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AccueilJurisprudence administrativeN° TA59-2206967

Tribunal Administratif de Lille — Décision N° TA59-2206967

mercredi 21 septembre 2022

JuridictionTribunal Administratif de Lille
SectionTribunal Administratif de Lille
N° DossierTA59-2206967
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
FormationReconduite à la frontière
Avocat requérantYAHI

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 14 septembre 2022, M. A B demande au tribunal d'annuler la décision du 13 septembre 2022 par lequel le préfet du Pas-de-Calais a fixé son pays de destination en exécution de la peine d'interdiction judiciaire de territoire français de cinq ans à laquelle il a été condamné.

Il soutient que :

- la décision fixant le Maroc comme pays de renvoi a été prise par une autorité incompétente ;

- la décision est, de façon globale, insuffisamment motivée ;

- la décision fixant le Maroc comme pays de renvoi est entachée d'une erreur de droit et d'une erreur manifeste d'appréciation dès lors qu'il est demandeur d'asile en Belgique ;

- la décision fixant le Maroc comme pays de renvoi méconnaît les stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, dès lors qu'il craint pour sa vie en cas de retour dans son pays d'origine.

La procédure a été communiquée au préfet du Pas-de-Calais qui n'a pas produit de mémoire en défense.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné M. C en application de l'article L. 614-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Groutsch, magistrat désigné ;

- les observations de Me Yahi, représentant M. B, qui conclut aux mêmes fins que la requête par les mêmes moyens. Il demande en outre à ce que M. B soit admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale à titre provisoire ;

- les observations de Me Jacquard représentant le préfet du Pas-de-Calais, qui conclut au rejet de la requête et fait valoir qu'aucun des moyens soulevés n'est fondé ;

- les observations de M. B, assisté de M. D, interprète assermenté en langue arabe, qui répond aux questions posées par le tribunal dans le cadre de l'instruction.

Considérant ce qui suit :

1. M. B, ressortissant marocain né le 29 octobre 2001 à Oujda, a été condamné le 30 mars 2021 par le tribunal correctionnel de Nanterre à une interdiction judiciaire de territoire de 5 ans. Par un arrêté du 13 septembre 2022, le préfet du Pas-de-Calais a fixé son pays de destination, soit le Maroc ou tout autre pays où il serait légalement admissible, en exécution de cette peine d'interdiction judiciaire de territoire. M. B demande l'annulation de cet arrêté dans son intégralité.

Sur la demande d'admission provisoire à l'aide juridictionnelle :

2. Aux termes de l'article 20 de la loi susvisée du 10 juillet 1991 : " Dans les cas d'urgence sous réserve de l'appréciation des règles relatives aux commissions ou désignations d'office, l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée soit par le président du bureau ou de la section compétente du bureau d'aide juridictionnelle, soit par la juridiction compétente ou son président ". Il y a lieu, en application de ces dispositions, d'admettre provisoirement M. B au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale.

Sur les conclusions à fin d'annulation de la décision du 13 septembre 2022 en tant qu'elle fixe le Maroc comme pays de destination :

3. Aux termes de l'article L. 641-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " La peine d'interdiction du territoire français susceptible d'être prononcée contre un étranger coupable d'un crime ou d'un délit est régie par les dispositions des articles 131-30, 131-30-1 et 131-30-2 du code pénal. ". Aux termes de l'article 131-30 du code pénal : " Lorsqu'elle est prévue par la loi, la peine d'interdiction du territoire français peut être prononcée, à titre définitif ou pour une durée de dix ans au plus, à l'encontre de tout étranger coupable d'un crime ou d'un délit. / L'interdiction du territoire entraîne de plein droit la reconduite du condamné à la frontière, le cas échéant, à l'expiration de sa peine d'emprisonnement ou de réclusion. () ". Par ailleurs, aux termes de l'article L. 721-3 du même code : " L'autorité administrative fixe, par une décision distincte de la décision d'éloignement, le pays à destination duquel l'étranger peut être renvoyé en cas d'exécution d'office d'une décision portant obligation de quitter le territoire français, d'une interdiction de retour sur le territoire français, d'une décision de mise en œuvre d'une décision prise par un autre État, d'une interdiction de circulation sur le territoire français, d'une décision d'expulsion, d'une peine d'interdiction du territoire français ou d'une interdiction administrative du territoire français. ". L'article L. 721-4 de ce code dispose que : " L'autorité administrative peut désigner comme pays de renvoi : / 1° Le pays dont l'étranger a la nationalité, sauf si l'Office français de protection des réfugiés et apatrides ou la Cour nationale du droit d'asile lui a reconnu la qualité de réfugié ou lui a accordé le bénéfice de la protection subsidiaire ou s'il n'a pas encore été statué sur sa demande d'asile ; / 2° Un autre pays pour lequel un document de voyage en cours de validité a été délivré en application d'un accord ou arrangement de réadmission européen ou bilatéral ; / 3° Ou, avec l'accord de l'étranger, tout autre pays dans lequel il est légalement admissible. Un étranger ne peut être éloigné à destination d'un pays s'il établit que sa vie ou sa liberté y sont menacées ou qu'il y est exposé à des traitements contraires aux stipulations de l'article 3 de la Convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales du 4 novembre 1950. ".

4. Par ailleurs, aux termes du premier paragraphe de l'article 3 du règlement (UE) n° 604/2013 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013 : " 1. Les États membres examinent toute demande de protection internationale présentée par un ressortissant de pays tiers ou par un apatride sur le territoire de l'un quelconque d'entre eux, y compris à la frontière ou dans une zone de transit. La demande est examinée par un seul État membre, qui est celui que les critères énoncés au chapitre III désignent comme responsable. () ". Enfin, aux termes de l'article 33 de la convention de Genève du 28 juillet 1951 : " 1. Aucun des Etats contractants n'expulsera ou ne refoulera, de quelque manière que ce soit, un réfugié sur les frontières des territoires où sa vie ou sa liberté serait menacée en raison de sa race, de sa religion, de sa nationalité, de son appartenance à un certain groupe social ou de ses opinions politiques. () ".

5. Il résulte de ces dispositions qu'aussi longtemps que la personne condamnée n'a pas obtenu de la juridiction qui a prononcé la condamnation pénale le relèvement de sa peine d'interdiction du territoire, l'autorité administrative est tenue de pourvoir à son exécution en édictant à son encontre une décision motivée fixant son pays de destination, sous réserve qu'une telle décision n'expose pas l'intéressé à être éloigné à destination d'un pays dans lequel sa vie ou sa liberté serait menacée, ou d'un pays où elle serait exposée à des traitements contraires aux stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

6. En l'espèce, il ressort des pièces du dossier, en particulier de la comparaison des empreintes décadactylaires de M. B avec les données de la base Eurodac que le requérant a été enregistré en qualité de demandeur d'asile en Belgique le 10 juin 2022. Il ne ressort pas des pièces du dossier que cette demande aurait été définitivement rejetée par les autorités belges. Dans ces conditions, M. B, qui a la qualité de demandeur d'asile, peu importe à cet égard qu'il ait sollicité le bénéfice d'une protection internationale en Belgique et non en France dès lors que le traitement des demandes d'asile introduites dans un pays membre de l'Union européenne est régi par le règlement précité du 26 juin 2013 qui prévoit des mécanismes de prise et reprise en charge des demandeurs d'asile en lien avec la détermination de l'unique Etat pouvant être regardé comme responsable de l'examen de leur demande, et dont il n'est pas démontré que la demande de protection internationale aurait été définitivement rejetée, ne pouvait légalement être éloigné à destination du Maroc, son pays de nationalité, sans que le préfet méconnaisse le principe de non refoulement prévu par les stipulations précitées de l'article 33 de la convention de Genève du 28 juillet 1951 et les dispositions de l'article L. 721-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile combinées à celles du règlement (UE) n° 604/2013 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013.

7. Il résulte de ce qui précède que M. B est fondé à demander l'annulation de l'arrêté du préfet du Nord du 13 septembre 2022 en tant qu'il fixe le Maroc comme pays de destination en exécution de la peine d'interdiction judiciaire de 5 ans à laquelle il a été condamné, sans qu'il soit besoin de statuer sur les autres moyens dirigées contre cette décision.

Sur le surplus des conclusions à fin d'annulation en tant qu'il concerne les autres pays dans lesquels M. B serait admissible :

8. Si M. B soutient également que la décision litigieuse est irrégulière tant en tant qu'elle fixe le Maroc comme pays de renvoi, qu'en tant qu'elle fixe également tout pays dans lequel il serait également admissible, dès lors qu'elle serait insuffisamment motivée, la décision mentionne néanmoins avec suffisamment de précisions les circonstances de fait et de droit sur lesquelles elle se fonde. Par suite, le moyen tiré de l'insuffisance de motivation doit être écarté.

9. Il résulte de tout ce qui précède que M. B est seulement fondé à demander l'annulation de la décision litigieuse en tant qu'elle fixe le Maroc comme pays de destination.

D E C I D E:

Article 1er : M. B est admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale à titre provisoire.

Article 2 : L'arrêté du 13 septembre 2022 est annulé en tant qu'il fixe le Maroc comme pays de destination.

Article 3 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 4 : Le présent jugement sera notifié à M. A B et au préfet du Pas-de-Calais.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 21 septembre 2022.

Le magistrat désigné,

Signé

P. C

La greffière,

Signé

F. JANET

La République mande et ordonne au préfet du Pas-de-Calais en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution du présent jugement.

Pour expédition conforme,

La greffière,

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