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AccueilJurisprudence administrativeN° TA59-2203341

Tribunal Administratif de Lille — Décision N° TA59-2203341

lundi 9 décembre 2024

JuridictionTribunal Administratif de Lille
SectionTribunal Administratif de Lille
N° DossierTA59-2203341
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
Formation6ème chambre
Avocat requérantDEWAELE

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistré le 3 mai 2022, M. B A et la société par actions simplifiée (SAS) Brice, représentés par Me Dewaele, demandent au tribunal :

1°) d'annuler pour excès de pouvoir la décision du 28 mars 2022 par laquelle le préfet du Nord a clôturé la demande d'autorisation de travail présentée par la société au profit de M. A ;

2°) d'enjoindre au préfet du Nord de délivrer une autorisation de travail à la société Brice, en faveur de M. A, ou, à défaut, d'enregistrer la demande d'autorisation de travail afin de procéder à son examen, en toute hypothèse sous astreinte de 150 euros par jour de retard à compter de l'expiration d'un délai de 48 heures suivant la notification du présent jugement ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 2 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Ils soutiennent que :

- il n'est pas justifié de la compétence de l'auteur de cette décision ;

- cette décision méconnaît les dispositions de l'article L. 212-1 du code des relations entre le public et l'administration, dès lors qu'elle ne comporte aucune mention de l'identité de son auteur, ni même de signature électronique ;

- la décision attaquée est insuffisamment motivée en fait et présente un défaut de motivation en droit ;

- elle est entachée d'une erreur de droit, dès lors que le préfet n'était pas en situation de compétence liée pour rejeter la demande en raison de l'absence de titre de séjour ;

- elle a été adoptée sans examen particulier de sa situation ;

- elle méconnaît les dispositions de l'article R. 5221-20 du code du travail et celles des articles L. 414-12 et L. 421-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- elle méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

Par un mémoire en défense, enregistré le 25 septembre 2023, le préfet du Nord conclut au rejet de la requête.

Il soutient que :

- la décision de clôture en litige est un acte administratif de préparation insusceptible de recours ;

- la demande d'autorisation de travail était en tout état de cause irrecevable, pour avoir été déposée par un mandataire non muni du mandat adéquat et par un établissement qui n'est pas l'établissement employeur ;

- les autres moyens soulevés par M. A et par la société Brice ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- le code du travail ;

- l'arrêté du 1er avril 2021 fixant la liste des pièces à fournir à l'appui d'une demande d'autorisation de travail ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Fougères,

- les conclusions de Mme Bruneau, rapporteure publique.

Considérant ce qui suit :

1. M. A, ressortissant guinéen né le 26 mars 2001 à Conakry, est entré en France le 28 octobre 2017. Il a signé un contrat d'apprentissage en tant qu'apprenti boulanger pour la société Brice à compter du 2 juillet 2019, et a obtenu son certificat d'aptitude professionnelle de boulanger à l'issue de sa formation. Il a conclu le 1er septembre 2021 un contrat de travail à durée indéterminée avec la société Brice. Le 22 mars 2022, celle-ci a sollicité une autorisation de travail en faveur de M. A. Par décision du 28 mars 2022, le préfet du Nord a rejeté cette demande comme étant incomplète, en l'absence de titre de séjour en cours de validité. Par la présente requête, la société et M. A demandent au tribunal d'annuler cette décision.

Sur la fin de non-recevoir opposée par le préfet du Nord :

2. D'une part, en vertu des articles L. 5221-2, L. 5221-5, R. 5221-3 et R. 5221-20 du code du travail, pour exercer une activité professionnelle salariée en France, un étranger non ressortissant d'un Etat membre de l'Union européenne, d'un autre Etat partie à l'Espace économique européen ou de la Confédération suisse, titulaire d'un contrat de travail, doit détenir une autorisation de travail, qui est accordée au vu du respect de conditions qui tiennent notamment à la nature de l'emploi offert, au respect par l'employeur des conditions réglementaires d'exercice de son activité et à la rémunération proposée. En application du II de l'article R. 5221-1 et de l'article R. 5221-15 du même code, la demande d'autorisation de travail est adressée par l'employeur, au moyen d'un téléservice, au préfet du département du siège de l'établissement employeur. Enfin, en vertu de l'article R. 5221-17 du même code, la décision relative à la demande d'autorisation de travail est prise par le préfet et notifiée à l'employeur et à l'étranger.

3. D'autre part, le premier alinéa de l'article L. 114-5 du code des relations entre le public et l'administration dispose : " Lorsqu'une demande adressée à l'administration est incomplète, celle-ci indique au demandeur les pièces et informations manquantes exigées par les textes législatifs et réglementaires en vigueur. Elle fixe un délai pour la réception de ces pièces et informations. "

4. La décision prise par l'autorité préfectorale sur une demande d'autorisation de travail présentée par un employeur au profit d'un ressortissant étranger entre, en l'absence de texte législatif en disposant autrement, dans le champ d'application de l'article L. 114-5 du code des relations entre le public et l'administration, relatif aux demandes de régularisation des dossiers incomplets.

5. Il résulte de ce qui précède que le préfet du Nord n'est pas fondé à soutenir que le message électronique par lequel les services du ministère de l'intérieur ont informé la société Brice que la demande d'autorisation de travail qu'elle avait déposée était incomplète en l'absence de titre de séjour en cours de validité ne présenterait pas de caractère décisoire. Par suite, sa fin de non-recevoir tirée de l'absence d'acte faisant grief doit être écartée.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

6. En premier lieu, aux termes de l'article L. 211-2 du code des relations entre le public et l'administration : " Les personnes physiques ou morales ont le droit d'être informées sans délai des motifs des décisions administratives individuelles défavorables qui les concernent.

A cet effet, doivent être motivées les décisions qui : / () / 7° Refusent une autorisation, sauf lorsque la communication des motifs pourrait être de nature à porter atteinte à l'un des secrets ou intérêts protégés par les dispositions du a au f du 2° de l'article L. 311-5 ; / () ". L'article L. 211-5 de ce code dispose : " La motivation exigée par le présent chapitre doit être écrite et comporter l'énoncé des considérations de droit et de fait qui constituent le fondement de la décision. "

7. Il ressort de la décision attaquée que celle-ci expose le motif de clôture du dossier retenu pour rejeter la demande présentée par la société Brice, sans préciser les textes applicables. Elle ne comporte ainsi aucune motivation en droit.

8. En second lieu, aux termes du premier alinéa de l'article L. 212-1 du code des relations entre le public et l'administration : " Toute décision prise par une administration comporte la signature de son auteur ainsi que la mention, en caractères lisibles, du prénom, du nom et de la qualité de celui-ci. "

9. Une décision relative à une demande d'autorisation de travail en vertu de l'article R. 5221-17 du code du travail, prise par le préfet ou par une personne disposant d'une délégation à cet effet, entre, en l'absence de texte législatif en disposant autrement, dans le champ d'application des articles L. 212-1 et suivants du code des relations entre le public et l'administration (CRPA), relatifs à la signature des actes administratifs. Il en résulte que si sa notification par l'intermédiaire d'un téléservice permet, en vertu des dispositions précitées de l'article L. 212-2 de ce code, de déroger à l'obligation d'y faire figurer la signature de son auteur, elle ne dispense pas de l'obligation tenant à ce qu'elle comporte les prénom, nom et qualité de celui-ci ainsi que la mention du service auquel il appartient.

10. En l'espèce, la décision attaquée, prise par " Le service d'instruction - Ministère de l'intérieur " n'est pas signée, même électroniquement, et ne comporte pas la mention des prénom, nom et qualité de son auteur, de sorte que ni le destinataire de cette décision, ni la présente juridiction, ne sont en mesure de vérifier que cette décision a été rendue par une autorité compétente. Il s'ensuit que les requérants sont fondés à se prévaloir de la méconnaissance des dispositions précitées de l'article L. 212-1 du code des relations entre le public et l'administration.

11. Il résulte de ce qui précède, sans qu'il soit besoin de se prononcer sur les autres moyens de la requête, que la décision du 28 mars 2022 refusant à la société Brice une autorisation de travail pour embaucher M. A doit être annulée.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

12. Aux termes de l'article 3 de l'arrêté du 1er avril 2021 fixant la liste des pièces à fournir à l'appui d'une demande d'autorisation de travail : " Pour le recrutement d'un ressortissant dans le cadre d'un contrat à durée déterminée ou indéterminée d'un étranger résidant régulièrement en France, l'employeur qui sollicite une autorisation de travail sur le fondement de l'article R. 5221-1 du code du travail, verse les pièces justificatives suivantes : / 1° Une copie recto verso du titre de séjour en cours de validité du ressortissant étranger ; / () ".

13. L'exécution du présent jugement implique que la demande de la société Brice soit réexaminée. Il y a lieu, par suite, d'enjoindre au préfet du Nord de procéder à ce réexamen dans un délai de trois mois à compter de la notification du présent jugement, sans qu'il soit besoin d'assortir cette injonction d'une astreinte.

Sur les frais liés au litige :

14. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'État une somme de 1 500 euros au titre des frais exposés par M. A et la société Brice et non compris dans les dépens.

D É C I D E :

Article 1er : La décision du préfet du Nord du 28 mars 2022 est annulée.

Article 2 : Il est enjoint au préfet du Nord de réexaminer la demande d'autorisation de travail présentée en faveur de M. A dans un délai de 3 mois à compter de la notification du présent jugement.

Article 3 : L'Etat versera solidairement à M. A et à la société Brice une somme de 1 500 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête de M. A et la société Brice est rejeté.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à M. B A, à la société par actions simplifiée (SAS) Brice et au ministre de l'intérieur.

Copie en sera adressée pour information, au préfet du Pas-de-Calais (plateforme interrégionale de Béthune), et au directeur régional de l'économie, de l'emploi, du travail et des solidarités des Hauts-de-France.

Délibéré après l'audience du 18 novembre 2024, à laquelle siégeaient :

M. Cotte, président,

M. Fougères, premier conseiller,

M. Goujon, conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 9 décembre 2024.

Le rapporteur,

signé

V. Fougères

Le président,

signé

O. Cotte La greffière,

signé

C. Lejeune

La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur en ce qui la concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

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