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AccueilJurisprudence administrativeN° TA59-2205888

Tribunal Administratif de Lille — Décision N° TA59-2205888

lundi 24 avril 2023

JuridictionTribunal Administratif de Lille
SectionTribunal Administratif de Lille
N° DossierTA59-2205888
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation5ème Chambre
Avocat requérantMBOGNING

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et des mémoires enregistrés les 2 août 2022, 30 septembre 2022 et 16 février 2023, M. F, représenté par Me Mbogning, demande au tribunal, dans le dernier état de ses écritures :

1°) d'annuler l'arrêté du 12 juillet 2022 par lequel le préfet du Nord lui a refusé le bénéfice de la protection temporaire, lui a fait obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays à destination duquel il pourra être éloigné ;

2°) d'enjoindre au préfet du Nord de lui délivrer un titre de séjour portant la mention " bénéficiaire de la protection temporaire " sous astreinte de 350 euros par jour ou, à défaut, de lui délivrer un titre de séjour lui permettant de poursuivre ses études ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 2 000 euros à verser à son conseil au titre des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Il soutient que :

- l'arrêté attaqué a été pris par une autorité incompétente ;

- il méconnait le principe du contradictoire ;

- il est insuffisamment motivé ;

- l'arrêté attaqué méconnait l'article L. 581-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- il méconnait la décision (UE) 2022/382 du Conseil du 4 mars 2022 ;

- il méconnait le droit à l'instruction et à la formation ;

- il méconnait l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- il méconnait l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la décision portant obligation de quitter le territoire français méconnait le moratoire du gouvernement du 17 juin 2022 relatif aux étudiants étrangers ayant fui l'Ukraine.

Par des mémoires enregistrés les 16 septembre 2022 et 25 novembre 2022, le préfet du Nord conclut, dans le dernier état de ses écritures, au non-lieu à statuer sur les conclusions de la requête.

Il fait valoir que l'arrêté attaqué a été abrogé.

M. E a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 10 octobre 2022.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et son premier protocole additionnel ;

- la directive 2001/55/CE du Conseil du 20 juillet 2001 ;

- la décision d'exécution (UE) 2022/382 du Conseil du 4 mars 2022 ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991

- le code de justice administrative.

Le président de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. B ;

- les observations de Me Mbogning, représentant M. E.

Considérant ce qui suit :

1. Le 29 avril 2022, M. E, ressortissant camerounais né le 30 juin 1993 et entré en France le 27 février 2022 en provenance d'Ukraine, a sollicité la délivrance d'une autorisation provisoire de séjour au titre de la protection temporaire. Par un arrêté du 12 juillet 2022, le préfet du Nord a refusé le bénéfice de la protection temporaire à l'intéressé, lui a fait obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays à destination duquel il pourra être éloigné. Par la requête susvisée, M. E demande l'annulation de cet arrêté.

Sur l'exception de non-lieu à statuer :

2. Un recours pour excès de pouvoir dirigé contre un acte administratif n'a d'autre objet que d'en faire prononcer l'annulation avec effet rétroactif. Si, avant que le juge n'ait statué, l'acte est rapporté par l'autorité compétente, il emporte alors disparition rétroactive de l'ordonnancement juridique, ce qui conduit à ce qu'il n'y ait plus lieu pour le juge de statuer sur le mérite du recours. Dans le cas où l'administration se borne à procéder à l'abrogation de l'acte attaqué, cette circonstance prive d'objet le recours formé à son encontre, à condition que l'acte en cause n'ait reçu aucune exécution pendant la période où il était en vigueur.

3. Il ressort des pièces du dossier que, par un arrêté du 25 novembre 2022 postérieur à l'introduction de l'instance, le préfet du Nord a expressément abrogé son arrêté du 12 juillet 2022 par lequel il a refusé le bénéfice de la protection temporaire à M. E, lui a fait obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays à destination duquel il pourra être éloigné. Si la décision refusant le bénéfice de la protection temporaire a reçu exécution durant la période où elle était en vigueur, les décisions portant obligation de quitter le territoire dans un délai de trente jours et fixant le pays de destination n'ont, quant à elle, reçu aucune application. Il n'y a, dès lors, plus lieu de statuer sur les conclusions tendant à l'annulation des seules décisions portant obligation de quitter le territoire dans un délai de trente jours et fixant le pays à destination duquel M. E pourra être éloigné.

Sur les conclusions à fin d'annulation de la décision refusant le bénéfice de la protection temporaire :

4. En premier lieu, Mme A C, signataire de la décision attaquée, disposait d'une délégation à cet effet par arrêté du préfet du Nord en date du 24 mai 2022, régulièrement publié le 25 mai 2022 au recueil spécial des actes administratifs de la préfecture. Par suite, le moyen tiré de l'incompétence de la signataire manque en fait.

5. En deuxième lieu, la décision attaquée comporte l'énoncé des circonstances de droit et de fait qui en constituent le fondement. Le moyen tiré de l'insuffisance de motivation manque donc en fait.

6. En troisième lieu, la décision litigieuse a été prise en réponse à une demande formulée par M. E à qui il appartenait lors du dépôt de sa demande, de préciser à l'administration les motifs de celles-ci et de produire tous éléments susceptibles de venir à son soutien. L'intéressé pouvait de surcroît au cours de l'instruction de sa demande, faire valoir auprès de l'administration toute observation complémentaire utile, au besoin en faisant état d'éléments nouveaux. Il ne ressort pas des pièces du dossier que les conditions d'instruction de la demande d'autorisation provisoire de séjour du requérant ne lui ont pas permis de transmettre au préfet du Nord l'ensemble des éléments relatifs à sa situation personnelle. Par suite, le droit de M. E d'être entendu n'a pas été méconnu et le moyen tiré de la méconnaissance du principe du contradictoire doit être écarté.

7. En quatrième lieu, aux termes de l'article L. 581-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'entrée et le séjour en France des étrangers appartenant à un groupe spécifique de personnes bénéficiaires de la protection temporaire instituée en application de la directive 2001/55/CE du Conseil du 20 juillet 2001 relative à des normes minimales pour l'octroi d'une protection temporaire en cas d'afflux massif de personnes déplacées et à des mesures tendant à assurer un équilibre entre les efforts consentis par les Etats membres pour accueillir ces personnes et supporter les conséquences de cet accueil sont régis par les dispositions du présent chapitre. ". Aux termes du paragraphe 2 de l'article 2 de la décision d'exécution du Conseil du 4 mars 2022 : " Les États membres appliquent la présente décision ou une protection adéquate en vertu de leur droit national à l'égard des apatrides, et des ressortissants de pays tiers autres que l'Ukraine, qui peuvent établir qu'ils étaient en séjour régulier en Ukraine avant le 24 février 2022 sur la base d'un titre de séjour permanent en cours de validité délivré conformément au droit ukrainien, et qui ne sont pas en mesure de rentrer dans leur pays ou leur région d'origine dans des conditions sûres et durables. " Aux termes du paragraphe 3 de cet article : " Conformément à l'article 7 de la directive 2001/55/CE, les États membres peuvent également appliquer la présente décision à d'autres personnes, y compris aux apatrides et aux ressortissants de pays tiers autres que l'Ukraine, qui étaient en séjour régulier en Ukraine et qui ne sont pas en mesure de rentrer dans leur pays ou région d'origine dans des conditions sûres et durables. ".

8. D'une part, il ressort des pièces du dossier que M. E était titulaire d'un titre de séjour temporaire valable jusqu'au 6 mars 2025. Ainsi, faute d'avoir bénéficié d'un titre de séjour permanent en Ukraine, l'intéressé ne peut se prévaloir des dispositions du paragraphe 2 de l'article 2 de la décision d'exécution du Conseil du 4 mars 2022.

9. D'autre part, si M. E séjournait régulièrement en Ukraine ainsi qu'il vient d'être dit au point précédent, et fait valoir qu'il ne peut pas retourner au Cameroun en raison de l'instabilité politique, notamment dans la région anglophone où il vivait avant de quitter son pays d'origine, il n'apporte aucun élément précis et circonstancié permettant d'établir que sa sécurité serait menacée en cas de retour dans celui-ci. Par ailleurs, il ressort de ses écritures qu'il a quitté le Cameroun en raison de l'insuffisance de l'offre académique. Ainsi, il n'établit pas qu'il ne serait pas en mesure d'y retourner dans des conditions sûres et durables au sens du paragraphe 3 de l'article 2 de la décision d'exécution du Conseil du 4 mars 2022. Par suite, le moyen tiré de la méconnaissance de la décision d'exécution du Conseil du 4 mars 2022 et de l'article L. 581-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile doit être écarté.

10. En cinquième lieu, aux termes de l'article 2 du premier protocole additionnel à la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Nul ne peut se voir refuser le droit à l'instruction ". Ces stipulations ne font pas obstacle à ce que la protection temporaire prévue aux articles L. 581-1 et suivants du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile soit refusée à M. E qui séjournait en Ukraine sous couvert d'un titre de séjour lui permettant de poursuivre des études dès lors qu'il n'établit pas qu'il ne pourrait pas suivre des enseignements dans son pays d'origine. Le moyen tiré de la méconnaissance des stipulations précitées doit donc, en tout état de cause, être écarté.

11. En sixième lieu, il ressort des pièces du dossier que M. E est entré récemment en France, le 27 février 2022. S'il soutient être hébergé par son frère, les actes d'état-civil versés au dossier ne permettent pas d'établir l'existence d'un lien familial entre le requérant et la personne présentée comme étant son frère. En outre, M. E est célibataire et sans charge de famille et ne justifie pas avoir noué des attaches sur le territoire français depuis son arrivée. Ainsi, en dépit de la circonstance que l'intéressé s'est inscrit à l'université de Lille pour l'année 2022/2023, la décision par laquelle le préfet du Nord a refusé à M. E le bénéfice de la protection temporaire n'a pas porté à son droit à la vie privée et familiale une atteinte disproportionnée contraire aux stipulations précitées de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales. Le moyen tiré de la méconnaissance de ces stipulations doit dès lors être écarté.

12. En dernier lieu, ainsi qu'il a été dit au point 9, il ne ressort pas des pièces du dossier que M. E serait personnellement exposé à un risque pour sa sécurité en cas de retour dans son pays d'origine. Par suite, le moyen tiré de la méconnaissance des stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales doit, en tout état de cause, être écarté.

13. Il résulte de tout ce qui précède que les conclusions à fin d'annulation de la décision du 12 juillet 2022 du préfet du Nord refusant le bénéfice de la protection temporaire à M. E doivent être rejetées.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

14. Le présent jugement n'implique pas qu'il soit enjoint au préfet du Nord de délivrer à M. E un titre de séjour portant la mention " étudiant ", celui-ci n'établissant pas au demeurant en avoir fait la demande auprès de l'administration.

Sur les frais liés au litige :

15. Il n'y a pas lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'Etat la somme que demande M. E au titre des frais liés au litige.

D E C I D E :

Article 1er : Il n'y a plus lieu de statuer sur les conclusions de la requête de M. E à fin d'annulation des décisions du 12 juillet 2022 du préfet du Nord lui faisant obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours et fixant le pays à destination duquel il pourra être éloigné.

Article 2 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à M. F, à Me Mbogning et au préfet du Nord.

Délibéré après l'audience du 16 mars 2023, à laquelle siégeaient :

- M. Chevaldonnet, président,

- M. Liénard, conseiller,

- Mme Leclère, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 24 avril 2023.

Le rapporteur,

Signé

Q. LIENARD

Le président,

Signé

B. CHEVALDONNET

La greffière,

Signé

M. D

La République mande et ordonne au préfet du Nord ce en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

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