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AccueilJurisprudence administrativeN° TA59-2206464

Tribunal Administratif de Lille — Décision N° TA59-2206464

vendredi 2 septembre 2022

JuridictionTribunal Administratif de Lille
SectionTribunal Administratif de Lille
N° DossierTA59-2206464
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
FormationReconduite à la frontière
Avocat requérantDANNAUD

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, enregistrés les 25 et 29 août 2022, M. G alias E, demande au tribunal :

1°) d'annuler les décisions du 24 août 2022 par lesquelles le préfet de l'Aisne l'a obligé à quitter le territoire français, a fixé le pays de destination de cette mesure d'éloignement, lui a refusé l'octroi d'un délai de départ volontaire et a interdit son retour sur le territoire français pour une durée d'un an ;

2°) d'enjoindre au préfet de lui délivrer sans délai, sous astreinte de 152.45 euros par jour de retard, une autorisation provisoire de séjour ou de procéder, dans les mêmes conditions de délai et d'astreinte, au réexamen de sa situation.

Il soutient que :

En ce qui concerne l'obligation de quitter le territoire français :

- Elle a été édictée par une autorité incompétente ;

- Elle est insuffisamment motivée ;

- Elle méconnaît son droit d'être entendu tel qu'il est reconnu, notamment, par l'article 41 de la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne ;

- Elle est empreinte d'une erreur manifeste dans l'appréciation de sa situation personnelle.

En ce qui concerne la décision de refus de délai de départ volontaire :

- Elle a été édictée par une autorité incompétente ;

- Elle est insuffisamment motivée ;

- Elle est fondée sur une mesure d'éloignement qui est elle-même irrégulière ;

- Elle est empreinte d'une erreur manifeste dans l'appréciation de sa situation personnelle.

En ce qui concerne la décision fixant le pays de destination :

- Elle a été édictée par une autorité incompétente ;

- Elle est insuffisamment motivée ;

- Elle est empreinte d'un défaut d'examen personnalisé de sa situation ;

- Elle est fondée sur une décision l'obligeant à quitter le territoire français qui est elle-même irrégulière ;

- Elle est empreinte d'une erreur manifeste dans l'appréciation de sa situation personnelle.

En ce qui concerne la décision d'interdiction de retour sur le territoire français pour une durée d'un an :

- Elle a été édictée par une autorité incompétente ;

- Elle est insuffisamment motivée ;

- Elle est fondée sur une mesure d'éloignement qui est elle-même irrégulière ;

- Elle est empreinte d'une erreur manifeste dans l'appréciation de sa situation personnelle.

Par un mémoire en défense, enregistré le 27 août 2022, le préfet de l'Aisne conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir qu'aucun des moyens soulevés ne sont fondés.

Vu les décisions attaquées.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique ;

- le décret n° 91-1266 du 19 décembre 1991 portant application de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique ;

- Charte des droits fondamentaux de l'Union européenne ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné M. A en application de l'article L. 614-5 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Larue, magistrat désigné ;

- les observations de Me Dannaud, représentant M. D, qui a conclu aux mêmes fins que la requête par les mêmes moyens ;

- et les observations de M. D assisté de Mme F, interprète en langue russe, qui a répondu aux questions posées par le tribunal ;

- le préfet de l'Aisne n'étant ni présent ni représenté.

Considérant ce qui suit :

1. M. D, ressortissant géorgien né le 16 avril 1987, qui aurait vécu en Ukraine, où il aurait été titulaire d'un titre de séjour longue durée, durant les 30 dernières années, serait entré irrégulièrement en France en juin 2022. Il a été interpellé, puis placé en garde à vue, à Saint Quentin le 23 août 2022 pour une infraction de vol à l'étalage au préjudice d'un supermarché à l'enseigne " intermarché ". N'ayant formulé aucune demande visant à être autorisé à séjourner en France, il a fait l'objet, le 24 août 2022, d'une obligation de quitter, sans délai, le territoire français à destination de la Géorgie ainsi que d'une interdiction de retour sur le sol français pour une durée d'un an. Et M. D demande au tribunal d'annuler ces décisions.

Sur les moyens communs à l'ensemble des décisions attaquées :

2. En premier lieu, eu égard au caractère réglementaire des arrêtés de délégation de signature, soumis à la formalité de publication, le juge peut, sans méconnaître le principe du caractère contradictoire de la procédure, se fonder sur l'existence de ces arrêtés alors même que ceux-ci ne sont pas versés au dossier. Par un arrêté du 6 mai 2022, publié le même jour au recueil des actes administratifs de la préfecture, le préfet de l'Aisne a donné délégation à M. C, sous-préfet, secrétaire général de la préfecture, à l'effet de signer " en toutes matières, tous arrêtés, décisions, circulaires, rapports, correspondances et documents relevant des attributions de l'Etat dans le département () ". Par suite, les moyens tirés de l'incompétence du signataire des décisions querellées manquent en fait et doivent donc être écartés.

3. En second lieu, le préfet de l'Aisne énonce avec suffisamment de précision les considérations de fait et de droit sur lesquelles il fonde ses décisions. Il n'avait, notamment pas, pour les raisons mentionnées aux points 6 et 7 à mentionner les textes européens relatifs au séjour des ressortissants de pays tiers séjournant régulièrement en Ukraine. Par suite, les moyens tirés de ce que les décisions attaquées seraient insuffisamment motivées doivent être écartés.

Sur les moyens propres à l'obligation de quitter le territoire français :

4. En premier lieu, aux termes du paragraphe 1 de l'article 41 de la Charte des droits fondamentaux de l'Union européenne : " Toute personne a le droit de voir ses affaires traitées impartialement, équitablement et dans un délai raisonnable par les institutions et organes de l'Union ". Aux termes du paragraphe 2 de ce même article : " Ce droit comporte notamment : / - le droit de toute personne d'être entendue avant qu'une mesure individuelle qui l'affecterait défavorablement ne soit prise à son encontre ; () ". Enfin, aux termes du paragraphe 1 de l'article 51 de la Charte : " Les dispositions de la présente Charte s'adressent aux institutions, organes et organismes de l'Union dans le respect du principe de subsidiarité, ainsi qu'aux Etats membres uniquement lorsqu'ils mettent en œuvre le droit de l'Union. () ".

5. Le droit d'être entendu, principe général du droit de l'Union européenne, se définit comme celui de toute personne à faire connaître, de manière utile et effective, ses observations écrites ou orales au cours d'une procédure administrative, avant l'adoption de toute décision susceptible de lui faire grief. Toutefois, ce droit n'implique pas systématiquement l'obligation, pour l'administration, d'organiser, de sa propre initiative, un entretien avec l'intéressé, ni même d'inviter ce dernier à produire ses observations, mais suppose seulement que, informé de ce qu'une décision lui faisant grief est susceptible d'être prise à son encontre, il soit en mesure de présenter spontanément des observations écrites ou de solliciter un entretien pour faire valoir ses observations orales. Enfin, une atteinte à ce droit n'est susceptible d'affecter la régularité de la procédure à l'issue de laquelle la décision faisant grief est prise que si la personne concernée a été privée de la possibilité de présenter des éléments pertinents qui auraient pu influer sur le contenu de la décision, ce qu'il lui revient, le cas échéant, d'établir devant la juridiction saisie.

6. Or, s'il est constant que le droit de M. D d'être entendu a été méconnu, le requérant n'établit pas, par la seule production de la photographie d'un titre de séjour permanent ukrainien dont l'authenticité est sujette à caution, qu'il serait, ainsi qu'il le fait valoir pour la première fois devant la juridiction, résidant permanent en Ukraine depuis 2015. Il n'établit donc pas avoir été privé de la possibilité de présenter des éléments pertinents qui auraient pu influer sur le sens de la décision du préfet. De sorte que le moyen tiré de la violation du droit d'être entendu de M. D ne peut qu'être écarté.

7. En second lieu, M. D soutient que le préfet aurait commis une erreur manifeste dans l'appréciation de sa situation au motif qu'il serait titulaire d'un titre de séjour permanent ukrainien, pays où il aurait résidé au cours des 30 dernières années, selon ses écritures, et des 15 dernières années, selon ses déclarations à l'audience. Néanmoins, outre qu'il n'a, contrairement à ses dires, jamais fait état de ces éléments au cours de son audition par les services de police, il n'a pas fourni, à l'occasion de l'audience, des éléments détaillés de nature à établir qu'il ait jamais vécu en Ukraine. A cet égard, la seule photocopie d'une photographie d'un titre de séjour permanent ukrainien, à la typographie changeante et comportant une rubrique mentionnant une date incomplète, ne présente pas des garanties d'authenticité suffisantes pour établir que le requérant était bien, depuis 2015, résidant permanent en Ukraine. D'autant qu'il a affirmé au cours de son audition par les services de police s'être marié en Géorgie en avril 2019, élément qu'il nie à l'audience, et y avoir eu un enfant, ce qu'il confirme à l'audience même s'il prétend désormais que son enfant vivrait avec sa compagne, dont il serait séparé depuis 2 ans, en Pologne.

8. Il résulte de tout ce qui précède que M. D n'est pas fondé à solliciter l'annulation de la décision du 24 août 2022 par laquelle le préfet de l'Aisne l'a obligé à quitter le territoire français.

Sur les moyens propres à la décision refusant un délai de départ volontaire :

9. En premier lieu, compte tenu de ce qui est dit au point 8, le moyen tiré, par voie d'exception, de l'illégalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français doit être écarté.

10. En second lieu, aux termes de l'article L. 612-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger faisant l'objet d'une décision portant obligation de quitter le territoire français dispose d'un délai de départ volontaire de trente jours à compter de la notification de cette décision. () ". Aux termes de l'article L. 612-2 du même code : " Par dérogation à l'article L. 612-1, l'autorité administrative peut refuser d'accorder un délai de départ volontaire dans les cas suivants : 1° Le comportement de l'étranger constitue une menace pour l'ordre public ; / () / 3° Il existe un risque que l'étranger se soustraie à la décision portant obligation de quitter le territoire français dont il fait l'objet. ". Enfin, l'article L. 612-3 de ce code précise que : " Le risque mentionné au 3° de l'article L. 612-2 peut être regardé comme établi, sauf circonstance particulière, dans les cas suivants : / 1° L'étranger, qui ne peut justifier être entré régulièrement sur le territoire français, n'a pas sollicité la délivrance d'un titre de séjour ; / () / 8° L'étranger ne présente pas de garanties de représentation suffisantes, notamment parce qu'il ne peut présenter des documents d'identité ou de voyage en cours de validité, qu'il a refusé de communiquer les renseignements permettant d'établir son identité ou sa situation au regard du droit de circulation et de séjour ou a communiqué des renseignements inexacts, qu'il a refusé de se soumettre aux opérations de relevé d'empreintes digitales ou de prise de photographie prévues au 3° de l'article L. 142-1, qu'il ne justifie pas d'une résidence effective et permanente dans un local affecté à son habitation principale ou qu'il s'est précédemment soustrait aux obligations prévues aux articles L. 721-6 à L. 721-8, L. 731-1, L. 731-3, L. 733-1 à L. 733-4, L. 733-6, L. 743-13 à L. 743-15 et L. 751-5. ".

11. En l'espèce, outre qu'il est constant que M. D alias E a commis des vols à l'étalage les 9 janvier 2017, 21 décembre 2017 et 23 août 2022, il ne justifie ni être entré régulièrement sur le territoire français, ni y avoir sollicité la délivrance d'un titre de séjour et n'a pas présenté de documents d'identité ou de voyage en cours de validité. Par suite, le moyen tiré de ce que la décision attaquée serait entachée d'une erreur d'appréciation dans l'application des dispositions précitées des articles L. 612-2 et L. 612-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile doit être écarté.

Sur les moyens propres à la décision fixant le pays de destination :

12. En premier lieu, compte tenu de ce qui est dit au point 8, le moyen tiré, par voie d'exception, de l'illégalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français doit être écarté.

13. En second lieu, l'article L. 721-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers dispose que : " L'autorité administrative fixe, par une décision distincte de la décision d'éloignement, le pays à destination duquel l'étranger peut être renvoyé en cas d'exécution d'office d'une décision portant obligation de quitter le territoire français, d'une interdiction de retour sur le territoire français, d'une décision de mise en œuvre d'une décision prise par un autre État, d'une interdiction de circulation sur le territoire français, d'une décision d'expulsion, d'une peine d'interdiction du territoire français ou d'une interdiction administrative du territoire français. ". Et, aux termes des dispositions de l'article L. 721-4 du même code : " L'autorité administrative peut désigner comme pays de renvoi : / 1° Le pays dont l'étranger a la nationalité, sauf si l'Office français de protection des réfugiés et apatrides ou la Cour nationale du droit d'asile lui a reconnu la qualité de réfugié ou lui a accordé le bénéfice de la protection subsidiaire ou s'il n'a pas encore été statué sur sa demande d'asile ; / 2° Un autre pays pour lequel un document de voyage en cours de validité a été délivré en application d'un accord ou arrangement de réadmission européen ou bilatéral ; / 3° Ou, avec l'accord de l'étranger, tout autre pays dans lequel il est légalement admissible ".

14. Ainsi qu'il a été dit au point 7, M. D, qui n'établit pas, ainsi qu'il l'affirme au cours de son audition par les services de police, avoir formulé de demande d'asile, n'établit pas plus, par les pièces produites, disposer d'un titre de séjour permanent en Ukraine et être ainsi légalement admissible dans ce pays. De sorte qu'en fixant la Géorgie, pays dont il se déclare ressortissant, comme pays de destination, le préfet de l'Aisne n'a pas commis d'erreur d'appréciation dans l'application des dispositions précitées des articles L. 721-3 et L. 721-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Sur les moyens propres à l'interdiction de retour sur le territoire français :

15. En premier lieu, compte tenu de ce qui est dit au point 8, le moyen tiré, par voie d'exception, de l'illégalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français doit être écarté.

16. En second lieu, aux termes de l'article L. 612-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Lorsqu'aucun délai de départ volontaire n'a été accordé à l'étranger, l'autorité administrative assortit la décision portant obligation de quitter le territoire français d'une interdiction de retour sur le territoire français. Des circonstances humanitaires peuvent toutefois justifier que l'autorité administrative n'édicte pas d'interdiction de retour. () ". En outre, aux termes de l'article L. 612-10 du même code : " Pour fixer la durée des interdictions de retour mentionnées aux articles L. 612-6 et L. 612-7, l'autorité administrative tient compte de la durée de présence de l'étranger sur le territoire français, de la nature et de l'ancienneté de ses liens avec la France, de la circonstance qu'il a déjà fait l'objet ou non d'une mesure d'éloignement et de la menace pour l'ordre public que représente sa présence sur le territoire français ".

17. En l'espèce, M. D ne fait état d'aucune circonstance humanitaire qui ferait obstacle à l'édiction à son encontre d'une interdiction de retour. Par ailleurs, dès lors que M. D ne séjourne en France, où il ne dispose d'aucun lien, que depuis 2 mois et qu'il représente une menace pour l'ordre public, le préfet n'a commis aucune erreur d'appréciation en fixant à un an la durée pendant laquelle il lui a interdit de revenir sur le territoire français. Par suite, les moyens tirés de ce que la décision attaquée serait entachée d'une erreur d'appréciation dans l'application des dispositions précitées des articles L. 612-6 et L. 612-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile doivent être écartés.

Sur les conclusions à fin d'injonction et d'astreinte :

18. Le présent jugement n'implique aucune mesure d'exécution. Par suite, les conclusions de M. D à fin d'injonction et d'astreinte ne peuvent qu'être rejetées.

D E C I D E :

Article 1er : La requête de M. D est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à M. B D alias E, Me Dannaud et au préfet de l'Aisne.

Lu en audience publique le 2 septembre 2022.

Le magistrat désigné,

Signé,

X. A

La greffière,

Signé,

F. JANET

La République mande et ordonne au préfet de l'Aisne en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution du présent jugement.

Pour expédition conforme,

Le greffier,

N°2206464

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