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AccueilJurisprudence administrativeN° TA59-2206575

Tribunal Administratif de Lille — Décision N° TA59-2206575

jeudi 6 juin 2024

JuridictionTribunal Administratif de Lille
SectionTribunal Administratif de Lille
N° DossierTA59-2206575
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation4ème Chambre
Avocat requérantMBOGNING

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et des mémoires, enregistrés les 30 août 2022, 21 décembre 2022 et 17 février 2023, M. B A, représenté par Me Mbogning, demande au tribunal :

1°) d'annuler les décisions en date du 17 août 2022 par lesquelles le préfet du Nord a refusé de lui délivrer un titre de séjour, lui a fait obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays de destination ;

2°) d'enjoindre au préfet du Nord de procéder à la régularisation de sa situation administrative, dans un délai d'un mois à compter de la notification du jugement à intervenir et sous astreinte de 250 euros par jour de retard ;

3°) de mettre à la charge de l'État la somme de 2 500 euros au titre des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991, relative à l'aide juridique.

Il soutient que :

- les décisions attaquées ont été prises par une autorité incompétente ;

- elles ont été prises en méconnaissance du principe général des droits de la défense ;

- elles sont insuffisamment motivées ;

- elles n'ont pas été prises à l'issue d'un examen particulier de sa situation personnelle ;

- elles ont été prises en méconnaissance de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- elles ont été prises en méconnaissance de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- elles ont été prises en méconnaissance de l'article L. 422-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- elles ont été prises en méconnaissance de l'article 9 de la convention franco-ivoirienne ;

- elles sont entachées d'une erreur manifeste d'appréciation ;

- elles sont dépourvues de base légale, l'article L. 422-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile n'étant pas applicable à sa situation ;

- il peut prétendre à l'admission au séjour sur le fondement de l'article 11 de la convention franco-ivoirienne.

Par un mémoire en défense, enregistré le 5 janvier 2023, le préfet du Nord conclut au rejet de la requête.

Il soutient que :

- la décision refusant de renouveler le titre de séjour de M. A trouve son fondement légal dans les stipulations de l'article 9 de la convention franco-ivoirienne du 21 septembre 1992, qui doivent être substituées aux dispositions de l'article L. 422-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- les moyens soulevés par M. A ne sont pas fondés.

Par une ordonnance en date du 21 février 2023, la clôture de l'instruction a été fixée au 21 mars 2023.

M. A a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle partielle par une décision du bureau d'aide juridictionnelle près le Tribunal judiciaire de Lille en date du 7 novembre 2022.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la convention conclue entre le gouvernement de la République française et la République de Côte-d'Ivoire, relative à la circulation et au séjour des personnes, signée le 21 septembre 1992 ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Le président de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Lemaire,

- et les observations de Me Mbogning, avocat de M. A.

Considérant ce qui suit :

1. M. A, ressortissant ivoirien né le 25 juillet 1992, déclare être entré en France le 5 septembre 2015 muni de son passeport revêtu d'un visa de type " D " portant la mention " étudiant " en cours de validité. Il a ensuite obtenu un titre de séjour en qualité d'étudiant le 15 octobre 2016, régulièrement renouvelé jusqu'au 31 décembre 2021. Le 12 janvier 2022, M. A a sollicité la délivrance d'un titre de séjour portant la mention " étudiant ". Par des décisions en date du 17 août 2022, que M. A demande au tribunal d'annuler, le préfet du Nord a rejeté sa demande, lui a fait obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays de destination de cette mesure d'éloignement.

2. En premier lieu, par un arrêté en date du 20 juin 2022, publié le même jour au recueil des actes administratifs de la préfecture du Nord, le préfet du Nord a donné délégation à M. C D, adjoint à la cheffe du bureau du contentieux et du droit des étrangers de la préfecture du Nord, à l'effet de signer, notamment, les décisions attaquées. Dès lors, le moyen tiré de l'incompétence du signataire de ces décisions doit être écarté.

3. En deuxième lieu, lorsqu'il sollicite la délivrance ou le renouvellement d'un titre de séjour, l'étranger, en raison même de l'accomplissement de cette démarche qui tend à son maintien régulier sur le territoire français, ne saurait ignorer qu'en cas de refus, il pourra faire l'objet d'une mesure d'éloignement. Ainsi, à l'occasion du dépôt de sa demande, il est conduit à préciser à l'administration les motifs pour lesquels il demande que lui soit délivré un titre de séjour et à produire tous les éléments susceptibles de venir au soutien de cette demande. Il lui est loisible, au cours de l'instruction de sa demande, de faire valoir auprès de l'administration toute observation complémentaire utile, au besoin en faisant état d'éléments nouveaux. Le droit de l'intéressé d'être entendu, ainsi satisfait avant que n'intervienne le refus de titre de séjour, n'impose pas à l'autorité administrative de mettre l'intéressé à même de réitérer ses observations ou de présenter de nouvelles observations, de façon spécifique sur l'obligation de quitter le territoire français, sur la décision fixant un délai de départ volontaire et sur la décision fixant le pays de destination de cette mesure d'éloignement qui sont prises concomitamment et en conséquence du refus de titre de séjour.

4. M. A ayant sollicité la délivrance d'un titre de séjour portant la mention " étudiant " le 12 janvier 2022, il ne pouvait ignorer que sa demande était susceptible d'être rejetée et qu'il était lui-même susceptible de faire l'objet d'une mesure d'éloignement en cas de rejet de sa demande, pour laquelle il lui était loisible de produire tous les éléments susceptibles de venir à son soutien. Dès lors, le moyen tiré de la méconnaissance des droits de la défense ne peut qu'être écarté.

5. En troisième lieu, les décisions attaquées mentionnent les circonstances de fait et de droit sur lesquelles elles se fondent. Le moyen tiré de l'insuffisance de motivation de ces décisions ne peut, dès lors, qu'être écarté.

6. En quatrième lieu, il ne ressort pas des pièces du dossier que le préfet du Nord ne s'est pas livré à un examen particulier de la situation personnelle de M. A avant de prendre les décisions attaquées.

7. En cinquième lieu, aux termes de l'article 9 de la convention franco-ivoirienne du 21 septembre 1992 : " Les ressortissants de chacun des États contractants désireux de poursuivre des études supérieures ou d'effectuer un stage de formation de niveau supérieur sur le territoire de l'autre État doivent, outre le visa de long séjour prévu à l'article 4, justifier d'une attestation d'inscription ou de préinscription dans l'établissement d'enseignement choisi, ou d'une attestation d'accueil de l'établissement où s'effectue le stage, ainsi que, dans tous les cas, de moyens d'existence suffisants. / Les intéressés reçoivent un titre de séjour temporaire portant la mention "étudiant". Ce titre de séjour est renouvelé annuellement sur justification de la poursuite effective des études ou du stage et de la possession de moyens d'existence suffisants ".

8. Il résulte des stipulations précitées de l'article 9 de la convention franco-ivoirienne du 21 septembre 1992 que l'article L. 422-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile n'est pas applicable aux ressortissants ivoiriens désireux de poursuivre leurs études en France, dont la situation est régie par cet article 9. Par suite, la décision du préfet du Nord ne pouvait être prise sur le fondement des dispositions précitées de l'article L. 422-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Toutefois, lorsqu'il constate que la décision contestée devant lui aurait pu être prise, en vertu du même pouvoir d'appréciation, sur le fondement d'un autre texte que celui dont la méconnaissance est invoquée, le juge de l'excès de pouvoir peut substituer ce fondement à celui qui a servi de base légale à la décision attaquée, sous réserve que l'intéressé ait disposé des garanties dont est assortie l'application du texte sur le fondement duquel la décision aurait dû être prononcée. Une telle substitution relevant de l'office du juge, celui-ci peut y procéder de sa propre initiative, au vu des pièces du dossier, mais sous réserve, dans ce cas, d'avoir au préalable mis les parties à même de présenter des observations sur ce point.

9. Il ressort des pièces du dossier que M. A, qui déclare être entré en France le 5 septembre 2015, s'est inscrit en première année de master mention " Droit des affaires " au titre de l'année universitaire 2015-2016, à l'issue de laquelle il a été ajourné. Après avoir validé sa première année de master l'année suivante, M. A s'est inscrit en deuxième année de master " Droit de la mer et risque maritime ", à l'issue de laquelle il a de nouveau été ajourné. S'il s'est réorienté en deuxième année de master mention " Droit privé approfondi ", M. A a obtenu son diplôme au titre de l'année 2018-2019. Il ressort également des pièces du dossier que M. A s'est ensuite inscrit à la préparation à l'examen d'entrée au centre régional de formation professionnelle des avocats à l'université de Lille et a échoué deux fois à cet examen. Au titre de l'année universitaire 2021-2022, durant laquelle il a sollicité la délivrance d'un titre de séjour portant la mention " étudiant ", M. A se prévaut de sa réinscription à la préparation à l'examen d'entrée au centre régional de formation professionnelle des avocats à l'université de Lille, ainsi que de son inscription à la préparation privée " Objectif Barreau ". Si M. A fait valoir la difficulté de cet examen et se prévaut du résultat positif au test antigénique de la covid-19 effectué le 20 avril 2021, il n'apporte aucun élément sérieux de nature à justifier son second échec audit examen, auquel il a obtenu une note moyenne de 2,56. En outre, il est constant que les préparations auxquelles M. A s'est inscrit n'exigent aucune assiduité. Dans ces conditions, en estimant que M. A ne justifiait pas de la réalité et du sérieux de ses études et en refusant, pour ce motif, de lui délivrer un titre de séjour, le préfet du Nord n'a pas méconnu les stipulations de l'article 9 de la convention franco-ivoirienne.

10. Il résulte de ce qui a été dit aux points 7 à 9 que la décision par laquelle le préfet du Nord a refusé de délivrer un titre de séjour à M. A trouve son fondement légal dans les stipulations de l'article 9 convention franco-ivoirienne du 21 septembre 1992, qui peuvent être substituées aux dispositions de l'article L. 422-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile dès lors, en premier lieu, que M. A se trouvait dans la situation où, en application de l'article 9 de la convention franco-ivoirienne, le préfet du Nord pouvait décider de lui refuser la délivrance d'un titre de séjour portant la mention " étudiant ", en deuxième lieu, que cette substitution de base légale n'a pour effet de priver l'intéressé d'aucune garantie et, en troisième lieu, que l'administration dispose du même pouvoir d'appréciation pour appliquer l'une ou l'autre de ces deux dispositions.

11. En sixième lieu, il résulte de ce qui a été dit au point précédent que les moyens tirés de la méconnaissance de l'article L. 422-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et du défaut de base légale des décisions faisant obligation à M. A de quitter le territoire français dans un délai de trente jours et fixant le pays de destination sont inopérants.

12. En septième lieu, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. / 2. Il ne peut y avoir d'ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui ".

13. D'une part, les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales aux termes desquelles toute personne a droit au respect d'une vie familiale normale sont, par elles-mêmes, sans incidence sur l'appréciation par l'administration de la réalité et du sérieux des études poursuivies lors de l'instruction d'une demande de renouvellement de titre de séjour en qualité d'étudiant. Par suite, M. A ne saurait utilement, au soutien de ses conclusions tendant à l'annulation de la décision refusant de lui délivrer un titre de séjour portant la mention " étudiant ", soutenir que cette décision a été prise en méconnaissance des stipulations précitées de cet article 8.

14. D'autre part, il ressort des pièces du dossier que, si M. A résidait régulièrement en France depuis sept ans à la date de la décision par laquelle le préfet du Nord a refusé de lui délivrer un titre de séjour, ce droit au séjour lui avait été accordé en vue de poursuivre des études et ne lui donnait pas vocation à s'installer durablement sur le territoire national. Si M. A se prévaut de sa communauté de vie avec une ressortissante française, il ressort des pièces du dossier que cette communauté présente un caractère récent à la date des décisions contestées. En effet, si les intéressés sont liés par un pacte civil de solidarité depuis le 14 juin 2022, cette union ne précède que de quelques mois la décision contestée. De plus, si M. A se prévaut de plusieurs pièces attestant de l'existence d'une communauté de vie, celles-ci sont postérieures à la date du pacte civil de solidarité, à l'exception de l'attestation de souscription d'un contrat auprès de la société Engie le 14 mai 2019, qui ne peut suffire par elle-même à établir la réalité d'une communauté de vie. Cette communauté ne peut en outre être établie, eu égard notamment à leur caractère peu circonstancié et récent, par une attestation de la compagne de M. A du 19 janvier 2023 et une attestation de la mairie du 16 janvier 2023. M. A n'établit pas, ni même n'allègue être dépourvu d'attaches personnelles et familiales dans son pays d'origine, où il a vécu la majeure partie de sa vie et où ses parents, ses deux sœurs et deux de ses trois frères résident toujours. Par ailleurs, M. A ne justifie pas d'une intégration particulière en France et ne démontre pas être dans l'impossibilité de se réinsérer professionnellement et socialement dans son pays d'origine. Dans ces conditions, et à supposer même qu'il n'ait pas commis les faits à raison desquels les contraventions mentionnées par le préfet du Nord dans les décisions attaquées ont été infligées, M. A n'est pas fondé à soutenir que le préfet du Nord a méconnu les stipulations précitées de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et entaché les décisions attaquées d'une erreur manifeste dans l'appréciation des conséquences de ces décisions sur sa situation personnelle.

15. En huitième lieu, si M. A soutient qu'il satisfait aux conditions prévues par les stipulations de l'article 11 de la convention franco-ivoirienne, il ne ressort pas des pièces du dossier qu'il a sollicité un titre de séjour sur ce fondement auprès du préfet du Nord, qui ne s'est pas fondé sur ces stipulations pour prendre les décisions attaquées.

16. En dernier lieu, le moyen tiré de la méconnaissance de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales n'est pas assorti de précisions suffisantes permettant d'en apprécier le bien-fondé.

17. Il résulte de tout ce qui précède que M. A n'est pas fondé à demander l'annulation des décisions en date du 17 août 2022 par lesquelles le préfet du Nord a refusé de lui délivrer un titre de séjour, lui a fait obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays de destination de cette mesure d'éloignement. Ses conclusions à fin d'annulation doivent dès lors être rejetées, ainsi que, par voie de conséquence, ses conclusions à fin d'injonction et celles qu'il a présentées au titre des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991, relative à l'aide juridique.

DÉCIDE :

Article 1er : La requête de M. A est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à M. B A, à Me Sinclair Mbogning et au préfet du Nord.

Délibéré après l'audience du 16 mai 2024, à laquelle siégeaient :

- M. Lemaire, président,

- Mme Courtois, première conseillère,

- Mme Célino, première conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 6 juin 2024.

L'assesseure la plus ancienne,

Signé

C. COURTOISLe président-rapporteur,

Signé

O. LEMAIRE

La greffière,

Signé

S. RANWEZ

La République mande et ordonne au préfet du Nord en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution du présent jugement.

Pour expédition conforme,

La greffière,

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