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AccueilJurisprudence administrativeN° TA59-2200690

Tribunal Administratif de Lille — Décision N° TA59-2200690

jeudi 29 septembre 2022

JuridictionTribunal Administratif de Lille
SectionTribunal Administratif de Lille
N° DossierTA59-2200690
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation4ème Chambre
Avocat requérantBOUBAKER

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, enregistrés les 31 janvier 2022 et 11 mars 2022, M. E A B, représenté par Me Boubaker, demande au tribunal :

1°) d'annuler les décisions en date du 25 janvier 2022 par lesquelles le préfet du Pas-de-Calais a refusé de lui délivrer un titre de séjour, lui a fait obligation de quitter le territoire français dans le délai de trente jours, a fixé le pays de destination de cette mesure d'éloignement, a procédé à la retenue de son passeport et l'a astreint à se présenter deux fois par semaine au commissariat de police de Lens ;

2°) d'enjoindre au préfet du Pas-de-Calais de lui restituer son passeport ;

3°) d'enjoindre au préfet du Pas-de-Calais de lui délivrer une carte de séjour temporaire et de lui délivrer dans l'attente une autorisation provisoire de séjour l'autorisant à travailler ou, à défaut, de réexaminer sa demande, dans un délai de quinze jours à compter de la notification du jugement à intervenir et sous astreinte de 100 euros par jour de retard.

Il soutient que :

- sa requête est recevable ;

En ce qui concerne la décision refusant la délivrance d'un titre de séjour :

- il n'est pas justifié de la compétence du signataire de cette décision ;

- la décision attaquée est entachée d'un défaut d'examen sérieux de sa situation personnelle ;

- elle est insuffisamment motivée ;

- elle a été prise en méconnaissance de son droit à être entendu et à faire des observations, qui est garanti par l'article 41 de la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne ;

- le préfet du Pas-de-Calais a entaché sa décision d'une erreur manifeste d'appréciation au regard de sa situation professionnelle et de son intégration dans la société française ;

- il a méconnu les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

En ce qui concerne la décision faisant obligation de quitter le territoire français :

- elle est illégale par voie de conséquence de l'illégalité de la décision refusant la délivrance d'un titre de séjour ;

- il n'est pas justifié de la compétence du signataire de cette décision ;

- la décision attaquée est insuffisamment motivée ;

- elle a été prise en méconnaissance de son droit à être entendu et à faire des observations, qui est garanti par l'article 41 de la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne ;

- le préfet du Pas-de-Calais a méconnu les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- il a commis une erreur manifeste dans l'appréciation des conséquences de sa décision sur sa situation personnelle ;

En ce qui concerne les décisions de retenue d'un passeport et d'astreinte à se présenter deux fois par semaine au commissariat de police de Lens :

- elles sont insuffisamment motivées ;

- elles ont été prises en méconnaissance de son droit à être entendu et à faire des observations, qui est garanti par l'article 41 de la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne ;

- elles sont entachées d'une erreur manifeste d'appréciation dès lors qu'il ne s'est aucunement soustrait à une précédente obligation de quitter le territoire français et que cette mesure d'astreinte est disproportionnée et contraignante.

Par un mémoire en défense, enregistré le 14 mars 2022, le préfet du Pas-de-Calais conclut au rejet de la requête.

Il soutient que les moyens soulevés par M. A B ne sont pas fondés.

Par une ordonnance en date du 5 avril 2022, la clôture de l'instruction a été fixée au 22 avril 2022.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne ;

- l'accord franco-tunisien du 17 mars 1988 ;

- l'accord-cadre relatif à la gestion concertée des migrations et au développement solidaire entre le Gouvernement de la République française et le Gouvernement de la République de Tunisie et le protocole relatif à la gestion concertée des migrations, signés à Tunis le 28 avril 2008 ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code de justice administrative.

Le président de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Le rapport de M. D a été entendu au cours de l'audience publique.

Considérant ce qui suit :

1. M. A B, ressortissant tunisien né le 18 septembre 1977, est entré en France le 26 décembre 2016, muni de son passeport revêtu d'un visa en cours de validité. Le 17 août 2021, il a sollicité son admission exceptionnelle au séjour. Par un arrêté en date du 25 janvier 2022, dont M. A B demande l'annulation, le préfet du Pas-de-Calais a refusé de lui délivrer un titre de séjour, lui a fait obligation de quitter le territoire français dans le délai de trente jours, a fixé le pays de destination de cette mesure d'éloignement, a procédé à la retenue de son passeport et l'a astreint à se présenter deux fois par semaine au commissariat de police de Lens.

Sur la légalité externe de l'arrêté attaqué :

2. En premier lieu, par un arrêté en date du 13 janvier 2022, qui a été publié le 17 janvier suivant au recueil spécial des actes administratifs de la préfecture du Pas-de-Calais, le préfet du Pas-de-Calais a donné délégation à M. C, chef du bureau du contentieux du droit des étrangers, à l'effet de signer, notamment, les décisions refusant la délivrance d'un titre de séjour et faisant obligation de quitter le territoire français. Dès lors, le moyen tiré de l'incompétence du signataire de ces décisions doit être écarté.

3. En deuxième lieu, l'arrêté attaqué mentionne les circonstances de fait et de droit sur lesquelles il se fonde. Le moyen tiré de l'insuffisance de motivation de cet arrêté ne peut dès lors qu'être écarté.

4. En troisième lieu, il ne ressort pas des pièces du dossier que le préfet du Pas-de-Calais n'a pas procédé à un examen particulier de la situation personnelle de M. A B avant de refuser de lui délivrer un titre de séjour.

5. En dernier lieu, si, aux termes de l'article 41 de la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne : " Toute personne a le droit de voir ses affaires traitées impartialement, équitablement et dans un délai raisonnable par les institutions et organes de l'Union. / Ce droit comporte notamment : / - le droit de toute personne d'être entendue avant qu'une mesure individuelle qui l'affecterait défavorablement ne soit prise à son encontre ; () ", il résulte de la jurisprudence de la Cour de justice de l'Union européenne que cet article s'adresse non pas aux États membres, mais uniquement aux institutions, organes et organismes de l'Union. Ainsi, le moyen tiré de sa violation par une autorité d'un État membre est inopérant.

6. Toutefois, il résulte également de la jurisprudence de la Cour de justice de l'Union européenne que le droit d'être entendu fait partie intégrante du respect des droits de la défense, principe général du droit de l'Union. Il appartient aux États membres, dans le cadre de leur autonomie procédurale, de déterminer les conditions dans lesquelles le respect de ce droit est assuré. Ce droit se définit comme celui de toute personne de faire connaître, de manière utile et effective, son point de vue au cours d'une procédure administrative avant l'adoption de toute décision susceptible d'affecter de manière défavorable ses intérêts. Il ne saurait cependant être interprété en ce sens que l'autorité nationale compétente est tenue, dans tous les cas, d'entendre l'intéressé lorsque celui-ci a déjà eu la possibilité de présenter, de manière utile et effective, son point de vue sur la décision en cause. Enfin, selon la jurisprudence de la Cour de justice de l'Union européenne, une atteinte au droit d'être entendu n'est susceptible d'affecter la régularité de la procédure à l'issue de laquelle une décision faisant grief est prise que si la personne concernée a été privée de la possibilité de présenter des éléments pertinents qui auraient pu influer sur le contenu de la décision.

7. M. A B, qui se borne à soutenir que son droit d'être entendu et de présenter des observations a été méconnu, ne précise pas les informations tenant à sa situation personnelle qu'il aurait été empêché de porter à la connaissance de l'administration avant que ne soit pris l'arrêté attaqué et qui, si elles avaient pu être communiquées à temps, auraient été de nature à faire obstacle à son édictoin. Par suite, le moyen tiré de ce que l'arrêté attaqué méconnaîtrait son droit d'être entendu et de présenter des observations ne peut qu'être écarté.

Sur les autres moyens dirigés contre la décision refusant la délivrance d'un titre de séjour :

8. Aux termes de l'article 11 de l'accord franco-tunisien du 17 mars 1988 : " Les dispositions du présent Accord ne font pas obstacle à l'application de la législation des deux États sur le séjour des étrangers sur tous les points non traités par l'Accord. / Chaque État délivre notamment aux ressortissants de l'autre État tous titres de séjour autres que ceux visés au présent Accord, dans les conditions prévues par sa législation ". L'article 3 du même accord stipule que : " Les ressortissants tunisiens désireux d'exercer une activité professionnelle salariée en France, pour une durée d'un an au minimum, et qui ne relèvent pas des dispositions de l'article 1er du présent accord, reçoivent, après contrôle médical et sur présentation d'un contrat de travail visé par les autorités compétentes, un titre de séjour valable un an renouvelable et portant la mention "salarié" ". Le protocole relatif à la gestion concertée des migrations entre le Gouvernement de la République française et le Gouvernement de la République tunisienne, signé le 28 avril 2008, stipule, à son point 2.3.3, que : " Le titre de séjour portant la mention "salarié", prévu par le premier alinéa de l'article 3 de l'accord du 17 mars 1988 modifié est délivré à un ressortissant tunisien en vue de l'exercice, sur l'ensemble du territoire français, de l'un des métiers énumérés sur la liste figurant à l'Annexe I du présent protocole, sur présentation d'un contrat de travail visé par l'autorité française compétente sans que soit prise en compte la situation de l'emploi () ".

9. Aux termes de l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger dont l'admission au séjour répond à des considérations humanitaires ou se justifie au regard des motifs exceptionnels qu'il fait valoir peut se voir délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention "salarié", "travailleur temporaire" (), sans que soit opposable la condition prévue à l'article L. 412-1. / () ". L'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, qui porte sur la délivrance des catégories de cartes de séjour temporaire prévues par les dispositions auxquelles il renvoie, n'institue pas une catégorie de titres de séjour distincte mais est relatif aux conditions dans lesquelles les étrangers peuvent être admis à séjourner en France soit au titre de la vie privée et familiale, soit au titre d'une activité salariée. Il fixe ainsi, notamment, les conditions dans lesquelles les étrangers peuvent être admis à séjourner en France au titre d'une activité salariée. Dès lors que l'article 3 de l'accord franco-tunisien du 17 mars 1988 prévoit la délivrance de titres de séjour au titre d'une activité salariée, un ressortissant tunisien souhaitant obtenir un titre de séjour au titre d'une telle activité ne peut utilement invoquer les dispositions de l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile à l'appui d'une demande d'admission au séjour sur le territoire français, s'agissant d'un point déjà traité par l'accord franco-tunisien, au sens de l'article 11 de cet accord.

10. Toutefois, si l'accord franco-tunisien du 17 mars 1988 ne prévoit pas, pour sa part, de semblables modalités d'admission exceptionnelle au séjour, les stipulations de cet accord n'interdisent pas au préfet de délivrer un titre de séjour à un ressortissant tunisien qui ne remplit pas l'ensemble des conditions auxquelles est subordonnée sa délivrance de plein droit. Il appartient au préfet, dans l'exercice du pouvoir discrétionnaire dont il dispose sur ce point, d'apprécier, en fonction de l'ensemble des éléments de la situation personnelle de l'intéressé, l'opportunité d'une mesure de régularisation de la situation d'un ressortissant tunisien qui ne remplirait pas les conditions auxquelles est subordonnée la délivrance de plein droit d'un titre de séjour en qualité de salarié.

11. Il ressort des pièces du dossier que M. A B, qui est entré en France le 26 décembre 2016 sous couvert d'un passeport revêtu d'un visa de court séjour avant de se maintenir irrégulièrement sur le territoire français, est titulaire d'un contrat de travail à durée indéterminée depuis le 1er février 2018, en qualité d'employé de restauration rapide. Toutefois, il ressort également des pièces du dossier que le requérant s'est soustrait à une précédente mesure d'éloignement prise à son encontre le 22 septembre 2017 par le préfet des Hauts-de-Seine. À cet égard, si l'intéressé fait valoir, sans au demeurant en apporter la preuve, qu'il a sollicité l'abrogation de cette mesure, cette circonstance, à la supposer établie, est en tout état de cause sans incidence sur le caractère exécutoire de cette décision, à laquelle il n'a pas déféré. Par ailleurs, en se bornant à soutenir qu'il est particulièrement investi dans le bénévolat et qu'il dispose d'un important réseau amical et familial sur le territoire national, M. A B ne démontre pas avoir transféré l'ensemble de ses liens privés en France. En outre, contrairement à ce qu'il fait valoir, il n'établit pas être dépourvu de toute attache privée ou familiale dans son pays d'origine, où il a vécu la majeure partie de sa vie et où résident son épouse et ses trois enfants, avec lesquels il ne démontre pas avoir rompu tout lien. Il n'est pas non plus établi que le requérant serait dans l'impossibilité de se réinsérer socialement et professionnellement en Tunisie. Dans ces conditions, M. A B n'est pas fondé à soutenir que le préfet du Pas-de-Calais a commis une erreur manifeste d'appréciation en refusant de faire usage de son pouvoir général de régularisation. Pour les mêmes motifs, il n'est pas davantage fondé à soutenir que la décision attaquée méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

Sur les autres moyens dirigés contre la décision faisant obligation de quitter le territoire français :

12. En premier lieu, il résulte de ce qui a été dit aux points 2 à 11 que le moyen tiré de l'illégalité de la décision refusant la délivrance d'un titre de séjour ne peut qu'être écarté.

13. En second lieu, pour les mêmes motifs que ceux exposés au point 11, M. A B n'est fondé à soutenir ni que le préfet du Pas-de-Calais a méconnu les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, ni qu'il a commis une erreur manifeste dans l'appréciation des conséquences de sa décision sur sa situation personnelle.

Sur l'autre moyen dirigé contre les décisions de retenue d'un passeport et d'astreinte à se présenter deux fois par semaine au commissariat de police de Lens :

14. D'une part, aux termes de l'article L. 721-8 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'autorité administrative peut prescrire à l'étranger auquel un délai de départ a été accordé la remise de son passeport ou de tout document justificatif de son identité, dans les conditions prévues à l'article L. 814-1 ". Aux termes de l'article L. 814-1 de ce code : " L'autorité administrative compétente, les services de police et les unités de gendarmerie sont habilités à retenir le passeport ou le document de voyage des personnes de nationalité étrangère en situation irrégulière. / Ils leur remettent en échange un récépissé valant justification de leur identité et sur lequel sont mentionnées la date de retenue et les modalités de restitution du document retenu ".

15. D'autre part, aux termes de l'article L. 721-7 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger auquel un délai de départ volontaire a été accordé peut, dès la notification de la décision portant obligation de quitter le territoire français, être astreint à se présenter à l'autorité administrative ou aux services de police ou aux unités de gendarmerie pour y indiquer ses diligences dans la préparation de son départ. Cette décision est prise pour une durée qui ne peut se poursuivre au-delà de l'expiration du délai de départ volontaire ". Aux termes de l'article R. 721-6 de ce code : " Pour l'application de l'article L. 721-7, l'autorité administrative désigne le service auprès duquel l'étranger effectue les présentations prescrites et fixe leur fréquence qui ne peut excéder trois présentations par semaine ".

16. M. A B, qui se borne à faire valoir que la décision du préfet de l'astreindre à se présenter deux fois par semaine au commissariat de police de Lens est contraignante et disproportionnée, alors qu'il n'est pas sérieusement contesté qu'il s'est volontairement soustrait à une précédente mesure d'éloignement, n'est pas fondé à soutenir que les décisions attaquées sont entachées d'une erreur manifeste d'appréciation.

17. Il résulte de tout ce qui précède que M. A B n'est pas fondé à demander l'annulation de l'arrêté qu'il attaque. Ses conclusions à fin d'annulation doivent dès lors être rejetées, ainsi que, par voie de conséquence, ses conclusions à fin d'injonction.

DÉCIDE :

Article 1er : La requête de M. A B est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à M. E A B et au préfet du Pas-de-Calais.

Délibéré après l'audience du 15 septembre 2022, à laquelle siégeaient :

- M. Lemaire, président,

- Mme Dang, première conseillère,

- Mme Lançon, première conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 29 septembre 2022.

L'assesseure la plus ancienne,

Signé

L. DANGLe président-rapporteur,

Signé

O. D

La greffière,

Signé

S. RANWEZ

La République mande et ordonne au préfet du Pas-de-Calais en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution du présent jugement.

Pour expédition conforme,

La greffière,

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