux, communication des motifs de la décision implicite attaquée. Faute pour le préfet d'avoir répondu à cette demande, le moyen tiré du défaut de motivation doit être accueilli.

7. Il résulte de tout ce qui précède, sans qu'il soit besoin de se prononcer sur les autres moyens de la requête, que le refus d'enregistrer la demande de titre de séjour doit être annulé.

Sur les conclusions à fin d'injonction sous astreinte :

8. L'annulation du refus d'enregistrer une demande de titre de séjour implique en principe que le préfet procède à cet enregistrement. Toutefois, il résulte de l'instruction que, ainsi qu'il l'a été dit, Mme D fait l'objet d'une interdiction de retour sur le territoire français, qui n'a pas été exécutée, et qui n'a été ni retirée, ni abrogée par le préfet du Nord. Dès lors, le présent jugement implique seulement que le préfet réexamine sa situation. Il y a lieu de lui enjoindre d'y procéder dans le délai de trois mois à compter de la notification du présent jugement.

Sur les frais liés à la procédure :

9. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'Etat le versement à Me Gommeaux, conseil de Mme D, le versement d'une somme de 1 200 euros au titre des articles L. 761- du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991, sous réserve qu'elle renonce à percevoir la part contributive de l'Etat au titre de l'aide juridictionnelle.

D E C I D E :

Article 1er : La décision implicite par laquelle le préfet du Nord a rejeté la demande de Mme D tendant à l'abrogation de l'obligation de quitter le territoire français en date du 8 septembre 2020 et à l'enregistrement de sa demande de titre de séjour est annulée.

Article 2 : Il est enjoint au préfet du Nord de réexaminer la situation de Mme D, dans le délai de trois mois à compter de la notification du présent jugement.

Article 3 : L'Etat versera à Me Gommeaux la somme de 1 200 (mille deux cents) euros au titre de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991, dans les conditions définies au point 9 des motifs du présent jugement.

Article 4 : Le présent jugement sera notifié à Mme B D, à Me Gommeaux et au préfet du Nord.

Délibéré après l'audience du 14 juin 2022, à laquelle siégeaient :

M. Bauzerand, président,

M. Even, premier conseiller,

Mme Piou, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 5 juillet 2022.

Le rapporteur,

signé

P. A

Le président,

signé

Ch. BAUZERANDLa greffière,

signé

M. C

La République mande et ordonne au préfet du Nord, en ce qui le concerne, ou à tous huissiers de justice à ce requis, en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

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