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AccueilJurisprudence administrativeN° TA59-2200341

Tribunal Administratif de Lille — Décision N° TA59-2200341

vendredi 26 avril 2024

JuridictionTribunal Administratif de Lille
SectionTribunal Administratif de Lille
N° DossierTA59-2200341
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation8ème chambre
Avocat requérantDAVID

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 17 janvier 2022, M. B D, représenté par Me Benoît David, demande au tribunal :

1°) d'annuler la décision du 21 septembre 2021 par laquelle le garde des sceaux, ministre de la justice, a maintenu son inscription au répertoire des détenus particulièrement signalés ;

2°) de mettre à la charge de l'Etat le versement, au profit de son conseil, de la somme de 3 000 euros au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique.

Il soutient que :

- la décision attaquée a été prise par une autorité incompétente et il n'est pas établi que la délégation de signature a été suffisamment publiée au sein de l'établissement pénitentiaire ;

- la composition de la commission des détenus particulièrement signalés est irrégulière ;

- la décision attaquée méconnaît la mise en œuvre de la procédure contradictoire dès lors qu'elle ne comporte aucune indication quant aux moyens de sa notification au détenu ;

- elle est entachée d'un défaut de motivation ; aucun examen particulier de sa situation n'a été effectué ;

- elle est privée de base légale, dès lors qu'elle se fonde sur l'article D. 276-1 du code de procédure pénale, qui, lui-même, a pour base légale une disposition législative déclarée inconstitutionnelle ;

- elle est entachée d'une erreur de fait et d'une erreur manifeste d'appréciation.

Par un mémoire en défense, enregistré le 6 juillet 2023, le garde des sceaux, ministre de la justice, conclut au rejet de la requête.

Il soutient que les moyens présentés par le requérant ne sont pas fondés.

Par une ordonnance du 24 octobre 2023, la clôture d'instruction a été fixée au 24 novembre 2023 à 14 heures.

M. D a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 22 novembre 2021 du bureau d'aide juridictionnelle.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code de procédure pénale ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- la loi n° 2009-1436 du 24 novembre 2009 ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le décret n° 2008-689 du 9 juillet 2008 ;

- le décret n° 2005-850 du 27 juillet 2005 ;

- l'arrêté du 30 décembre 2019 fixant l'organisation de la direction de l'administration pénitentiaire ;

- la circulaire du 15 octobre 2012 relative à l'instruction ministérielle relative au répertoire des détenus particulièrement signalés (DPS) ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Babski,

- et les conclusions de M. Christian, rapporteur public.

Considérant ce qui suit :

1. M. B D, écroué depuis le 15 février 2014 et incarcéré au centre pénitentiaire de Vendin-le-Vieil du 19 janvier 2021 au 23 mars 2022, est inscrit au répertoire des des détenus particulièrement signalés (DPS) depuis le 18 décembre 2018. Par une décision du 21 septembre 2021, le garde des sceaux, ministre de la justice, a maintenu son inscription à ce répertoire. Par la présente requête, M. D demande l'annulation de cette décision.

2. En premier lieu, aux termes de l'article D. 276-1 du code de procédure pénale, alors en vigueur : " En vue de la mise en œuvre des mesures de sécurité adaptées, le ministre de la justice décide de l'inscription et de la radiation des détenus au répertoire des détenus particulièrement signalés dans des conditions déterminées par instruction ministérielle ".

3. Il ressort des pièces du dossier que la décision du 21 septembre 2021 par laquelle le garde des sceaux, ministre de la justice, a décidé le maintien de l'inscription de M. D au répertoire des DPS a été signée, par délégation, par Mme A C, directrice des services pénitentiaires, cheffe du bureau de la prévention des risques de la direction de l'administration pénitentiaire du ministère de la justice. Par un décret du 27 juillet 2005 relatif aux délégations de signature des membres du Gouvernement, le directeur de l'administration pénitentiaire a reçu délégation à l'effet de signer, au nom du garde des sceaux, ministre de la justice, dans la limite de ses attributions, tous actes, arrêtés et décisions à l'exclusion des décrets. Par un arrêté du 1er septembre 2021, régulièrement publié au Journal officiel de la République française le 2 septembre suivant, le directeur de l'administration pénitentiaire a subdélégué sa signature, au sein de la sous-direction de la sécurité pénitentiaire, à Mme C aux fins de signer, dans la limite de ses attributions, tous actes, arrêtés et décisions, à l'exclusion des décrets. Eu égard à l'objet d'une délégation de signature qui, quoique constituant un acte réglementaire, n'a pas la même portée à l'égard des tiers qu'un acte modifiant le droit destiné à leur être appliqué, la publication de cet arrêté au Journal officiel de la République française, qui permet de lui donner date certaine, a constitué une mesure de publicité suffisante pour la rendre opposable aux tiers, notamment à l'égard des détenus du centre pénitentiaire de Vendin-le-Vieil, où était incarcéré le requérant à la date de la décision contestée. Par suite, le moyen tiré de l'incompétence de l'auteur de la décision attaquée doit être écarté.

4. En deuxième lieu, la circulaire du 15 octobre 2012 relative à l'instruction ministérielle relative au répertoire des détenus particulièrement signalés (DPS), publiée au bulletin officiel du ministère de la Justice n° 2012-10 du 31 octobre 2012, prise pour la mise en œuvre de ces dispositions, qui a valeur réglementaire, prévoit une consultation de la commission DPS sur l'opportunité de l'inscription, du maintien ou de la radiation d'une personne détenue au répertoire des DPS. Aux termes du paragraphe 1.1.2.2 de cette circulaire : " La commission DPS se réunit au sein de tout établissement dans lequel sont écrouées des personnes détenues inscrites au répertoire des DPS ou faisant l'objet de demandes d'inscription. / Elle se réunit à l'initiative du chef d'établissement. Il appartient à ce dernier de veiller à la tenue régulière de cette commission. / Composition / Les membres de cette commission sont : / - le chef d'établissement pénitentiaire ou son représentant, qui préside, / - le procureur de la République, ou son représentant, / - le préfet ou son représentant, en cas de nécessité / - le directeur inter-régional des services pénitentiaires ou son représentant, / - un représentant de chacun des services de police exerçant leurs activités dans le ressort du tribunal, / - le commandant du groupement de gendarmerie départemental ou son représentant, / - le délégué local du renseignement pénitentiaire, / - le juge d'instruction, s'agissant des personnes prévenues, / - le juge de l'application des peines, s'agissant des personnes condamnées, / - le juge de l'application des peines de Paris en charge des condamnés pour affaires de terrorisme ainsi que le parquet de l'exécution des peines de Paris s'agissant des personnes détenues pour des faits de nature terroriste. / () ".

5. M. D soutient qu'il n'est pas établi que la composition de la commission DPS ayant émis un avis sur sa situation était conforme aux dispositions précitées de la circulaire du 15 octobre 2012. Toutefois, s'agissant d'une commission composée exclusivement d'agents de l'Etat, destinée seulement à éclairer le ministre, et n'ayant pas vocation à entendre le détenu, lequel a pu, au demeurant, faire valoir ses observations le 1er avril 2021 avant que le ministre ne prenne sa décision, un éventuel vice dans la composition de cette commission n'est pas susceptible de priver l'intéressé d'une garantie, pas plus qu'il n'a, en l'espèce, influé sur le sens de la décision prise. En tout état de cause, il ressort des pièces produites en défense que la commission DPS, qui s'est réunie le 11 mars 2021, était composée de l'ensemble des autorités dont la présence était requise par la circulaire du 15 octobre 2012 et chacun de ses membres a émis un avis sur le maintien du requérant au répertoire des DPS. Par suite le moyen tiré de l'irrégularité de la composition irrégulière de la commission doit être écarté.

6. En troisième lieu, aux termes du paragraphe 1.1.2.3 de la circulaire du 15 octobre 2012 : " () / La décision motivée d'inscription ou de maintien au répertoire DPS prise à l'issue de cette procédure est notifiée à la personne détenue par l'établissement. Une copie de la décision notifiée est transmise à l'administration centrale (état-major de la sécurité, bureau de gestion de la détention). ".

7. M. D ne saurait utilement se prévaloir des conditions de notification de la décision attaquée dès lors qu'elles sont sans incidence sur sa légalité. Par suite, le moyen tiré de la méconnaissance de la mise en œuvre de la procédure contradictoire prévue par les dispositions précitées de la circulaire du 15 octobre 2012 ne saurait être accueilli.

8. En quatrième lieu, aux termes de l'article L. 211-2 du code des relations entre le public et l'administration : " Les personnes physiques ou morales ont le droit d'être informées sans délai des motifs des décisions administratives individuelles défavorables qui les concernent. / A cet effet, doivent être motivées les décisions qui : / () 1° restreignent l'exercice des libertés publiques ou de manière générale constituent une mesure de police () ". L'article L. 211-5 du même code précise que : " la motivation exigée par le présent chapitre doit être écrite et comporter l'énoncé des considérations de droit et de fait qui constituent le fondement de la décision. ". Les décisions d'inscription ou de maintien sur le répertoire des DPS, qui imposent des sujétions particulières aux détenus concernés, entrent dans le champ d'application de l'article L. 211-2 du code des relations entre le public et l'administration précité et doivent, par suite, être motivées.

9. En l'espèce, la décision attaquée vise les articles 22 et 89 de la loi pénitentiaire n° 2009-1436 du 24 novembre 2009 ainsi que l'article D. 276-1 du code de procédure pénale et la circulaire du 15 octobre 2012 relative au répertoire des DPS, dont le garde des sceaux, ministre de la justice, a entendu faire application. La décision mentionne, par ailleurs, de manière précise, les faits sur lesquels l'administration s'est fondée, pour maintenir l'inscription de M. D au répertoire des DPS. Elle comporte ainsi l'énoncé des considérations de droit et de fait qui en constituent le fondement, conformément aux articles L. 211-2 et L. 211-5 du code des relations entre le public et l'administration. La circonstance que les faits mentionnés ne seraient pas pertinents et actuels est sans incidence sur la régularité formelle de la décision contestée. Ainsi, la décision attaquée est suffisamment motivée et ne révèle pas, contrairement à ce que soutient le requérant, que le garde des sceaux, ministre de la justice, se serait abstenu de procéder à un examen particulier de sa situation. Par suite, les deux moyens, soulevés à ce titre, ne peuvent être accueillis.

10. En cinquième lieu, il résulte de la circulaire précitée du 15 octobre 2012 que l'inscription d'un détenu au répertoire des DPS a pour seul effet d'appeler l'attention des personnels pénitentiaires et des autorités amenées à le prendre en charge sur ce détenu, en intensifiant à son égard les mesures particulières de surveillance, de précaution et de contrôle prévues pour l'ensemble des détenus par les dispositions législatives et réglementaires en vigueur. Dans ce cadre, seules peuvent être apportées aux droits des détenus les restrictions résultant des contraintes inhérentes à la détention, du maintien de la sécurité et du bon ordre des établissements, de la prévention de la récidive et de la protection de l'intérêt des victimes, dans les conditions rappelées par les articles 22 et suivants de la loi pénitentiaire du 24 novembre 2009.

11. Le pouvoir réglementaire est compétent pour édicter le régime applicable aux détenus particulièrement signalés, qui, ainsi qu'il a été dit au point précédent, a pour seul effet de prescrire aux personnels et autorités pénitentiaires de faire preuve d'une vigilance particulière s'agissant de certains individus. Les limites éventuellement portées aux droits des détenus par le régime ainsi défini ne peuvent cependant légalement intervenir que dans le respect des conditions définies par le législateur. Il s'ensuit que le pouvoir réglementaire était compétent pour édicter les dispositions de l'article D. 276-1 du code de procédure pénale sur le fondement desquelles la décision contestée a été prise. Dès lors, M. D n'est pas fondé à soutenir que l'article D. 276-1 du code de procédure pénale était dépourvu de base légale du fait de la décision n° 2014-393 QPC du 25 avril 2014 du Conseil constitutionnel qui a déclaré contraires à la Constitution les dispositions de l'article 728 du code de procédure pénale dans leur rédaction antérieure à la loi pénitentiaire du 24 novembre 2009.

12. En dernier lieu, aux termes du paragraphe 1.1.1 de la circulaire du 15 octobre 2012 : " Les critères d'inscription au répertoire des détenus particulièrement signalés sont liés au risque d'évasion et à l'intensité de l'atteinte à l'ordre public que celle-ci pourrait engendrer ainsi qu'au comportement particulièrement violent en détention de certains détenus. / Les personnes détenues susceptibles d'être inscrites au répertoire des DPS sont celles : / 1) appartenant à la criminalité organisée locale, régionale, nationale ou internationale ou aux mouvances terroristes, appartenance établie par la situation pénale ou par un signalement des magistrats, de la police ou de la gendarmerie ; / 2) ayant été signalées pour une évasion réussie ou un commencement d'exécution d'une évasion, par ruse ou bris de prison ou tout acte de violence ou ayant fait l'objet d'un signalement par l'administration pénitentiaire, les magistrats, la police ou la gendarmerie, selon lequel des informations recueillies témoignent de la préparation d'un projet d'évasion ; / 3) susceptibles de mobiliser les moyens logistiques extérieurs d'organisations criminelles nationales internationales ou des mouvances terroristes ; / 4) dont l'évasion pourrait avoir un impact important sur l'ordre public en raison de leur personnalité et/ou des faits pour lesquels elles sont écroués ; / 5) susceptibles d'actes de grandes violences, ou ayant commis des atteintes graves à la vie d'autrui, des viols ou actes de torture et de barbarie ou des prises d'otage en établissement pénitentiaire ". Il résulte des dispositions précitées de cette circulaire du 15 février 2012 que les critères à retenir pour inscrire ou maintenir un détenu sur le registre sont liés à l'appartenance à la criminalité organisée, au risque d'évasion et à l'intensité de l'atteinte à l'ordre public que celle-ci pourrait engendrer ainsi qu'au comportement particulièrement violent en détention de certains détenus.

13. Il ressort des termes mêmes de la décision attaquée, que, pour maintenir l'inscription de M. D au répertoire des détenus particulièrement signalés, le garde des sceaux, ministre de la justice, s'est fondé sur son comportement violent envers les agents pénitentiaires, les agents hospitaliers, les personnes dépositaires de l'autorité publique pour lequel il a fait l'objet de multiples condamnations, notamment à une peine d'emprisonnement d'un an par la cour d'appel de Riom le 16 janvier 2019, à une peine de dix-huit mois par le tribunal de grande instance de Melun le 14 janvier 2019, à une peine de dix mois par la cour d'appel de Caen le 30 mai 2018 et, enfin, à une peine de deux ans par le tribunal correctionnel d'Alençon le 8 février 2017. Il a également pris en compte le comportement instable et contestataire de l'intéressé en détention, caractérisé par de nombreux incidents survenus en 2018, 2019 et 2020, en raison notamment d'insultes et de menaces proférées envers les personnels et de diverses violences physiques exercées à leur égard ainsi que l'impact majeur qu'aurait une évasion sur l'ordre public. Si M. D fait valoir qu'aucune mesure de sûreté n'a été prononcée à son encontre, il ressort des pièces du dossier que son passé pénal révèle, toutefois, un fort potentiel de violence, confirmé par son comportement en détention. Dans ces conditions, eu égard à la gravité de l'ensemble de ces faits, qui entrent dans les prévisions des dispositions rappelées au point précédent, et sans que le requérant puisse utilement exciper de leur caractère ancien ni se prévaloir de ce qu'il ne présente aucun risque d'évasion et qu'il n'appartient pas à la criminalité organisée, le garde des sceaux, ministre de la justice a pu, sans commettre d'inexactitude matérielle des faits ni d'erreur manifeste d'appréciation, décider de maintenir M. D sur le répertoire des DPS.

14. Il résulte de tout ce qui précède que M. D n'est pas fondé à demander l'annulation de la décision du 21 septembre 2021 par laquelle le garde des sceaux, ministre de la justice, a maintenu son inscription au répertoire des DPS. Les conclusions à fin d'annulation présentées par M. D doivent être rejetées ainsi que, par voie de conséquence, les conclusions présentées au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique.

D E C I D E :

Article 1er: La requête de M. D est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à M. B D, au garde des sceaux, ministre de la justice et à Me Benoît David.

Délibéré après l'audience du 7 mars 2024, à laquelle siégeaient :

Mme Stefanczyk, présidente,

M. Babski, premier conseiller,

M. Caustier, premier conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 26 avril 2024.

Le rapporteur,

Signé

D. BABSKI

La présidente,

Signé

S. STEFANCZYKLa greffière,

Signé

N. PAULET

La République mande et ordonne au garde des sceaux, ministre de la justice, ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

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