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AccueilJurisprudence administrativeN° TA59-2204027

Tribunal Administratif de Lille — Décision N° TA59-2204027

mardi 27 décembre 2022

JuridictionTribunal Administratif de Lille
SectionTribunal Administratif de Lille
N° DossierTA59-2204027
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
Formation6ème chambre
Avocat requérantKARILA

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

I. Par une requête, enregistrée le 30 mai 2022 sous le n° 2204027, M. C A E, représenté par Me Karila, demande au tribunal :

1°) d'annuler, pour excès de pouvoir, l'arrêté du préfet du Nord du 15 octobre 2021 en tant qu'il lui refuse la délivrance d'un titre de séjour et l'oblige à quitter le territoire français ;

2°) d'enjoindre au préfet du Nord de lui délivrer un titre de séjour portant la mention " vie privée et familiale " dans un délai de 15 jours à compter du jugement à intervenir, et ce sous astreinte de 100 euros par jour de retard ou, à défaut, de procéder au réexamen de sa situation dans le même délai et sous la même astreinte ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat le versement de la somme de 1 480 euros à Me Karila au titre des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Il soutient que :

En ce qui concerne la décision portant refus de délivrance d'un titre de séjour :

- elle a été prise par une autorité incompétente ;

- elle méconnaît l'article L. 423-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste dans l'appréciation de ses conséquences sur sa situation personnelle ;

En ce qui concerne la décision portant obligation de quitter le territoire français :

- elle a été prise par une autorité incompétente ;

- elle est illégale en raison de l'illégalité, par voie d'exception, de la décision portant refus de délivrance d'un titre de séjour ;

- elle méconnaît l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

Par un mémoire en défense, enregistré le 3 juin 2022, le préfet du Nord conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que les moyens soulevés ne sont pas fondés.

Par une ordonnance du 30 août 2022, la clôture de l'instruction a été fixée au 16 septembre 2022.

M. A E a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 10 janvier 2022.

II. Par une requête, enregistrée le 15 juillet 2022 sous le n° 2205444, M. C A E, représenté par Me Karila, demande au tribunal :

1°) d'annuler, pour excès de pouvoir, la décision du 9 juin 2022 par laquelle le préfet du Nord a refusé d'abroger son arrêté du 15 octobre 2021 par lequel il lui a refusé la délivrance d'un titre de séjour, l'a obligé à quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé son pays de destination ;

2°) d'enjoindre au préfet du Nord lui délivrer un titre de séjour portant la mention " vie privée et familiale ", et ce sous astreinte de 100 euros par jour de retard à compter du jugement à intervenir ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat le versement de la somme de 1 600 euros à Me Karila au titre des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Il soutient que :

- la décision a été édictée par une autorité incompétente ;

- elle est insuffisamment motivée ;

- elle méconnaît l'article L. 423-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- elle méconnaît l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

Par un mémoire en défense, enregistré le 27 juillet 2022, le préfet du Nord conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que les moyens soulevés ne sont pas fondés.

Par une ordonnance du 25 juillet 2022, la clôture de l'instruction a été fixée au 9 septembre 2022.

M. A E a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 26 septembre 2022.

Vu les autres pièces de ces dossiers.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code civil ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Le président de la formation de jugement a dispensé la rapporteure publique, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Le rapport de M. B a été entendu au cours de l'audience publique.

Considérant ce qui suit :

1. Les requêtes n°s 2204027 et 2205444 concernent la situation d'un même requérant, présentent à juger des questions semblables et ont fait l'objet d'une instruction commune. Il y a lieu de les joindre afin d'y statuer par un seul jugement.

2. M. A E, ressortissant tunisien né le 10 mai 1994 à Djerba (Tunisie), est entré en France le 11 janvier 2018 sous couvert de son passeport revêtu d'un visa de court séjour valable du 3 janvier 2018 au 3 mars 2018. Il a sollicité, le 1er septembre 2021, la délivrance d'un titre de séjour en qualité de conjoint de français. Par un arrêté du 15 octobre 2021, le préfet du Nord a refusé de faire droit à sa demande, l'a obligé à quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé son pays de destination. Par courrier du 30 mai 2022, reçu le 7 juin 2022, M. A E a sollicité du préfet du Nord l'abrogation de cet arrêté. Le préfet du Nord a rejeté sa demande par une décision du 9 juin 2022. M. A E demande, d'une part, l'annulation de l'arrêté du 15 octobre 2021 en tant qu'il lui refuse la délivrance d'un titre de séjour et l'oblige à quitter le territoire français et, d'autre part, l'annulation de la décision du 9 juin 2022 par laquelle le préfet du Nord a refusé d'abroger son arrêté du 15 octobre 2021.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

En ce qui concerne les conclusions à fin d'annulation des décisions du préfet du Nord du 15 octobre 2021 :

Quant au moyen commun aux deux décisions attaquées :

3. Par un arrêté du 19 juillet 2021, publié le même jour au recueil spécial n° 164 des actes administratifs de la préfecture, le préfet du Nord a donné délégation à M. D F, sous-préfet de Valenciennes, à l'effet de signer, notamment, les décisions attaquées. Par suite, le moyen tiré de l'incompétence du signataire des décisions en litige manque en fait et doit être écarté.

Quant aux autres moyens dirigés contre la décision portant refus de délivrance d'un titre de séjour :

4. En premier lieu, aux termes de l'article L. 423-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger marié avec un ressortissant français, se voit délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale " d'une durée d'un an lorsque les conditions suivantes sont réunies : / 1° La communauté de vie n'a pas cessé depuis le mariage ; / 2° Le conjoint a conservé la nationalité française ; / 3° Lorsque le mariage a été célébré à l'étranger, il a été transcrit préalablement sur les registres de l'état civil français.". Aux termes de l'article L. 412-1 du même code : " Sous réserve des engagements internationaux de la France et des exceptions prévues aux articles L. 412-2 et L. 412-3, la première délivrance de la carte de séjour temporaire ou d'une carte de séjour pluriannuelle est subordonnée à la production par l'étranger du visa de long séjour mentionné aux 1° ou 2° de l'article L. 411-1. ". Par ailleurs, aux termes de l'article L. 423-2 du même code : " L'étranger, entré régulièrement et marié en France avec un ressortissant français avec lequel il justifie d'une vie commune et effective de six mois en France, se voit délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale " d'une durée d'un an. La condition prévue à l'article L. 412-1 n'est pas opposable. ".

5. Il ressort des pièces du dossier et n'est pas contesté que M. A E est entré régulièrement en France le 11 janvier 2018 sous couvert d'un visa de court séjour délivré par les autorités consulaires françaises à Tunis et qu'il s'est maintenu irrégulièrement en France à l'issue de la durée de validité de ce document sans jamais disposer d'un visa de long séjour. Il est par ailleurs constant qu'il a contracté mariage avec une ressortissante française le 7 août 2021 à la mairie de Saint-Amand-les-Eaux (59). Si le requérant établit vivre en concubinage avec cette dernière depuis le 1er mai 2021, il ne justifiait pas, à la date de la décision attaquée, soit le 15 octobre 2021, d'une vie commune effective avec sa compagne depuis au moins 6 mois. Par suite, le préfet du Nord pouvait légalement, aux termes de l'article L. 423-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, se fonder sur ce seul motif pour refuser de lui délivrer un titre de séjour.

6. En second lieu, il ressort des pièces du dossier que M. A E résidait en France depuis moins de quatre ans à la date de la décision attaquée. Il n'est pas contesté, en outre, qu'il a fait l'objet d'une mesure d'éloignement au cours de l'année 2018 à l'exécution de laquelle il s'est soustrait. Par ailleurs, s'il se prévaut de son concubinage avec une ressortissante française depuis le 1er mai 2021 avec laquelle il a contracté mariage le 7 août 2021, cette relation était, à la date de la décision en cause, particulièrement récente. L'intéressé n'atteste pas davantage, par les trois bulletins de paie qu'il produit pour les mois de juin, juillet et août 2021, d'une insertion particulière dans la société française. Enfin, M. A E n'établit pas, ni même n'allègue, qu'il ne pourrait se réinsérer socialement et professionnellement en Tunisie où il a vécu jusqu'à l'âge de 27 ans et où réside la majorité de ses proches. Par suite, le préfet du Nord n'a pas, à la date de la décision en litige, entaché cette décision d'une erreur manifeste dans l'appréciation de ses conséquences sur la situation personnelle de M. A E.

7. Il résulte de ce qui précède que M. A E n'est pas fondé à demander l'annulation de la décision du 15 octobre 2021 par laquelle le préfet du Nord a refusé de lui délivrer un titre de séjour.

Quant aux autres moyens dirigés contre la décision portant obligation de quitter le territoire français :

8. En premier lieu, compte tenu de ce qui précède, le moyen tiré, par voie d'exception, de l'illégalité de la décision portant refus de délivrance d'un titre de séjour doit être écarté.

9. En second lieu, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. / 2. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui. ".

10. Eu égard à ce qui a été énoncé au point 6 et dès lors que M. A E n'établit pas, à la date de la décision en litige, avoir fixé en France le centre de ses intérêts privés et familiaux, le moyen tiré de la méconnaissance des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales doit être écarté.

11. Il résulte de ce qui précède que M. A E n'est pas fondé à demander l'annulation de la décision du 15 octobre 2021 par laquelle le préfet du Nord l'a obligé à quitter le territoire français.

En ce qui concerne les conclusions à fin d'annulation de la décision du 9 juin 2022 portant refus d'abroger l'arrêté du 15 octobre 2021 :

12. Aux termes de l'article L 243-2 du code des relations entre le public et l'administration qui dispose que : " () / L'administration est tenue d'abroger expressément un acte non réglementaire non créateur de droits devenu illégal ou sans objet en raison de circonstances de droit ou de fait postérieures à son édiction, sauf à ce que l'illégalité ait cessé. ".

13. Par ailleurs, en vertu du premier alinéa de l'article 215 du code civil, les époux s'obligent mutuellement à une communauté de vie. Il résulte de ces dispositions que l'existence d'une communauté de vie est présumée entre les époux, alors même qu'ils seraient amenés, notamment pour des motifs liés à leur activité professionnelle, à résider séparément. Par suite, l'administration, lorsqu'elle entend remettre en cause l'existence d'une communauté de vie effective entre des époux, supporte la charge d'apporter tout élément probant de nature à renverser cette présomption légale.

14. Il est constant, ainsi qu'il a été énoncé ci-dessus, que M. A E est marié avec une ressortissante française depuis le 7 août 2021, soit depuis plus de 6 mois à la date de la décision attaquée, édictée le 9 juin 2022. M. A E atteste, par la production de quittances de loyer pour les mois de mai à octobre 2021, d'une attestation de contrat de fourniture d'électricité à son nom et à celui de sa compagne en date du 26 mai 2021 et de fiches de paie libellées à l'adresse commune de couple pour les mois de juin à août 2021, d'une communauté de vie effective avec sa compagne pour la période de mai à octobre 2021. S'il ne produit pas d'éléments postérieurs à cette période de nature à démontrer la continuation de cette vie commune, la communauté de vie entre époux est présumée. Or, en l'espèce, le préfet du Nord n'apporte aucun élément probant de nature à renverser cette présomption. Au demeurant, un enfant est né de l'union de M. A E et de son épouse le 12 juillet 2022. Dans ces conditions, sans qu'importe l'absence de visa de long séjour, qui n'est pas exigé, selon les termes mêmes de l'article L. 423-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, M. A E, qui est entré régulièrement en France sous couvert d'un visa de court séjour, remplissait, le 9 juin 2022, les conditions pour obtenir un titre de séjour sur le fondement de cet article. Par suite, le préfet a méconnu ces dispositions en refusant de faire droit à sa demande d'abrogation de l'arrêté du 15 octobre 2021 lui refusant, en particulier, la délivrance d'un titre de séjour.

15. Il résulte de ce qui précède, et sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens de la requête dirigés contre cette décision, que M. A E est fondé à demander l'annulation de la décision du 9 juin 2022 par laquelle le préfet du Nord a refusé d'abroger son arrêté du 15 octobre 2021 refusant à M. A E la délivrance d'un titre de séjour, l'obligeant à quitter le territoire français dans un délai de trente jours et fixant son pays de destination.

Sur les conclusions à fin d'injonction sous astreinte :

16. Compte tenu du motif d'annulation de la décision du 9 juin 2022 retenu, l'exécution du présent jugement implique qu'il soit enjoint au préfet du Nord de délivrer à M. A E un titre de séjour portant la mention " vie privée et familiale " dans un délai d'un mois à compter de la notification du présent jugement, et ce sans qu'il soit besoin d'assortir cette injonction d'une astreinte.

Sur les frais liés au litige :

17. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle, dans la requête n° 2204027, à ce qu'une somme soit mise à la charge de l'Etat, qui n'est pas la partie perdante. En revanche, il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce et dans la requête n° 2205444, sous réserve que Me Karila renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat, de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 000 euros au titre des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991.

D E C I D E:

Article 1er : La décision du 9 juin 2022 par laquelle le préfet du Nord a refusé d'abroger son arrêté du 15 octobre 2021 refusant à M. A E la délivrance d'un titre de séjour, l'obligeant à quitter le territoire français dans un délai de trente jours et fixant son pays de destination est annulée.

Article 2 : Il est enjoint au préfet du Nord de délivrer à M. A E un titre de séjour portant la mention " vie privée et familiale " dans un délai d'un mois à compter la notification du jugement à intervenir.

Article 3 : L'Etat versera à Me Karila, sous réserve qu'elle renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat, la somme de 1 000 euros au titre des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991

Article 4 : Le surplus des conclusions des requêtes est rejeté.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à M. C A E, à Me Brigitte Karila et au préfet du Nord.

Copie en sera adressée au ministre de l'intérieur et des outre-mer.

Délibéré après l'audience du 6 décembre 2022, à laquelle siégeaient :

- M. Riou, président,

- M. Fougères, premier conseiller,

- Mme Bruneau, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 27 décembre 2022.

Le président-rapporteur,

signé

J-M. B L'assesseur le plus ancien dans l'ordre du tableau,

Signé

V. FOUGERES

La greffière,

signé

I. BAUDRY

La République mande et ordonne au préfet du Nord en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution du présent jugement.

Pour expédition conforme,

La greffière,

2, 2205444

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