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AccueilJurisprudence administrativeN° TA59-2204508

Tribunal Administratif de Lille — Décision N° TA59-2204508

jeudi 4 juillet 2024

JuridictionTribunal Administratif de Lille
SectionTribunal Administratif de Lille
N° DossierTA59-2204508
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation7ème chambre
Avocat requérantNAVY

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 15 juin 2022, M. C B A, représenté par Me Navy, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 18 mars 2022 par lequel le préfet du Nord a refusé de l'admettre au séjour, lui a fait obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays de destination de la mesure d'éloignement ;

2°) d'enjoindre au préfet du Nord de lui délivrer le titre de séjour sollicité ou, à défaut, de procéder au réexamen de sa situation, sous astreinte de 155 euros par jour de retard et de lui délivrer, dans l'attente, une autorisation provisoire de séjour l'autorisant à exercer une activité professionnelle ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat le versement à Me Navy, son avocat, de la somme de 1 500 euros, au titre des dispositions combinées des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991, sous réserve que Me Navy renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat au titre de l'aide juridictionnelle.

Il soutient que :

En ce qui concerne la décision portant refus de séjour :

- la décision attaquée a été signée par une personne incompétente ;

- elle est insuffisamment motivée ;

- elle est entachée d'un vice de procédure dès lors qu'elle a été prise sans que la commission du titre de séjour ait été saisie en application de l'article L. 432-14 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- elle méconnaît les dispositions de l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation.

En ce qui concerne la décision portant obligation de quitter le territoire français :

- la décision attaquée a été signée par une personne incompétente ;

- elle est insuffisamment motivée ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation quant aux conséquences disproportionnées qu'elle emporte sur sa situation personnelle ;

- elle méconnait l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

En ce qui concerne la décision octroyant un départ volontaire :

- la décision attaquée a été signée par une personne incompétente ;

- elle est insuffisamment motivée ;

- la décision portant obligation de quitter le territoire étant illégale, cette décision est illégale ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation au regard de sa situation ;

En ce qui concerne la décision fixant un pays de destination :

- la décision attaquée a été signée par une personne incompétente ;

- la décision portant obligation de quitter le territoire étant illégale, cette décision est illégale ;

- elle méconnait l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

Par un mémoire en défense, enregistré le 29 novembre 2022, le préfet du Nord, représenté par Me Cano, conclut au rejet de la requête.

Il soutient que les moyens soulevés par M. B A ne sont pas fondés.

Par ordonnance du 26 janvier 2023, la clôture de l'instruction a été fixée au 15 mars 2023.

M. B A a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 16 mai 2022 du bureau d'aide juridictionnelle près le tribunal judiciaire de Lille.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- l'accord entre le Gouvernement de la République française et le Gouvernement du Royaume du Maroc en matière de séjour et d'emploi du 9 octobre 1987 ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Le président de la formation de jugement a dispensé la rapporteure publique, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Le rapport de Mme Célino a été entendu au cours de l'audience publique.

Considérant ce qui suit :

1. M. B A, ressortissant marocain né le 30 avril 1993, est entré en France le 28 août 2011, muni d'un visa long séjour portant la mention " étudiant " valable du 20 août 2011 au 20 août 2012. Ce titre de séjour a été renouvelé jusqu'au 31 octobre 2019. Puis, il a obtenu un titre de séjour portant la mention " recherche d'emploi et création d'entreprise " valable du 15 novembre 2019 au 14 novembre 2020, suivi d'une autorisation provisoire de séjour valable jusqu'au 14 mai 2021. Le 31 janvier 2022, il a sollicité son admission exceptionnelle au séjour au titre de la " vie privée et familiale ". Par un arrêté du 18 mars 2022, le préfet du Nord a refusé de l'admettre au séjour, lui a fait obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays à destination duquel il pourra être éloigné. M. B A demande au tribunal de prononcer l'annulation de ces décisions.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

2. Aux termes de l'article 9 de l'accord entre le Gouvernement de la République française et le Gouvernement du royaume du Maroc en matière de séjour et d'emploi du 9 octobre 1987 : " Les dispositions du présent accord ne font pas obstacle à l'application de la législation des deux Etats sur le séjour des étrangers sur tous les points non traités par l'accord ". L'alinéa 2 de l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile dispose : " Lorsqu'elle envisage de refuser la demande d'admission exceptionnelle au séjour formée par un étranger qui justifie par tout moyen résider habituellement en France depuis plus de dix ans, l'autorité administrative est tenue de soumettre cette demande pour avis à la commission du titre de séjour prévue à l'article L. 432-14. / () ". Portant sur la délivrance des catégories de cartes de séjour temporaires prévues par les dispositions auxquelles il renvoie, l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile n'institue pas une catégorie de titres de séjour distincte, mais est relatif aux conditions dans lesquelles les étrangers peuvent être admis à séjourner en France, soit au titre de la vie privée et familiale, soit au titre d'une activité salariée. Conformément aux stipulations de l'article 9 de l'accord franco-marocain, les dispositions de l'article L. 435-1 sont applicables aux ressortissants marocains en tant qu'elles prévoient l'admission exceptionnelle au séjour au titre de la vie privée et familiale du demandeur.

3. M. B A soutient résider en France habituellement depuis plus de dix ans à la date de la décision litigieuse. Si dans le cadre de l'arrêté attaqué, le préfet du Nord indique : " considérant que si Monsieur B A C peut se prévaloir d'un séjour régulier en France du 28 août 2011 au 14 mai 2021 () ", il considère désormais, dans son mémoire en défense, que la durée de présence de dix années ne peut être tenue pour établie et que les pièces produites par le requérant sont peu nombreuses et peu variées.

4. Toutefois, il est constant que M. B A, qui est entré en France le 28 août 2011, y a résidé régulièrement sous couvert d'une carte de séjour portant la mention " étudiant " valable du 20 août 2011 au 20 août 2012, titre de séjour renouvelé jusqu'au 31 octobre 2019. Puis, il a obtenu un titre de séjour portant la mention " recherche d'emploi et création d'entreprise " valable du 15 novembre 2019 au 14 novembre 2020, suivi d'une autorisation provisoire de séjour valable jusqu'au 14 mai 2021. Par ailleurs, il ressort des pièces du dossier que M. B A, qui a produit de très nombreuses pièces dont les dernières datent de décembre 2021, notamment ses relevés de notes, diplômes, contrats de location d'appartements, quittances de loyer, bulletins de paie, ordonnance médicale, résultats d'analyse médicale, relevé d'assurance maladie, justifie vivre de façon habituelle sur le territoire français depuis son arrivée en France le 28 août 2011. Dans ces conditions, le préfet du Nord, dès lors qu'il était saisi d'une demande d'admission exceptionnelle au séjour au titre de la vie privée et familiale, ne pouvait refuser l'admission exceptionnelle au séjour du requérant à ce titre sans avoir préalablement consulté la commission du titre de séjour. En l'absence de saisine de cette commission qui a privé le requérant d'une garantie, le moyen tiré du vice de procédure dont est entaché l'arrêté attaqué est fondé.

5. Il résulte de ce qui précède, sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens de la requête, que la décision portant refus de titre de séjour à M. B A doit être annulée, ainsi que, par voie de conséquence, les décisions obligeant celui-ci à quitter le territoire français dans un délai de trente jours et fixant le pays de destination de cette mesure d'éloignement.

Sur les conclusions aux fins d'injonction sous astreinte :

6. Aux termes de l'article L. 911-2 du code de justice administrative : " Lorsque sa décision implique nécessairement qu'une personne morale de droit public ou un organisme de droit privé chargé de la gestion d'un service public prenne à nouveau une décision après une nouvelle instruction, la juridiction, saisie de conclusions en ce sens, prescrit, par la même décision juridictionnelle, que cette nouvelle décision doit intervenir dans un délai déterminé ".

7. Aux termes de l'article L. 614-16 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Si la décision portant obligation de quitter le territoire français est annulée, il est immédiatement mis fin aux mesures de surveillance prévues aux articles L. 721-6, L. 721-7, L. 731-1, L.731-3, L. 741-1 et L. 743-13, et l'étranger est muni d'une autorisation provisoire de séjour jusqu'à ce que l'autorité administrative ait à nouveau statué sur son cas. ".

8. Eu égard au motif d'annulation retenu, le présent jugement implique seulement que le préfet du Nord procède au réexamen de la situation administrative de M. B A, après avoir préalablement saisi la commission du titre de séjour, dans le délai de trois mois à compter de la notification du présent jugement. Il n'y a pas lieu d'assortir cette injonction d'une astreinte. Il y a également lieu d'enjoindre au préfet du Nord de lui délivrer immédiatement, en application de l'article L. 614-16 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, une autorisation provisoire de séjour l'autorisant à exercer une activité professionnelle.

Sur les frais liés au litige :

9. M. B A ayant été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du bureau d'aide juridictionnelle près le tribunal judiciaire de Lille en date du 16 mai 2022, son avocat peut se prévaloir des dispositions de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'Etat le versement à Me Navy d'une somme de 1 200 euros sous réserve que celui-ci renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'État.

D E C I D E :

Article 1er : L'arrêté susvisé du 18 mars 2022 du préfet du Nord est annulé.

Article 2 : Il est enjoint au préfet du Nord de procéder au réexamen de la situation de M. B A, dans le délai de trois mois à compter de la notification du présent jugement et de lui délivrer sans délai, dans cette attente, une autorisation provisoire de séjour l'autorisant à exercer une activité professionnelle.

Article 3 : L'Etat versera à Me Navy la somme de 1 200 euros, au titre des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991, sous réserve que Me Navy renonce à percevoir la part contributive de l'État.

Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à M. C B A, à Me Navy et au préfet du Nord.

Copie sera adressée au ministre de l'intérieur et des outre-mer.

Délibéré après l'audience du 7 juin 2024, à laquelle siégeaient :

M. Paganel, président,

Mme Célino, première conseillère,

Mme Barre, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 4 juillet 2024.

La rapporteure,

Signé

C. CELINO

Le président,

Signé

M. PAGANEL La greffière,

Signé

S. RANWEZ

La République mande et ordonne au préfet du Nord en ce qui le concerne, ou à tous commissaires de justice à ce requis, en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

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