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AccueilJurisprudence administrativeN° TA59-2202727

Tribunal Administratif de Lille — Décision N° TA59-2202727

jeudi 24 octobre 2024

JuridictionTribunal Administratif de Lille
SectionTribunal Administratif de Lille
N° DossierTA59-2202727
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation5ème Chambre
Avocat requérantEDIFICES AVOCATS

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et des mémoires, enregistrés le 12 avril et le 8 novembre 2022, le

13 février et le 20 octobre 2023, Mme C B et M. A B, représentés par Me Dubrulle, demandent au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 22 mars 2022 par lequel le maire de Cysoing a retiré le permis de construire n° PC 059 168 21 B0041 pour une maison d'habitation, implicitement accordé le

27 février 2022 portant sur une maison ;

2°) de mettre à la charge de la commune de Cysoing la somme de 3 000 euros au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Mme et M. B soutiennent que :

- ils sont bénéficiaires d'un permis de construire né tacitement le 27 février 2022 en raison du silence gardé par le maire de Cysoing à l'issue du délai d'instruction de droit commun de leur demande de permis de construire et l'arrêté attaqué du 22 mars 2022 doit être regardé comme constituant une décision de retrait de ce permis de construire tacite ;

- l'arrêté attaqué est entaché d'incompétence de son auteur ;

- il est entaché d'insuffisance de motivation en méconnaissance des dispositions des articles L. 424-3 et R. 424-5 du code de l'urbanisme et le 4°) de l'article L. 211-5 du code des relations entre le public et l'administration ;

- il est entaché d'erreur de droit, le maire s'étant cru lié par l'avis de la DREAL ;

- il est entaché d'un défaut de base légale ;

- il est entaché d'un vice de procédure en l'absence de procédure contradictoire préalable en méconnaissance des dispositions de l'article L. 122-1 du code des relations entre le public et l'administration ;

- il est entaché d'inexactitude matérielle des faits dès lors que volet paysager figurait bien au dossier et que le projet est implanté en zone urbaine (Ua) et non rurale ;

- il est entaché de détournement de pouvoir ;

- il est entaché d'une erreur d'appréciation au regard des dispositions de l'article

R. 111-27 du code de l'urbanisme.

Par des mémoires en défense, enregistrés les 14 novembre 2022, 12 octobre 2023 et

7 décembre 2023, ce dernier mémoire n'ayant pas été communiqué, la commune de Cysoing, représentée par la SELARL Edifices avocats conclut au rejet de la requête et à ce que la somme de 3 000 euros soit mise à la charge de Mme et M. B au titre des dispositions de l'article L.761-1 du code de justice administrative.

Elle fait valoir que :

- les moyens soulevés par les requérants ne sont pas fondés ;

- au titre de la substitution de motifs, l'arrêté attaqué pouvait légalement se fonder sur la méconnaissance de l'article R. 111-27 du code de l'urbanisme.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code de l'urbanisme ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Huchette-Deransy,

- les conclusions de M. Borget, rapporteur public,

- et les observations de Me Roëls représentant la commune de Cysoing.

Considérant ce qui suit :

1. Mme et M. B ont acquis un terrain situé 127 rue Jules Herbaut à Cysoing (Nord). Le 27 décembre 2021, ils ont déposé une demande de permis de construire pour la construction d'une maison individuelle. Par un courrier du 11 janvier 2022, l'adjointe au maire de la commune a majoré le délai d'instruction, le portant de deux à trois mois en application des articles

R. 423-24 à R. 423-33 du code de l'urbanisme en raison de la saisine de la DRAC des Hauts de France eu égard à la localisation du projet dans le périmètre de consultation du service archéologie. Par un arrêté du 22 mars 2022, dont Mme et M. B demandent l'annulation, l'adjointe au maire de la commune de Cysoing, a refusé de délivrer le permis de construire sollicité au motif que le projet portait atteinte au caractère des lieux avoisinants.

Sur la requalification de l'arrêté du 22 mars 2022 :

2. Aux termes de l'article L. 423-1 du code de l'urbanisme : " Les demandes de permis de construire () sont présentées et instruites dans les conditions et délais fixés par décret en Conseil d'Etat. ". Aux termes de l'article R. 423-23 du même code : " Le délai d'instruction de droit commun est de : () / b) Deux mois pour les demandes de permis de démolir et pour les demandes de permis de construire portant sur une maison individuelle (). ". Aux termes de l'article

R. 423-24 du même code : " Le délai d'instruction de droit commun prévu par l'article R. 423-23 est majoré d'un mois : /a) Lorsque le projet est soumis, dans les conditions mentionnées au chapitre V, à un régime d'autorisation ou à des prescriptions prévus par d'autres législations ou réglementations que le code de l'urbanisme ;() ". Aux termes de l'article R. 423-42 du même code, dans sa version alors en vigueur : " Lorsque le délai d'instruction de droit commun est modifié en application des articles R. 423-24 à R. 423-33, l'autorité compétente indique au demandeur ou à l'auteur de la déclaration, dans le délai d'un mois à compter de la réception ou du dépôt du dossier à la mairie :/ a) Le nouveau délai et, le cas échéant, son nouveau point de départ ;/ b) Les motifs de la modification de délai ;/ c) Lorsque le projet entre dans les cas prévus à l'article R. 424-2, qu'à l'issue du délai, le silence éventuel de l'autorité compétente vaudra refus tacite du permis./ Copie de cette notification est adressée au préfet ". Aux termes de l'article

L. 423-43 du même code " Les modifications de délai prévues par les articles R. 423-24 à

R. 423-33 ne sont applicables que si les notifications prévues par la présente sous-section ont été faites ". Aux termes de l'article L. 424-2 du même code : " Le permis est tacitement accordé si aucune décision n'est notifiée au demandeur à l'issue du délai d'instruction. / Un décret en Conseil d'Etat précise les cas dans lesquels un permis tacite peut être acquis ". Enfin, aux termes de l'article R. 424-1 du même code : " A défaut de notification d'une décision expresse dans le délai d'instruction déterminé comme il est dit à la section IV du chapitre III ci-dessus, le silence gardé par l'autorité compétente vaut, selon les cas : / () / b) Permis de construire, permis d'aménager ou permis de démolir tacite ".

3. Il ressort des pièces du dossier que le 27 décembre 2021, Mme et M. B ont déposé une demande de permis de construire portant sur une maison d'habitation. Si la commune de Cysoing soutient avoir adressé au pétitionnaire, le 10 janvier 2022, un courrier l'informant de ce que le délai d'instruction de son dossier était majoré et porté à quatre mois, elle ne produit aucune preuve de ce que ce courrier serait effectivement parvenu aux intéressés dans le délai d'un mois prescrit par les dispositions précitées de l'article R. 423-42 et R. 423-43 du code de l'urbanisme. En outre, si la commune de Cysoing fait valoir qu'aucun permis tacite n'a pu être tacitement délivré, en l'absence de consultation du préfet de région au titre d'éventuelles prescriptions d'archéologie préventive en application des dispositions de l'article R. 523-4 du code de l'urbanisme, cette consultation pesait en réalité sur l'administration et non sur les pétitionnaires et en tout état de cause son absence n'a pu faire obstacle à la naissance d'une décision implicite d'acceptation.

4. Dans ces conditions, Mme et M. B doivent être regardés comme ayant été titulaires, à l'issue du délai de droit commun de deux mois prévu à l'article R. 423-23 du code de l'urbanisme, d'un permis de construire tacite, soit à la date du 27 février 2022.

5. Il suit de là que Mme et M. B sont fondés à soutenir que la décision attaquée constitue, en réalité, une décision de retrait de ce permis de construire tacitement obtenu.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

6. En premier lieu, aux termes de l'article L. 424-5 du code de l'urbanisme :

" La décision de non-opposition à une déclaration préalable ou le permis de construire ou d'aménager ou de démolir, tacite ou explicite, ne peuvent être retirés que s'ils sont illégaux et dans le délai de trois mois suivant la date de ces décisions. () ". L'article L. 211-2 du code des relations entre le public et l'administration prévoit que : " Les personnes physiques ou morales ont le droit d'être informées sans délai des motifs des décisions administratives individuelles défavorables qui les concernent. A cet effet, doivent être motivées les décisions qui :

() 4° Retirent ou abrogent une décision créatrice de droits (). ". L'article L. 122-1 du même code dispose que : " Exception faite des cas où il est statué sur une demande, les décisions individuelles qui doivent être motivées en application de l'article L. 211-2 () sont soumises au respect d'une procédure contradictoire préalable ".

7. D'une part, la décision portant retrait d'un permis de construire tacite est au nombre de celles qui doivent être motivées en application des dispositions précitées du code des relations entre le public et l'administration. En l'espèce, l'arrêté attaqué se borne à viser les articles

L. 421-1 et suivants du code de l'urbanisme lesquels énoncent de manière générale que les constructions doivent être précédées d'un permis de construire, ainsi que sans autre précision,

" le PLU révisé et approuvé le 18/12/2019 ". Ni ces mentions, ni même le contenu de l'acte, ne précisent les dispositions opposées aux pétitionnaires. Dans ces conditions particulières, les requérants sont fondés à soutenir que l'arrêté du 22 mars 2022 est insuffisamment motivé en droit.

8. D'autre part, lorsque le juge, saisi d'un moyen en ce sens, constate qu'une décision administrative est insuffisamment motivée, l'administration ne peut utilement lui demander de procéder à une substitution de motifs, laquelle ne saurait, en tout état de cause, remédier au vice de forme résultant de l'insuffisance de motivation de l'arrêté contesté.

9. Si la commune de Cysoing invoque dans le cadre de ses écritures en défense, pour établir la légalité de l'arrêté contesté, un autre motif tiré de la méconnaissance par le projet des dispositions de l'article R. 111-27 du code de l'urbanisme, une telle substitution de motif ne saurait utilement en tout état de cause remédier au vice de forme résultant de l'insuffisance de motivation. Par suite, la demande de substitution de motif sollicitée par la commune de Cysoing doit être écartée.

10. En deuxième lieu, ainsi qu'il a été dit au point 7, la décision portant retrait d'un permis de construire tacite constitue une décision créatrice de droit qui doit être motivée aux termes de l'article L. 211-2 du code des relations entre le public et l'administration, elle doit, par suite, être précédée d'une procédure contradictoire, permettant au titulaire de la décision d'être informé de la mesure qu'il est envisagé de prendre, ainsi que des motifs sur lesquels elle se fonde, et de bénéficier d'un délai suffisant pour présenter ses observations. Le respect, par l'autorité administrative compétente, de la procédure contradictoire prévue par les dispositions de l'article L. 121-1 du même code constitue une garantie pour le titulaire d'une décision tacite de permis de construire que cette autorité entend retirer. La décision de retrait est illégale s'il ressort de l'ensemble des circonstances de l'espèce que le bénéficiaire a été effectivement privé de cette garantie.

11. Ainsi qu'il a été dit au point 4, les époux B sont bénéficiaires d'un permis de construire tacite depuis le 27 février 2022 que l'arrêté litigieux a eu pour effet de retirer.

En application des dispositions de l'article L. 121-1 du code des relations entre le public et l'administration, ce retrait devait être précédé d'une procédure contradictoire. Or, s'il ressort des pièces du dossier que des échanges ont eu lieu entre Mme et M. B et l'administration, ces échanges antérieurs au dépôt de la demande de permis de construire n'ont pu constituer la procédure préalable requise, les requérants n'ayant pas été mis à même de produire des observations sur les motifs mêmes qui ont conduit le maire à retirer le permis de construire tacite dont ils bénéficiaient. Une telle irrégularité dans la procédure a, dans les circonstances de l'espèce, privé les époux B de la garantie prévue par les articles L. 121-1 et L.122-1 du code des relations entre le public et l'administration. Par suite, le moyen tiré du vice de procédure en l'absence de procédure contradictoire préalable, doit être retenu.

12. En troisième lieu, dès lors que la commune de Cysoing s'est fondée ainsi qu'il a été dit au point 7, sur des règles de droit qu'elle n'indique pas et dont elle ne justifie pas qu'elles seraient applicables ou opposables au pétitionnaire, les requérants sont fondés, dans ces conditions, à soutenir que l'arrêté attaqué est dépourvu de base légale.

13. En quatrième et dernier lieu, d'une part, aux termes de l'article R. 111-27 du code de l'urbanisme : " Le projet peut être refusé ou n'être accepté que sous réserve de l'observation de prescriptions spéciales si les constructions, par leur situation, leur architecture, leurs dimensions ou l'aspect extérieur des bâtiments ou ouvrages à édifier ou à modifier, sont de nature à porter atteinte au caractère ou à l'intérêt des lieux avoisinants, aux sites, aux paysages naturels ou urbains ainsi qu'à la conservation des perspectives monumentales. ".

14. Pour apprécier si un projet de construction porte atteinte au caractère ou à l'intérêt des lieux avoisinants, aux sites, aux paysages naturels ou urbains ainsi qu'à la conservation des perspectives monumentales, il appartient à l'autorité administrative d'apprécier, dans un premier temps, la qualité du site sur lequel la construction est projetée et d'évaluer, dans un second temps, l'impact que cette construction, compte tenu de sa nature et de ses effets, pourrait avoir sur le site.

15. Il ressort des pièces du dossier, en particulier des plans et photographies produits par les parties, que le terrain d'assiette du projet s'inscrit au sein d'un secteur résidentiel entouré de grandes plaines agricoles et composé d'une diversité du bâti comprenant des maisons individuelles éparses ne présentant pas d'unité architecturale entre elles, hormis leurs façades, qui sont majoritairement réalisées en briques rouges ou blanches. Ainsi, il n'apparaît pas que les lieux avoisinants la propriété des pétitionnaires revêtent un intérêt ou un caractère particulier.

Dans ces circonstances, la construction projetée par Mme et M. B, dont la façade reprend la caractéristique de la brique rouge et qui figure en retrait de la voie publique, n'est pas de nature à porter une atteinte particulière au caractère et à l'intérêt des lieux avoisinants.

16. Par suite, le motif retenu par l'administration et tiré de ce que la construction envisagée serait de nature à porter atteinte à l'intérêt des lieux avoisinants ne pouvait être opposé aux requérants pour fonder la décision en litige.

17. Aux termes de l'article L. 600-4-1 du code de l'urbanisme : " Lorsqu'elle annule pour excès de pouvoir un acte intervenu en matière d'urbanisme ou en ordonne la suspension, la juridiction administrative se prononce sur l'ensemble des moyens de la requête qu'elle estime susceptibles de fonder l'annulation ou la suspension, en l'état du dossier ".

18. Pour l'application de ces dispositions, aucun des autres moyens de la requête n'est susceptible, en l'état du dossier, de fonder l'annulation de la décision contestée.

19. Il résulte de tout ce qui précède que Mme et M. B sont fondés à demander l'annulation de la décision du 22 mars 2022, par laquelle le maire de Cysoing a retiré le permis de construire tacite du 27 février 2022.

Sur les frais d'instance :

20. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce que soit mise à la charge de Mme et M. B, qui ne sont pas la partie perdante dans la présente instance, la somme que la commune de Cysoing demande au titre des frais exposés et non compris dans les dépens. Il y a lieu, en revanche, de faire application de ces dispositions et de mettre à la charge de la commune de Cysoing une somme de 1 500 euros au titre des frais exposés par Mme et M. B et non compris dans les dépens.

D E C I D E :

Article 1er : L'arrêté du 22 mars 2022 par lequel le maire de Cysoing a retiré le permis de construire pour une maison d'habitation délivré à Mme et M. B est annulé.

Article 2: La commune de Cysoing versera à Mme et M. B une somme de 1 500 euros au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 3 : Le surplus des conclusions des parties est rejeté.

Article 4 : Le présent jugement sera notifié à Mme C B et M. A B et à la commune de Cysoing.

Délibéré après l'audience du 26 septembre 2024, à laquelle siégeaient :

- Mme Féménia présidente,

- Mme Bonhomme, première conseillère,

- Mme Huchette-Deransy première conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 24 octobre 2024.

La rapporteure,

Signé

J. Huchette-Deransy

La présidente,

Signé

J. FéméniaLa greffière,

Signé

M. D

La République mande et ordonne au préfet du Nord en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière.

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