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AccueilJurisprudence administrativeN° TA59-2207533

Tribunal Administratif de Lille — Décision N° TA59-2207533

vendredi 4 octobre 2024

JuridictionTribunal Administratif de Lille
SectionTribunal Administratif de Lille
N° DossierTA59-2207533
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation8ème chambre
Avocat requérantDEWAELE

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 3 octobre 2022, M. A C, représenté par Me Emilie Dewaele, demande au tribunal :

1°) d'annuler la décision du 1er août 2022 par laquelle le préfet du Nord a refusé, d'une part, d'abroger l'arrêté du 2 février 2021 portant obligation de quitter le territoire français sans délai de départ volontaire et interdiction de retour sur le territoire français d'une durée de trois ans et, d'autre part, de lui délivrer une carte de séjour temporaire sur le fondement de l'article L. 423-7 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

2°) d'enjoindre au préfet du Nord de lui délivrer une carte de séjour dans le délai de quinze jours à compter de la notification du jugement à intervenir sous astreinte de 150 euros par jour de retard ou, à défaut, de procéder à un nouvel examen de sa demande dans les mêmes conditions de délai et d'astreinte ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 2 000 euros à verser à son conseil au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative, sous réserve que celle-ci renonce à percevoir la part contributive de l'Etat au titre de l'aide juridictionnelle en application de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Il soutient que :

- la décision du 1er août 2022 procédant expressément à l'examen de son droit au séjour, elle vaut refus d'admission au séjour ;

- les décisions attaquées sont entachées d'incompétence ;

- elle sont insuffisamment motivées ;

- elles sont entachées d'un défaut d'examen sérieux de sa situation ;

- elles méconnaissent l'article L. 423-7 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- elles méconnaissent l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- elles méconnaissent l'article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant.

Une mise en demeure a été adressée le 2 octobre 2023 au préfet du Nord, qui n'a pas produit de mémoire en défense.

Par ordonnance du 15 janvier 2024, la clôture d'instruction a été fixée au 15 mars 2024 à 14 heures.

M. C a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision n° 2022/013102 du 7 novembre 2022.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991,

- le code de justice administrative.

La présidente de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Mme Balussou a lu son rapport au cours de l'audience publique.

Considérant ce qui suit :

1. M. A C, ressortissant monténégrin né le 11 avril 1985, est entré en France, selon ses déclarations, en 2003 accompagné de son épouse, de nationalité serbe, et de leur fils. Six autres enfants sont nés de leur union sur le territoire français entre 2006 et 2021. Par un arrêté du 2 février 2021, le préfet du Nord a fait obligation à M. C de quitter le territoire français, a refusé de lui accorder un délai de départ volontaire et a prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée de trois ans. Le 9 mars 2022, B, la fille cadette des époux C, a acquis la nationalité française. Par une lettre du 11 mai 2022, M. C a demandé au préfet du Nord d'abroger l'arrêté du 2 février 2021. Le silence gardé par le préfet du Nord a fait naître une décision implicite de rejet dont M. C a sollicité le 21 juillet 2022 la communication des motifs. Le préfet du Nord a répondu à cette demande par courriel du 1er août 2022 en confirmant le rejet de cette demande. Par la présente requête, M. C demande au tribunal d'annuler cette décision du 1er août 2022 rejetant sa demande d'abrogation de l'arrêté du 2 février 2021, qui s'est substituée à la décision implicite initiale, et refusant de lui délivrer un titre de séjour et d'enjoindre à l'administration de lui délivrer le titre de séjour sollicité ou, à défaut, de procéder à un réexamen de sa demande.

Sur l'acquiescement aux faits :

2. Aux termes de l'article R. 612-6 du code de justice administrative : " Si, malgré une mise en demeure, la partie défenderesse n'a produit aucun mémoire, elle est réputée avoir acquiescé aux faits exposés dans les mémoires du requérant ".

3. Le préfet du Nord, qui n'a pas produit de mémoire en défense avant la clôture d'instruction malgré la mise en demeure qui lui a été adressée, doit être réputé avoir acquiescé aux faits exposés dans la requête en application de l'article R. 612-6 précité du code de justice administrative. Cette circonstance ne dispense toutefois pas le tribunal, d'une part, de vérifier que les faits allégués par M. C ne sont pas contredits par les autres pièces versées au dossier, d'autre part, de se prononcer sur les moyens de droit que soulève l'examen de l'affaire.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

4. D'une part, aux termes de l'article L. 243-1 du code des relations entre le public et l'administration : " Un acte réglementaire ou un acte non réglementaire non créateur de droits peut, pour tout motif et sans condition de délai, être modifié ou abrogé sous réserve, le cas échéant, de l'édiction de mesures transitoires dans les conditions prévues à l'article L. 221-6 ". Aux termes du 2ème alinéa de l'article L. 243-2 du même code : " L'administration est tenue d'abroger expressément un acte non réglementaire non créateur de droits devenu illégal ou sans objet en raison de circonstances de droit ou de fait postérieures à son édiction, sauf à ce que l'illégalité ait cessé ".

5. Il résulte de ces dispositions qu'il appartient à l'étranger qui s'y croit fondé, de demander à l'autorité administrative, sans condition de délai, l'abrogation d'une obligation de quitter le territoire français à la condition de démontrer qu'un changement de circonstance de fait ou dans la réglementation applicable est de nature à emporter des conséquences sur l'appréciation des droits ou prétentions en litige.

6. D'autre part, aux termes de l'article L. 423-7 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger qui est père ou mère d'un enfant français mineur résidant en France et qui établit contribuer effectivement à l'entretien et à l'éducation de l'enfant dans les conditions prévues par l'article 371-2 du code civil, depuis la naissance de celui-ci ou depuis au moins deux ans, se voit délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale " d'une durée d'un an, sans que soit opposable la condition prévue à l'article L. 412-1 ". Aux termes de l'article L. 611-3 du même code, dans sa rédaction applicable au litige : " Ne peuvent faire l'objet d'une décision portant obligation de quitter le territoire français : / () / 5° L'étranger qui est père ou mère d'un enfant français mineur résidant en France, à condition qu'il établisse contribuer effectivement à l'entretien et à l'éducation de l'enfant dans les conditions prévues par l'article 371-2 du code civil depuis la naissance de celui-ci ou depuis au moins deux ans ; () ".

7. L'autorité administrative ne peut légalement prendre une obligation de quitter le territoire français à l'encontre d'un étranger que si ce dernier se trouve en situation irrégulière au regard des règles relatives à l'entrée et au séjour. Lorsque la loi prescrit que l'intéressé doit se voir attribuer de plein droit un titre de séjour, cette circonstance fait obstacle à ce qu'il puisse légalement faire l'objet d'une obligation de quitter le territoire français.

8. Il ressort des pièces du dossier, notamment d'une attestation du directeur de la fondation de l'Armée du Salut de Lille du 20 mai 2022 et de celle d'un éducateur spécialisé au sein de cette fondation en date du 22 septembre 2022, que les époux C et leurs six enfants vivent ensemble depuis le 10 décembre 2015 dans un logement de stabilisation, que le requérant s'investit dans les démarches d'ordre administratif, sanitaire ou scolaire concernant ses enfants, qu'il les accompagne lors des rendez-vous médicaux, ce qui est d'ailleurs confirmé par une attestation du 23 septembre 2022 d'un médecin généraliste produite à l'instance, qu'il garde les plus jeunes à la maison en cas d'absence de leur mère et qu'il fait preuve de beaucoup d'affection de leur égard. Il ressort également d'une attestation d'un conseiller principal d'éducation du collège Anne Franck en date du 22 septembre 2022, que les époux C sont présents aux entretiens et aux réunions parents-professeurs se déroulant dans cet établissement où est scolarisée leur fille B, née le 25 janvier 2009 et de nationalité française depuis le 9 mars 2022. Dans ces conditions, bien que sans emploi, M. C doit être regardé comme contribuant effectivement, dans la mesure de ses moyens, par sa présence au quotidien auprès notamment de sa fille B, à l'éducation et à l'entretien de celle-ci. Dès lors, ce dernier est en droit de bénéficier d'un titre de séjour en qualité de parent d'enfant français. Par suite, c'est à tort que le préfet du Nord a refusé, d'une part, d'abroger, eu égard aux changements dans les circonstances de droit et de fait, l'arrêté du 2 février 2021 faisant obligation à M. C de quitter sans délai le territoire français et lui interdisant le retour en France durant trois ans et, d'autre part, de délivrer un titre de séjour sur le fondement de l'article L. 423-7 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

9. Il résulte de ce qui précède que la décision du 1er août 2022 du préfet du Nord doit être annulée, sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens de la requête.

Sur les conclusions aux fins d'injonction et d'astreinte :

10. Eu égard aux motifs qui la fondent, l'annulation par le présent jugement de la décision du 1er août 2022 implique nécessairement que le préfet du Nord fasse droit à la demande de délivrance d'un titre de séjour portant la mention " vie privée et familiale " d'une durée d'un an présentée par M. C. Il y a donc lieu d'enjoindre au préfet de procéder à cette délivrance dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement, sous réserve de l'absence de changement dans les circonstances de droit ou de fait relatives à la situation du requérant. Il n'y a pas lieu d'assortir cette injonction d'une astreinte.

Sur les frais liés au litige :

11. Il y a lieu de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 200 euros, à verser à Me Dewaele, avocate de M. C, en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991, sous réserve qu'elle s'engage à renoncer à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat au titre de l'aide juridictionnelle.

D E C I D E :

Article 1er : La décision du 1er août 2022 par laquelle le préfet du Nord a refusé, d'une part, d'abroger l'arrêté du 2 février 2021 faisant obligation à M. C de quitter sans délai le territoire français et lui interdisant le retour en France durant trois ans et, d'autre part, de lui délivrer un titre de séjour est annulée.

Article 2 : Il est enjoint au préfet du Nord de délivrer à M. C un titre de séjour portant la mention " vie privée et familiale " d'une durée d'un an dans le délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement.

Article 3 : L'État versera à Me Dewaele la somme de 1 200 euros en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 sous réserve qu'elle renonce à percevoir la part contributive de l'État au titre de l'aide juridictionnelle.

Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête de M. C est rejeté.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à M. A C, au préfet du Nord et à Me Emilie Dewaele.

Délibéré après l'audience du 13 septembre 2024, à laquelle siégeaient :

Mme Stefanczyk, présidente,

Mme Balussou, première conseillère,

Mme Léa Sanier, conseillère,

Rendu public par mise à disposition au greffe le 4 octobre 2024.

La rapporteure,

Signé

E.-M. Balussou

La présidente,

Signé

S. StefanczykLa greffière,

Signé

N. Paulet

La République mande et ordonne au préfet du Nord en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière.

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