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AccueilJurisprudence administrativeN° TA59-2206649

Tribunal Administratif de Lille — Décision N° TA59-2206649

lundi 20 février 2023

JuridictionTribunal Administratif de Lille
SectionTribunal Administratif de Lille
N° DossierTA59-2206649
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationD
Formation6ème chambre
Avocat requérantPERINAUD

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, enregistrés les 2 septembre 2022 et 21 novembre 2022, Mme B E F épouse A, représentée par Me Perinaud, demande au tribunal :

1°) d'annuler pour excès de pouvoir l'arrêté du 10 août 2022 par lequel le préfet du Nord a refusé de lui délivrer un titre de séjour, l'a obligée à quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays de destination de cette mesure d'éloignement ;

2°) d'enjoindre au préfet du Nord de lui délivrer un titre de séjour ou, à défaut, de réexaminer sa situation et de lui délivrer une autorisation provisoire de séjour l'autorisant à travailler, sous astreinte de 155 euros par jour de retard ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 800 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

Sur la légalité de la décision portant refus de titre de séjour :

- il appartient à l'administration de justifier de la délégation de signature du signataire de la décision en litige ;

- la décision en litige est entachée d'une insuffisance de motivation ;

- elle est entachée d'un défaut d'examen particulier de sa situation personnelle en ce qu'elle ne mentionne qu'un seul de ses deux enfants ;

- elle méconnaît l'article L. 424-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- elle méconnaît l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste dans l'appréciation de ses conséquences sur sa situation personnelle ;

- elle méconnaît le paragraphe 1 de l'article 3 de la convention internationale des droits de l'enfant ;

Sur la légalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français :

- il appartient à l'administration de justifier de la délégation de signature du signataire de la décision en litige ;

- la décision en litige est entachée d'une insuffisance de motivation ;

- elle est entachée d'un défaut d'examen particulier de sa situation personnelle en ce qu'elle ne mentionne qu'un seul de ses deux enfants ;

- elle méconnaît l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- elle méconnaît l'article L. 611-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste dans l'appréciation des conséquences sur sa situation personnelle ;

- elle méconnaît le paragraphe 1 de l'article 3 de la convention internationale des droits de l'enfant ;

Sur la légalité de la décision octroyant un délai de départ volontaire :

- il appartient à l'administration de justifier de la délégation de signature du signataire de la décision en litige ;

- la décision en litige est entachée d'une insuffisance de motivation ;

- elle est illégale en raison de l'illégalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français ;

- elle est entachée d'un erreur manifeste dans l'appréciation de ses conséquences sur sa situation personnelle ;

Sur la légalité de la décision portant fixation du pays de destination :

- il appartient à l'administration de justifier de la délégation de signature du signataire de la décision en litige ;

- la décision en litige est illégale en raison de l'illégalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français ;

- elle méconnaît l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

Par un mémoire en défense, enregistré le 19 octobre 2022, le préfet du Nord, conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que les moyens invoqués dans la requête ne sont pas fondés.

Par une ordonnance du 21 novembre 2022, la clôture d'instruction a été fixée au 7 décembre 2022.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la convention internationale relative aux droits de l'enfant signée à New-York le

26 janvier 1990 ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Le président de la formation de jugement a dispensé la rapporteure publique, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme D,

- les observations de Me Perinaud, représentant Mme E F.

Considérant ce qui suit :

1. Mme E F épouse A, ressortissante congolaise (République démocratique du Congo) née le 29 juin 1983 à Kinshasa, est entrée irrégulièrement sur le territoire français le 25 octobre 2020 selon ses déclarations afin de rejoindre son conjoint, M. A, compatriote qui, s'étant vu reconnaitre la qualité de réfugié depuis le 24 novembre 2020 réside en France régulièrement avec leurs deux enfants. Le 1er juin 2021, la requérante a présenté auprès du préfet du Nord une demande de délivrance d'une carte de résident en qualité de membre de famille d'un réfugié, sur le fondement de l'article L. 424-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Par un arrêté du 10 août 2022, le préfet du Nord a refusé de lui délivrer un titre de séjour, l'a obligée à quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays de destination de cette mesure d'éloignement. Depuis le 11 octobre 2022, Mme E F bénéficie d'une attestation de demande d'asile valable jusqu'au 10 avril 2023. Par la présente requête, Mme E F demande au tribunal l'annulation de l'arrêté du 10 août 2022.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

2. Aux termes des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. / 2. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui ".

3. Il ressort des pièces du dossier que Mme E F est entrée en France le 25 octobre 2020 afin de rejoindre son époux, compatriote qui bénéficie d'un titre de séjour valable jusqu'au 21 octobre 2031 et qui est inséré professionnellement, ainsi que leurs deux enfants mineurs, lesquels résident sur le territoire français depuis le 27 juillet 2020. Il ressort des pièces du dossier que la communauté de vie doit être regardée comme ayant commencé, eu égard aux pièces produites par la requérante au plus tôt, en avril 2013 dans leur pays d'origine et en octobre 2020 sur le territoire national. Il ressort par ailleurs des pièces du dossier, qu'outre sa mère, résident régulièrement en France une sœur, titulaire de la nationalité française, un frère titulaire d'une carte de résident valable jusqu'au 12 août 2030 ainsi qu'un second frère bénéficiant d'un récépissé de demande de renouvellement de sa carte de résident valable jusqu'au 9 février 2023. Ainsi, eu égard à la nature et à l'ancienneté de la relation avec M. C A E, Mme E F démontre détenir en France des liens personnels d'une telle intensité qu'ils font obstacle à la décision en litige. Compte tenu de l'ensemble de ces circonstances, la décision litigieuse porte une atteinte disproportionnée au droit à une vie privée et familiale de Mme E F. Par suite, la requérante est fondée à soutenir que la décision méconnaît l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

4. Il résulte de ce qui précède, et sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens de la requête, que Mme E F est fondée à demander l'annulation de la décision du 10 août 2022 par lequel le préfet du Nord a refusé de lui délivrer un titre de séjour. Il y a lieu, par voie de conséquence, d'annuler les décisions portant obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours et fixation le pays de destination de cette mesure d'éloignement.

Sur les conclusions aux fins d'injonction et d'astreinte :

5. Aux termes de l'article L. 911-1 du code de justice administrative : " Lorsque sa décision implique nécessairement qu'une personne morale de droit public ou un organisme de droit privé chargé de la gestion d'un service public prenne une mesure d'exécution dans un sens déterminé, la juridiction, saisie de conclusions en ce sens, prescrit, par la même décision, cette mesure assortie, le cas échéant, d'un délai d'exécution () ".

6. Sans préjudice de l'examen de la demande d'asile de la requérante, l'exécution du présent jugement implique que le préfet du Nord délivre à Mme E F un titre de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale ". Il y a donc lieu de lui enjoindre d'y procéder dans le délai d'un mois à compter de la notification du présent jugement, sauf changement dans les circonstances de droit ou de fait, et ce sans qu'il soit besoin d'assortir cette injonction d'une astreinte.

Sur les frais liés au litige :

7. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de faire droit à la demande de Mme E F et de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

D E C I D E :

Article 1er : L'arrêté du 10 août 2022 par lequel le préfet du Nord a refusé de lui délivrer un titre de séjour, l'a obligée à quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays de destination de cette mesure d'éloignement est annulé.

Article 2 : Sans préjudice de l'examen de la demande d'asile de Mme E F, il est enjoint au préfet du Nord de lui délivrer un titre de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale " dans un délai d'un mois à compter de la notification du présent jugement, sauf changement dans les circonstances de droit ou de fait.

Article 3 : L'Etat versera la somme de 1 000 euros à Mme E F au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 4 : Le présent jugement sera notifié à Mme E F épouse A, au préfet du Nord et à Me Perinaud.

Copie en sera adressée au ministre de l'intérieur et des outre-mer.

Délibéré après l'audience du 30 janvier 2023, à laquelle siégeaient :

M. Riou, président,

M. Fougères, premier conseiller,

Mme Bruneau, première conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 20 février 2023.

La rapporteure,

signé

M. Bruneau

Le président,

signé

J.-M. Riou

La greffière,

signé

I. Baudry

La République mande et ordonne au préfet du Nord en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière

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