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AccueilJurisprudence administrativeN° TA59-2202805

Tribunal Administratif de Lille — Décision N° TA59-2202805

mercredi 20 juillet 2022

JuridictionTribunal Administratif de Lille
SectionTribunal Administratif de Lille
N° DossierTA59-2202805
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation3ème Chambre
Avocat requérantRIVIERE

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, enregistrés les 13 avril et 30 mai 2022, ce dernier mémoire n'ayant pas été communiqué, M. C A, représenté par Me Rivière, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 21 janvier 2022 par lequel le préfet du Nord a refusé de lui délivrer un titre de séjour, l'a obligé à quitter le territoire français dans un délai de trente jours, a fixé le pays de destination et lui a interdit le retour sur le territoire français pour une durée d'un an ;

2°) d'enjoindre au préfet du Nord de lui délivrer une carte de séjour temporaire dans un délai de quinze jours à compter de la notification du jugement à intervenir et sous astreinte de 150 euros par jour de retard, à défaut de procéder au réexamen de sa situation et dans l'attente lui délivrer un récépissé l'autorisant à travailler, et ce, dans un délai de quinze jours à compter de la notification du jugement à intervenir et sous astreinte de 150 euros par jour de retard ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 500 euros à verser à son conseil, sous réserve de sa renonciation au bénéfice de l'aide juridictionnelle, sur le fondement des articles 37 de la loi du 10 juillet 1991 et L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

Sur la décision portant refus de renouvellement du titre de séjour :

- il appartient au préfet d'établir la compétence du signataire ;

- elle est insuffisamment motivée ;

- elle est entachée d'un défaut d'examen approfondi de sa situation et d'une erreur

d'appréciation ;

- elle méconnaît les dispositions des article R. 431-10 et L. 811-2 du code de l'entrée et

du séjour des étrangers et du droit d'asile et 47 du code civil ;

- elle méconnaît les dispositions de l'article L. 423-22 du code de l'entrée et du séjour

des étrangers et du droit d'asile ;

- elle méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de

sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation quant à ses conséquences sur

sa situation personnelle ;

Sur la décision portant obligation de quitter le territoire français :

- il appartient au préfet d'établir la compétence du signataire ;

- la décision portant obligation de quitter le territoire français est illégale en raison de

l'illégalité de la décision portant refus de séjour ;

- elle méconnaît les dispositions des article R. 431-10 et L. 811-2 du code de l'entrée et

du séjour des étrangers et du droit d'asile et 47 du code civil ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation quant à ses conséquences sur

sa situation personnelle ;

- elle méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de

sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

Sur la décision fixant le pays de destination :

- la décision fixant le pays de destination est illégale en raison de l'illégalité de la

décision portant obligation de quitter le territoire français ;

- elle est insuffisamment motivée ;

- elle méconnaît les dispositions de l'article L. 513-2 du code de l'entrée et du séjour

des étrangers et du droit d'asile ;

Sur la décision portant interdiction de retour sur le territoire français :

- la décision portant interdiction de retour sur le territoire français est illégale en raison

de l'illégalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français ;

- elle est insuffisamment motivée ;

- elle méconnaît les dispositions des articles L. 612-8 et L. 612-10 du code de l'entrée

et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- elle est entachée d'une erreur d'appréciation.

Par un mémoire en défense, enregistré le 2 juin 2022, le préfet du Nord, conclut au rejet de la requête au motif que les moyens soulevés par M. A ne sont pas fondés.

M. A a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 14 mars 2022 du bureau d'aide juridictionnelle près le tribunal judiciaire de Lille.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code civil ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique ;

- le décret n° 2020-1717 du 28 décembre 2020 ;

- le code de justice administrative.

Le président de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Le rapport de Mme B a été entendu au cours de l'audience publique.

Considérant ce qui suit :

1. M. A, ressortissant guinéen né le 21 novembre 2003, est entré en France en qualité de mineur isolé. Par une ordonnance du 15 avril 2019, pris par le procureur de la République près le tribunal judiciaire de Nîmes, il a été placé provisoirement auprès de l'aide sociale à l'enfance. Par suite, il a été transféré dans le département du Nord. Ce placement a été confirmé par un jugement du juge des enfants près le tribunal judiciaire de Lille le 17 juin 2019 valable jusqu'au 17 juin 2021. Par une demande du 27 septembre 2021, M. A a sollicité la délivrance d'un titre de séjour en faisant valoir sa qualité de mineur placé auprès de l'aide sociale à l'enfance avant l'âge de seize ans. Par un arrêté du 21 janvier 2022, le préfet du Nord a refusé de lui délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale ", l'a obligé à quitter le territoire français dans un délai de trente jours, a fixé le pays de destination de cette mesure d'éloignement et lui a interdit le retour sur le territoire français pour une durée d'un an. Par la présente, M. A demande l'annulation de cet arrêté préfectoral du 21 janvier 2022.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

2. Aux termes de l'article L. 423-22 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Dans l'année qui suit son dix-huitième anniversaire ou s'il entre dans les prévisions de l'article L. 421-35, l'étranger qui a été confié au service de l'aide sociale à l'enfance au plus tard le jour de ses seize ans se voit délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale " d'une durée d'un an, sans que soit opposable la condition prévue à l'article L. 412-1./ Cette carte est délivrée sous réserve du caractère réel et sérieux du suivi de la formation qui lui a été prescrite, de la nature des liens de l'étranger avec sa famille restée dans son pays d'origine et de l'avis de la structure d'accueil sur son insertion dans la société française ". Lorsqu'il examine une demande de titre de séjour de plein droit portant la mention " vie privée et familiale ", présentée sur le fondement de ces dispositions, le préfet vérifie tout d'abord que l'étranger est dans l'année qui suit son dix-huitième anniversaire ou entre dans les prévisions de l'article L. 311-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, que sa présence en France ne constitue pas une menace pour l'ordre public et qu'il a été confié, depuis qu'il a atteint au plus l'âge de seize ans, au service de l'aide sociale à l'enfance. Si ces conditions sont remplies, il ne peut alors refuser la délivrance du titre qu'en raison de la situation de l'intéressé, appréciée de façon globale au regard du caractère réel et sérieux du suivi de sa formation, de la nature de ses liens avec la famille restée dans le pays d'origine et de l'avis de la structure d'accueil sur l'insertion de cet étranger dans la société française. Le juge de l'excès de pouvoir exerce sur cette appréciation un entier contrôle.

3. Aux termes des dispositions de l'article L. 111-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " La vérification de tout acte d'état civil étranger est effectuée dans les conditions définies par l'article 47 du code civil. ". Aux termes de l'article 47 du code civil : " Tout acte de l'état civil des Français et des étrangers fait en pays étranger et rédigé dans les formes usitées dans ce pays fait foi, sauf si d'autres actes ou pièces détenus, des données extérieures ou des éléments tirés de l'acte lui-même établissent, le cas échéant après toutes vérifications utiles, que cet acte est irrégulier, falsifié ou que les faits qui y sont déclarés ne correspondent pas à la réalité. ". Il résulte de ces dispositions que la force probante d'un acte d'état civil établi à l'étranger peut être combattue par tout moyen susceptible d'établir que l'acte en cause est irrégulier, falsifié ou inexact. En cas de contestation par l'administration de la valeur probante d'un acte d'état civil établi à l'étranger, il appartient au juge administratif de former sa conviction au vu de l'ensemble des éléments produits par les parties. Pour juger qu'un acte d'état civil produit devant lui est dépourvu de force probante, qu'il soit irrégulier, falsifié ou inexact, le juge doit en conséquence se fonder sur tous les éléments versés au dossier dans le cadre de l'instruction du litige qui lui est soumis. Ce faisant, il lui appartient d'apprécier les conséquences à tirer de la production par l'étranger d'une carte consulaire ou d'un passeport dont l'authenticité est établie ou n'est pas contestée, sans qu'une force probante particulière puisse être attribuée ou refusée par principe à de tels documents.

4. Pour refuser à M. A une carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale " sur le fondement des dispositions citées au point 2, le préfet du Nord a considéré que M. A ne remplissait pas la condition de l'âge pour bénéficier de la délivrance du titre de séjour de plein droit portant la mention " vie privée et familiale ", que les documents d'état-civil qu'il a fourni étaient faux et qu'il n'était pas la personne qu'il prétendait être. En outre, le préfet du Nord a estimé que M. A n'établissait pas avoir rompu tout lien avec sa famille demeurée en Guinée.

5. Il ressort des pièces du dossier qu'au soutien de sa demande de carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale ", M. A a produit un extrait du registre de l'Etat-civil naissance ainsi qu'un jugement supplétif du 29 octobre 2018 tenant lieu d'acte de naissance. Le préfet du Nord qui se borne à indiquer que les signatures ne correspondent pas aux noms des signataires, n'étaye pas ses allégations et n'en apporte pas la preuve. Il ressort des pièces du dossier et notamment des pièces précitées que les signatures apposées correspondent aux noms des signataires. En outre, ces documents ont été considérés comme authentiques par les services du procureur de la République près le tribunal judiciaire de Nîmes et du juge des enfants près le tribunal judiciaire de Lille, qui ont reconnu à M. A la qualité de " mineur isolé ". [0]De même, le procès-verbal du 16 août 2018 dressé par les services de police pour des faits notamment de " déclaration fausse ou incomplète pour obtenir d'un organisme de protection sociale une allocation ou prestation indue " qui n'ont donné lieu à aucune poursuites pénales, et le fichier du traitement d'antécédents judiciaires au nom du requérant sur lequel sont reportées ces mentions du procès-verbal, ne permettent pas, alors que la matérialité des faits en cause est contestée par M. A, de caractériser des faits de menace à l'ordre public. En outre, si le préfet du Nord produit un compte rendu radiologique osseux du poignet de M. A réalisé dans le cadre de son interpellation le 16 août 2018, cet examen qui comporte une important marge d'erreur ne peut suffire par lui seul à remettre en cause l'âge de l'intéressé tel que résultant de son acte de naissance. Enfin, la seule circonstance que le requérant a été identifié, à la suite d'une comparaison d'empreintes, comme entré illégalement en Espagne en avril et juillet 2018 et comme ayant déclaré à cette occasion une date de naissance au 1er janvier 1999, ne permet pas davantage de contredire les documents produits par M. A. Dans ces conditions, M. A doit être regardé comme ayant été confié à l'aide sociale à l'enfance avant l'âge de seize ans. Il ressort des pièces du dossier et n'est pas sérieusement contesté que le suivi de la formation de M. A présente un caractère réel et sérieux eu égard aux nombreux encouragements et félicitations dont il a fait l'objet, ainsi que l'avis positif émit par la structure qui l'a accueilli, sur ses efforts d'intégration et son sérieux. Dès lors, en qualité de mineur isolé sur le territoire français, il doit être regardé comme étant privé de contact avec sa famille restée dans son pays d'origine. Par suite, M. A est fondé à soutenir que c'est à tort que le préfet du Nord a refusé de lui délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale " sur le fondement des dispositions précitées de l'article L. 423-22 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

6. Il résulte de ce qui précède, sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens de la requête, que M. A est fondé à demander l'annulation de la décision du 21 janvier 2022 par laquelle le préfet du Nord a refusé de lui délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale ". Il y a lieu d'annuler cette décision, ainsi que, par voie de conséquence, les décisions du même jour par lesquelles le préfet du Nord lui a fait obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours lui a interdit le retour sur le territoire français pour une durée d'un an et a fixé le pays de destination.

Sur les conclusions aux fins d'injonction et d'astreinte :

7. Aux termes de l'article L. 911-1 du code de justice administrative : " Lorsque sa décision implique nécessairement qu'une personne morale de droit public ou un organisme de droit privé chargé de la gestion d'un service public prenne une mesure d'exécution dans un sens déterminé, la juridiction, saisie de conclusions en ce sens, prescrit, par la même décision juridictionnelle, cette mesure assortie, le cas échéant, d'un délai d'exécution. ".

8. Au regard des motifs du présent jugement, il y lieu d'enjoindre au préfet du Nord de délivrer à M. A une carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale ", dans un délai d'un mois à compter de la notification du présent jugement. Il n'y a pas lieu en revanche, dans les circonstances de l'espèce, d'assortir cette injonction d'une astreinte.

Sur les frais liés au litige :

9. M. A a obtenu le bénéfice de l'aide juridictionnelle. Par suite, son avocate peut se prévaloir des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, et sous réserve que

Me Rivière renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat, de mettre à la charge de l'Etat le paiement d'une somme de 1 200 euros au titre de ces dispositions.

D E C I D E :

Article 1 : L'arrêté du 21 janvier 2022 par lequel le préfet du Nord a refusé à M. A la délivrance d'un titre de séjour, lui a fait obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours, lui a interdit le retour sur le territoire français pour une durée d'un an et a fixé le pays de destination est annulé.

Article 2 : Il est enjoint au préfet du Nord de délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale " à M. A dans le délai d'un mois à compter de la notification du présent jugement.

Article 3 : L'Etat versera à Me Rivière la somme de 1 200 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 sous réserve qu'elle renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat.

Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à M. C A, à Me Rivière et au préfet du Nord.

Délibéré après l'audience du 29 juin 2022, à laquelle siégeaient :

- Mme Féménia, présidente,

- Mme Grard, première conseillère,

- Mme Thielleux, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 20 juillet 2022.

La présidente, rapporteure,

signé

J. BL'assesseure la plus ancienne dans l'ordre du tableau,

signé

E. GRARD

La greffière,

signé

P. MAGHRI

La République mande et ordonne au préfet du Nord en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

Le greffier,

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