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AccueilJurisprudence administrativeN° TA59-2202057

Tribunal Administratif de Lille — Décision N° TA59-2202057

jeudi 11 juillet 2024

JuridictionTribunal Administratif de Lille
SectionTribunal Administratif de Lille
N° DossierTA59-2202057
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formationjuge unique (3)
Avocat requérantYARROUDH-FEURION

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, enregistrés les 19 mars et 27 novembre 2022, M. A B, représenté par Me Yarroudh-Feurion, doit être regardé comme demandant au tribunal, dans le dernier état de ses écritures :

1°) de lui accorder le bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire ;

2°) d'annuler la décision du 4 octobre 2021 par laquelle le préfet de la zone de défense et de sécurité Nord lui a infligé la sanction disciplinaire d'un blâme, ensemble la décision du 28 février 2022 par laquelle il a rejeté son recours gracieux contre cette décision ;

3°) d'enjoindre à l'administration de retirer cette sanction de son dossier administratif ;

4°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 3 500 euros sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

- la décision du 4 octobre 2021 a été prise à l'issue d'une procédure irrégulière, dès lors qu'il n'a pas été mis à même de prendre connaissance de son dossier ;

- les décisions contestées sont entachées d'inexactitude matérielle, les faits d'échanges de message avec un collègue et un tiers sur l'application Facebook, en profil ouvert, concernant le fonctionnement de son service, d'attitude déplacée lors d'une audience au tribunal judiciaire de Douai et d'absence d'établissement spontané d'un rapport sur les dysfonctionnements de son service n'étant pas établis ;

- elle est entachée d'erreur de droit, le défaut d'établissement d'un rapport étant insusceptible de sanction disciplinaire ;

- elle méconnaît le principe de loyauté de la preuve eu égard aux conditions dans lesquelles a été établie l'attitude déplacée lors d'une audience au tribunal judiciaire de Douai ;

- elle est entachée d'erreur de droit, l'administration ne pouvant fonder la sanction sur des éléments nouveaux postérieurs à son édiction.

Par un mémoire en défense, enregistré le 20 octobre 2022, le préfet de la zone de défense et de sécurité Nord conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que les moyens soulevés par le requérant ne sont pas fondés.

M. B a été admis au bénéficie de l'aide juridictionnelle par décision du bureau d'aide juridictionnelle du 28 novembre 2022.

Vu les pièces du dossier.

Vu :

- le code de la sécurité intérieure ;

- la loi du 22 avril 1905 ;

- la loi n° 83-634 du 13 juillet 1983 ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné M. Bourgau pour statuer sur les litiges visés à l'article R. 222-13 du code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Bourgau, magistrat désigné,

- et les conclusions de Mme Michel, rapporteure publique.

Considérant ce qui suit :

1. M. A B est policier adjoint, affecté à la circonscription de sécurité publique de Douai. Par la présente requête, il demande l'annulation de la décision du 4 octobre 2021 par laquelle le préfet de la zone de sécurité et de défense Nord lui a infligé un blâme, ensemble la décision du 28 février 2022 par laquelle il a rejeté son recours gracieux contre cette décision.

Sur les conclusions tendant au bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire :

2. Aux termes de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique : " Dans les cas d'urgence, sous réserve de l'application des règles relatives aux commissions ou désignations d'office, l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée par la juridiction compétente ou son président. / () ".

3. Il ressort des pièces du dossier que M. B s'est vu accorder l'aide juridictionnelle par une décision du bureau d'aide juridictionnelle du 28 novembre 2022. Par suite, il n'y a plus lieu de statuer sur les conclusions à fin d'admission au bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

4. En premier lieu, aux termes du troisième alinéa de l'article 19 de la loi du 13 juillet 1983 portant droits et obligations des fonctionnaires, dans sa rédaction alors en vigueur : " Le fonctionnaire à l'encontre duquel une procédure disciplinaire est engagée a droit à la communication de l'intégralité de son dossier individuel et de tous les documents annexes et à l'assistance de défenseurs de son choix. L'administration doit informer le fonctionnaire de son droit à communication du dossier. Aucune sanction disciplinaire autre que celles classées dans le premier groupe par les dispositions statutaires relatives aux fonctions publiques de l'Etat, territoriale et hospitalière ne peut être prononcée sans consultation préalable d'un organisme siégeant en conseil de discipline dans lequel le personnel est représenté. ".

5. En application de ces dispositions, ainsi qu'en vertu du principe général des droits de la défense, le fonctionnaire qui fait l'objet d'une procédure disciplinaire doit être informé des faits qui lui sont reprochés et mis à même de demander la communication de son dossier. Toutefois, aucune disposition n'impose à l'administration de communiquer spontanément son dossier au fonctionnaire poursuivi en l'absence de demande en ce sens de ce dernier.

6. De plus, lorsqu'une enquête administrative a été diligentée sur le comportement d'un agent public ou porte sur des faits qui, s'ils sont établis, sont susceptibles de recevoir une qualification disciplinaire ou de justifier que soit prise une mesure en considération de la personne d'un tel agent, l'intéressé doit, en application de l'article 65 de la loi du 22 avril 1905 portant fixation du budget des dépenses et des recettes de l'exercice 1905, être mis à même d'obtenir communication du rapport établi à l'issue de cette enquête, ainsi que, lorsqu'ils existent, des procès-verbaux des auditions des personnes entendues sur le comportement de l'agent faisant l'objet de l'enquête, sauf si la communication de ces procès-verbaux serait de nature à porter gravement préjudice aux personnes qui ont témoigné. Toutefois, l'agent qui avait connaissance de l'existence de pièces dont il n'a pas demandé communication ne peut ensuite soutenir qu'il n'a pas été mis en mesure d'en demander la communication.

7. Il ressort des pièces du dossier que M. B a été convoqué, par courrier du 4 mars 2021, pour une audition le 18 mars suivant dans le cadre d'une enquête pré-disciplinaire le concernant. Si, à cette occasion, le conseil du requérant a sollicité la communication du dossier d'enquête, laquelle lui a été refusée, il ne résulte d'aucune disposition ni d'aucun principe général que l'administration soit tenue de faire droit à une telle demande de communication durant une enquête pré-disciplinaire, avant que le rapport d'enquête ne soit établi et que la procédure disciplinaire ne soit engagée. Le 8 juillet 2021, le préfet de la zone de défense et de sécurité Nord, compte tenu des conclusions du rapport d'enquête administrative du 11 mai 2021, a décidé de l'engagement d'une procédure disciplinaire à l'encontre du requérant. Le 26 juillet suivant, ce dernier, informé de l'engagement d'une procédure disciplinaire à son encontre, a expressément indiqué renoncer à prendre connaissance de son dossier ainsi qu'à son droit d'être assisté par un défenseur de son choix. Il a ainsi été mis à même de prendre connaissance de son dossier, et il ne ressort pas des pièces du dossier qu'il aurait, revenant sur son choix initial, informé par la suite l'administration de sa volonté de finalement obtenir communication dudit dossier avant l'édiction de la sanction en litige, de sorte qu'il n'est pas fondé à soutenir que la décision attaquée serait intervenue à l'issue d'une procédure irrégulière. Par suite, le moyen doit être écarté.

8. En deuxième lieu, il ressort du rapport d'enquête du 11 mai 2021, du procès-verbal d'audition d'un collègue avec lequel il est en délicatesse et du procès-verbal d'audition de M. B lui-même, particulièrement circonstancié, que le requérant a plusieurs fois, dans le cadre d'échanges sur le réseau Facebook avec l'un de ses collègues et une avocate au tribunal judiciaire de Douai, en utilisant son profil public, commenté et fait part de dysfonctionnements au sein de son unité. Il a notamment indiqué, selon lui sur le ton de la plaisanterie, qu'il poserait un arrêt de maladie s'il devait assurer une patrouille avec le collègue qu'il n'apprécie pas et que s'il assurait effectivement une patrouille avec lui, il irait aux assises et serait défendu par son amie avocate, sous-entendant ainsi un possible acte de violence à l'encontre du collègue concerné. De plus, il ressort des mêmes pièces, d'une part, que le requérant reconnaît avoir eu une attitude inappropriée lors d'une audience au tribunal judiciaire, contestant toutefois qu'il dormait et indiquant qu'il regardait son téléphone portable sous la table et, d'autre part, que ses assoupissements durant les missions sont par ailleurs attestés par au moins trois collègues. Enfin, il ressort des mêmes pièces que le requérant n'a pas saisi sa hiérarchie d'un rapport les informant des dysfonctionnements qu'il a pourtant relayés sur Facebook. Par suite, le moyen tiré de l'inexactitude matérielle des faits doit être écarté.

9. En troisième lieu, aux termes de l'article R. 434-5 du code de la sécurité intérieure : " I. - Le policier () exécute loyalement et fidèlement les instructions et obéit de même aux ordres qu'il reçoit de l'autorité investie du pouvoir hiérarchique, sauf dans le cas où l'ordre donné est manifestement illégal et de nature à compromettre gravement un intérêt public. / S'il pense être confronté à un tel ordre, il fait part de ses objections à l'autorité qui le lui a donné, ou, à défaut, à la première autorité qu'il a la possibilité de joindre, en mentionnant expressément le caractère d'illégalité manifeste qu'il lui attribue. Si, malgré ses objections, l'ordre est maintenu, il peut en demander la confirmation écrite lorsque les circonstances le permettent. Il a droit à ce qu'il soit pris acte de son opposition. Même si le policier ou le gendarme reçoit la confirmation écrite demandée et s'il exécute l'ordre, l'ordre écrit ne l'exonère pas de sa responsabilité. / L'invocation à tort d'un motif d'illégalité manifeste pour ne pas exécuter un ordre régulièrement donné expose le subordonné à ce que sa responsabilité soit engagée. / Dans l'exécution d'un ordre, la responsabilité du subordonné n'exonère pas l'auteur de l'ordre de sa propre responsabilité. / II. - Le policier () rend compte à l'autorité investie du pouvoir hiérarchique de l'exécution des ordres reçus ou, le cas échéant, des raisons de leur inexécution. Dans les actes qu'il rédige, les faits ou événements sont relatés avec fidélité et précision. ".

10. Contrairement à ce qui est soutenu, il résulte de ces dispositions, dont l'application n'est pas réservée aux agents en situation d'encadrement, que l'agent constatant des dysfonctionnements au sein de son service est tenu d'en rendre compte à sa hiérarchie. Par suite, le moyen tiré de l'erreur de droit au motif que l'absence d'établissement, par un agent ne se trouvant pas en situation d'encadrement, d'un rapport destiné à sa hiérarchie et l'informant des dysfonctionnements qu'il a observés au sein du service ne peut fonder une sanction disciplinaire doit être écarté.

11. En quatrième lieu, en l'absence de disposition législative contraire, l'autorité investie du pouvoir disciplinaire, à laquelle il incombe d'établir les faits sur le fondement desquels elle inflige une sanction à un agent public, peut apporter la preuve de ces faits devant le juge administratif par tout moyen. Toutefois, tout employeur public est tenu, vis-à-vis de ses agents, à une obligation de loyauté. Il ne saurait, par suite, fonder une sanction disciplinaire à l'encontre de l'un de ses agents sur des pièces ou documents qu'il a obtenus en méconnaissance de cette obligation, sauf si un intérêt public majeur le justifie. Il appartient au juge administratif, saisi d'une sanction disciplinaire prononcée à l'encontre d'un agent public, d'en apprécier la légalité au regard des seuls pièces ou documents que l'autorité investie du pouvoir disciplinaire pouvait ainsi retenir.

12. Si M. B soutient que les photographies le présentant dans une attitude inappropriée lors d'une audience au tribunal judiciaire de Douai ont été prises à son insu par le collègue avec lequel il ne s'entend pas, il ressort néanmoins des pièces du dossier, ainsi qu'il a été dit au point 8, et n'est pas sérieusement contesté par le requérant que ses assoupissements réitérés durant ses missions sont attestés par au moins trois collègues. Dans ces conditions, quand bien même les photographies auraient été obtenues par l'administration de manière déloyale, cette dernière pouvait néanmoins se fonder sur les attestations concordantes des collègues du requérant pour sanctionner l'attitude de ce dernier. Par suite, le moyen tiré de la méconnaissance du principe de loyauté de la preuve doit être écarté.

13. En cinquième et dernier lieu, si l'administration, dans ses écritures en défense, rappelle que le requérant a déjà été sanctionné pour comportement inapproprié et fait l'objet d'une procédure disciplinaire en cours pour avoir insulté un supérieur hiérarchique, il ne ressort pas des pièces du dossier, contrairement à ce qui est allégué, que le préfet de la zone de défense et de sécurité Nord se serait fondé sur ces éléments pour prononcer la sanction en litige. Par suite, le moyen tiré de l'erreur de droit doit être écarté.

14. Il résulte de l'ensemble de ce qui précède que les conclusions à fin d'annulation doivent être rejetées ainsi que, par voie de conséquence, les conclusions à fin d'injonction et celle présentées sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

D E C I D E :

Article 1er : Il n'y a plus lieu de statuer sur les conclusions tendant au bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire.

Article 2 : Le surplus de la requête de M. B est rejeté.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à M. A B et au ministre de l'intérieur et des outre-mer.

Copie en sera adressée, pour information, au préfet de la zone de sécurité et de défense Nord.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 11 juillet 2024.

Le magistrat désigné,

Signé

T. BOURGAULa greffière,

Signé

B. BUISSART

La République mande et ordonne au ministre de l'intérieure et des outre-mer, en ce qui le concerne, ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

No 2202057

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