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AccueilJurisprudence administrativeN° TA59-2201881

Tribunal Administratif de Lille — Décision N° TA59-2201881

jeudi 27 juin 2024

JuridictionTribunal Administratif de Lille
SectionTribunal Administratif de Lille
N° DossierTA59-2201881
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation3ème Chambre
Avocat requérantINGELAERE

Texte intégral

Vue la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, enregistrés le 14 mars 2022 et le 15 mai 2023, M. A B, représenté par Me Kazmierczak, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 16 septembre 2021 par lequel le maire de Boyelles l'a licencié pour motif disciplinaire, ensemble la décision implicite de rejet de son recours gracieux contre cette décision ;

2°) de mettre à la charge de la commune de Boyelles la somme de 2 500 euros sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

- la décision de licenciement a été prise à l'issue d'une procédure irrégulière dès lors que l'un des griefs qui la fonde est différent de celui figurant dans le rapport de saisine du conseil de discipline ;

- elle repose sur des faits matériellement inexacts et est entachée d'erreur d'appréciation ;

- elle est disproportionnée ;

- elle est entachée de rétroactivité illégale.

Par des mémoires en défense, enregistrés le 17 novembre 2022 et le 20 décembre 2023, la commune de Boyelles, représentée par la SELARL Ingelaere et Partners Avocats, conclut au rejet de la requête et à ce que soit mise à la charge de M. B la somme de 2 000 euros sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle fait valoir que :

- la requête est irrecevable pour tardiveté ;

- les moyens soulevés par le requérant ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code général des collectivités territoriales ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- la loi n° 84-53 du 26 janvier 1984 ;

- le décret n° 88-145 du 15 février 1988 ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Bourgau, rapporteur,

- les conclusions de Mme Michel, rapporteure publique ;

- et les observations de Me Blanco, substituant Me Ingelaere, représentant la commune de Boyelles.

Considérant ce qui suit :

1. M. A B a été recruté par la commune de Boyelles, par un contrat à durée déterminée à temps non complet conclu le 30 juin 2017, en qualité d'adjoint administratif territorial afin d'occuper l'emploi de secrétaire de mairie du 1er juillet 2017 au 30 juin 2023. Par courrier du 2 juillet 2018, le maire de Boyelles a informé M. B qu'il envisageait de le licencier pour motif disciplinaire, l'a convoqué à un entretien préalable et l'a suspendu de ses fonctions à titre conservatoire. Par une décision du 25 octobre 2018, le maire de Boyelles a prononcé, à son encontre, la sanction disciplinaire de licenciement. La requête de M. B tendant à l'indemnisation des préjudices résultant de l'illégalité de cette sanction a été rejetée par un jugement n° 1906884 du tribunal administratif de Lille du 31 décembre 2021, confirmé par un arrêt de la cour administrative d'appel de Douai n° 22DA00476 du 16 février 2023. Après avoir reconnu l'existence d'un vice de procédure entachant sa légalité, le maire de Boyelles, par un arrêté du 2 juillet 2019, notifié le jour même, a retiré la décision portant licenciement de M. B, a réintégré l'intéressé dans les effectifs de la commune " à compter du retrait de cet arrêté " et l'a " maintenu en suspension provisoire à titre conservatoire ". Par arrêté du 16 septembre 2021, le maire de Boyelles a prononcé à l'encontre de M. B la sanction disciplinaire de licenciement. Par courrier du 12 novembre 2021, M. B a formé un recours gracieux contre cette décision. Par la présente requête, il demande l'annulation de la décision du 16 septembre 2021, ensemble la décision de rejet de son recours gracieux.

Sur la recevabilité de la requête :

2. Aux termes de l'article R. 421-1 du code de justice administrative : " La juridiction ne peut être saisie que par voie de recours formé contre une décision, et ce, dans les deux mois à partir de la notification ou de la publication de la décision attaquée. / () ". Lorsque l'administration démontre avoir notifié une décision au requérant mais qu'elle se trouve dans l'impossibilité d'en établir la réception, le requérant doit être présumé l'avoir reçue dans un délai qui peut être fixé, compte tenu des délais normaux d'acheminement postaux, à trois jours à compter de la date d'envoi.

3. De plus, aux termes de l'article L. 411-2 du code des relations entre le public et l'administration : " Toute décision administrative peut faire l'objet, dans le délai imparti pour l'introduction d'un recours contentieux, d'un recours gracieux ou hiérarchique qui interrompt le cours de ce délai. / () ". Aux termes de l'article R. 412-1 du code de justice administrative : " La requête doit, à peine d'irrecevabilité, être accompagnée, sauf impossibilité justifiée, de l'acte attaqué ou, dans le cas mentionné à l'article R. 421-2 [c'est-à-dire le cas où le silence gardé par l'autorité administrative sur une demande vaut décision de rejet], de la pièce justifiant de la date de dépôt de la réclamation. ". En application de ces dispositions, la requête est irrecevable en l'absence de production soit de la décision attaquée ou d'un document en reprenant le contenu, soit de l'accusé de réception de la réclamation adressée à l'administration ou de toute autre pièce permettant d'établir une telle réception. A défaut de production de tels éléments à l'appui de la requête, cette irrecevabilité est susceptible d'être régularisée par la production en cours d'instruction de ces mêmes justificatifs, y compris le cas échéant après l'expiration du délai de recours contentieux. Toutefois, lorsque le requérant démontre avoir adressé une réclamation à l'administration mais qu'il se trouve dans l'impossibilité d'en établir la réception, l'administration doit être présumée l'avoir reçue dans un délai qui peut être fixé, compte tenu des délais normaux d'acheminement postaux, à trois jours à compter de la date d'envoi.

4. Enfin, aux termes de l'article L. 231-4 du code des relations entre le public et l'administration : " Par dérogation à l'article L. 231-1, le silence gardé par l'administration pendant deux mois vaut décision de rejet :/ () 5° Dans les relations entre l'administration et ses agents. ".

5. D'une part, la date de réception par M. B de l'arrêté du 16 septembre 2021 par lequel le maire de Boyelles l'a licencié, lequel mentionne les voies et délais de recours, ne ressort pas des pièces du dossier. Toutefois, M. B ne conteste pas avoir reçu cet arrêté. Et il est constant que le courrier recommandé avec demande d'avis de réception notifiant cet arrêté a été confié à La Poste le 17 septembre 2021, de sorte que M. B doit être regardé comme l'ayant reçu, compte tenu des délais normaux d'acheminement postaux, le 20 septembre suivant. Dès lors, le délai de recours contentieux contre cet arrêté expirait le 21 novembre 2021.

6. D'autre part, la date de réception par la commune de Boyelles du recours gracieux formé le 12 novembre 2021 par M. B contre cet arrêté ne ressort pas davantage des pièces du dossier. Toutefois, dans ses écritures en défense, la commune de Boyelles se borne à faire valoir que l'accusé de réception de son recours produit par M. B ne permet pas de déterminer sa date de réception, sans pour autant contester avoir reçu ledit recours. Et il est constant que le courrier recommandé avec demande d'avis de réception notifiant ce recours a été confié à La Poste le 13 novembre 2021, de sorte que la commune de Boyelles doit être regardée comme l'ayant reçu, compte tenu des délais normaux d'acheminement postaux, le 16 novembre suivant. Dans ces conditions, le recours gracieux, formé dans le délai de recours contentieux contre l'arrêté en litige, a interrompu ce dernier. Du silence gardé pendant deux mois par la commune de Boyelles sur ce recours est née une décision implicite de rejet le 16 janvier 2022. Un nouveau délai de recours contentieux contre l'arrêté de licenciement en litige a commencé à courir le 17 janvier 2022 pour expirer le 17 mars suivant. Dès lors, la requête, enregistrée le 14 mars 2022, n'est pas tardive.

7. Par suite, la fin de non-recevoir opposée par la commune de Boyelles, tirée de la tardiveté de la requête, doit être écartée.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

8. En premier lieu, aux termes de l'article 36-1 du décret du 15 février 1988 relatif aux agents contractuels de la fonction publique territoriale, dans sa rédaction applicable au présent litige : " Les sanctions disciplinaires susceptibles d'être appliquées aux agents non titulaires sont les suivantes : / () ; 4° Le licenciement, sans préavis ni indemnité de licenciement. / () La décision prononçant une sanction disciplinaire doit être motivée. ". Aux termes de l'article 37 du même décret : " Le pouvoir disciplinaire appartient à l'autorité territoriale ayant le pouvoir de procéder au recrutement. / L'agent non titulaire à l'encontre duquel une procédure disciplinaire est engagée a droit à la communication de l'intégralité de son dossier individuel et de tous les documents annexes et à l'assistance de défenseurs de son choix. L'autorité territoriale doit informer l'intéressé de son droit à communication du dossier. ". Il résulte de ces dispositions que lorsque, postérieurement à l'envoi du courrier informant l'agent de l'engagement d'une procédure disciplinaire à son encontre et de ses droits, les poursuites disciplinaires sont modifiées par l'ajout de griefs, la mention du droit à communication de sa communication faite dans le courrier d'ouverture de la procédure disciplinaire ne peut être regardée comme de nature à assurer le respect des dispositions précitées de l'article 37 du décret du 15 février 1988, lesquelles instituent une garantie en faveur de l'agent.

9. Il ressort des termes de la décision du 16 septembre 2021 que le licenciement de M. B est fondé sur la fermeture régulière de son bureau à clé, empêchant ainsi le maire, compte tenu de la présence de l'intéressé en mairie seulement deux jours par semaine, d'accéder aux dossiers de la commune, sur la soumission au maire d'un avenant à son contrat de travail prévoyant une augmentation de rémunération non admise par le maire et la falsification de ce fait d'attestations d'heures supplémentaires, ainsi que sur l'élaboration d'une attestation d'heures supplémentaires au nom du maire mais comportant la signature du requérant. Contrairement à ce qui est allégué, le grief relatif à la falsification d'attestations d'heures supplémentaires figure dans le rapport de saisine du conseil de discipline dans les termes suivants : " Vous vous êtes accordé des heures supplémentaires et des congés payés sans l'accord de votre supérieur hiérarchique, et sans même l'en informer, (cf copie faux annexe 9 et annexe 9 Bis et copie dépôt de plainte pour faux et usage de faux - annexe 10) / Vous avez également utilisé illégalement ma signature dans plusieurs documents administratifs afin de vous accorder les dites heures supplémentaires. (cf copies faux et copie dépôt de plainte pour faux et usage de faux (cf copie faux annexe 9 et annexe 9 Bis et copie dépôt de plainte pour faux et usage de faux - annexe 10) ", la seule circonstance qu'il ne soit pas visé dans l'arrêté en litige dans des termes strictement identiques à ceux employés dans le rapport de saisine ne suffisant pas à établir l'ajout de griefs nouveaux. Par suite, le moyen tiré de ce que l'arrêté en litige aurait été pris à l'issue d'une procédure irrégulière doit être écarté.

10. En deuxième lieu, il ressort des pièces du dossier que M. B a bénéficié d'heures supplémentaires pour les mois de janvier à avril 2018. Or, les attestations d'heures supplémentaires de janvier, mars et avril 2018 ne sont pas signées du maire, qui déclare ne pas être au courant, et celle de février 2018 est revêtue de la propre signature de M. B avec le timbre du maire. M. B indique avoir signé l'attestation de février 2018 " par erreur ". S'il fait valoir que la direction générale des finances publiques a confirmé, dans un courriel du 18 octobre 2021, que les bordereaux de paie de cette période ont bien été signés avec la clé de signature électronique du maire, cette circonstance ne saurait suffire à remettre en cause l'absence de validation des heures supplémentaires par le maire dès lors qu'il ressort de l'audition de celui-ci par les services de gendarmerie le 11 mai 2018 que M. B dispose " de sa signature électronique et du code d'accès aux fichiers électroniques en relation avec la trésorerie ". Par ailleurs, à supposer même établi l'absence de caractère frauduleux de l'attestation d'heures supplémentaires de décembre 2017, ce dernier ne suffit pas démontrer l'inexactitude matérielle du grief tiré de la falsification d'attestations d'heures supplémentaires.

11. De plus, il ressort des pièces du dossier et n'est pas sérieusement contesté par M. B qu'il fermait la porte de son bureau à clé en son absence, alors qu'il n'était présent dans la collectivité que trois jours par semaine, ce qui privait le maire de l'accès aux registres d'état civil. Bien que le maire lui ait demandé à plusieurs reprises de lui remettre ces clés, l'intéressé a refusé au motif de risque de vols, au demeurant non établis.

12. Enfin, le seul fait pour le requérant de présenter au maire un avenant à son contrat de travail suscitant un désaccord sur l'augmentation substantielle des obligations horaires et de la rémunération qui en découle ne constitue pas en soi une faute. Si l'arrêté en litige retient que les fausses attestations d'heures supplémentaires constitueraient un préalable de nature à justifier ledit avenant, l'intention prêtée au requérant ne ressort toutefois que du rapport de saisine du conseil de discipline et de la plainte du maire, de sorte qu'elle ne peut être tenue pour établie. Toutefois, le maire de Boyelles aurait pris la même décision en se fondant uniquement sur les griefs rappelés aux points 10 et 11. Par suite, le moyen tiré de l'inexactitude matérielle des faits doit être écarté.

13. En troisième lieu, les manquements rappelés aux points 10 et 11, dont la réalité est établie, constituent des fautes justifiant une sanction disciplinaire. Eu égard à leur gravité et au lien de confiance qui doit pouvoir exister entre un maire et son secrétaire de mairie, la décision contestée n'est pas disproportionnée.

14. En quatrième et dernier lieu, aux termes de l'article L. 2131-1 du code général des collectivités territoriales, dans sa rédaction applicable au présent litige : " Les actes pris par les autorités communales sont exécutoires de plein droit dès qu'il a été procédé à leur publication ou affichage ou à leur notification aux intéressés ainsi qu'à leur transmission au représentant de l'Etat dans le département ou à son délégué dans l'arrondissement. Pour les décisions individuelles, cette transmission intervient dans un délai de quinze jours à compter de leur signature. / () ". Aux termes de l'article L. 2131-2 du même code, dans sa rédaction applicable au présent litige : " Sont soumis aux dispositions de l'article L. 2131-1 les actes suivants : / () 5° Les décisions individuelles relatives à la nomination, au recrutement, y compris le contrat d'engagement, et au licenciement des agents non titulaires () ".

15. Ces dispositions font obstacle à ce que l'entrée en vigueur d'une décision de licenciement d'un agent non titulaire, qui doit être notifiée à l'intéressé et est soumise à obligation de transmission, soit fixée à une date antérieure à la date à laquelle il est procédé à sa transmission au représentant de l'Etat dans le département ou à son délégué et à la date de sa notification à l'agent concerné.

16. Si la décision en litige, qui prévoit une date d'effet au 17 septembre 2021, a été transmise au préfet le 16 septembre 2021, elle doit être regardée, ainsi qu'il a été dit au point 5, comme ayant été notifiée à M. B le 20 septembre 2021, de sorte qu'elle est entachée de rétroactivité illégale en tant qu'elle fixe son entrée en vigueur à une date antérieure au 20 septembre 2021 et doit être annulée dans cette mesure.

17. Le présent jugement a nécessairement pour conséquence que l'administration réintègre juridiquement et administrativement M. B dans ses fonctions pour la période du 17 au 19 septembre 2021.

Sur les frais d'instance :

18. Dans les circonstances de l'espèce, il y a lieu de mettre à la charge de M. B une somme de 1 500 euros à verser à la commune de Boyelles sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative. Ces dispositions font en revanche obstacle à ce que soit mise à la charge de la commune de Boyelles, qui ne peut être regardée comme étant la partie perdante dans la présente instance, la somme demandée au même titre par M. B.

D E C I D E :

Article 1er : L'arrêté du 16 septembre 2021 par lequel le maire de Boyelles a licencié M. B est annulé en tant qu'il prend effet à une date antérieure au 20 septembre 2021.

Article 2 : M. B versera à la commune de Boyelles une somme de 1 500 euros sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 3 : Le surplus des conclusions des parties est rejeté.

Article 4 : Le présent jugement sera notifié à M. A B et à la commune de Boyelles.

Délibéré après l'audience du 15 mai 2024, à laquelle siégeaient :

- Mme Féménia, présidente,

- M. Bourgau, premier conseiller,

- M. Horn, conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 27 juin 2024.

Le rapporteur,

Signé

T. BOURGAULa présidente,

Signé

J. FÉMÉNIA

La greffière,

Signé

S. DEREUMAUX

La République mande et ordonne au préfet du Pas-de-Calais, en ce qui le concerne, ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

No 2201881

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