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AccueilJurisprudence administrativeN° TA59-2207949

Tribunal Administratif de Lille — Décision N° TA59-2207949

mercredi 26 octobre 2022

JuridictionTribunal Administratif de Lille
SectionTribunal Administratif de Lille
N° DossierTA59-2207949
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
FormationReconduite à la frontière
Avocat requérantCLEMENT D'ARMONT

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, enregistrés les 19 et 21 octobre 2022, M. F G, se disant M. E C, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 18 octobre 2022 par lequel le préfet du Nord a décidé son transfert aux autorités espagnoles ;

2°) d'enjoindre au préfet du Nord de verser aux débats l'ensemble de la procédure judiciaire, y compris les procès-verbaux d'interpellation, d'audition et les procès-verbaux de garde à vue s'il y a lieu.

Il soutient que :

- l'arrêté est insuffisamment motivé ;

- il est entaché d'incompétence de son signataire ;

- il est entaché d'une erreur manifeste d'appréciation et méconnaît sa situation personnelle ;

- il méconnaît les dispositions de l'article 5 du règlement n°604/2013 du 26 juin 2013 ;

- il méconnait les dispositions de l'article 17 du règlement n°604/2013 du 26 juin 2013 et les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

La requête a été communiquée au préfet du Nord, qui n'a pas produit de mémoire en défense.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la Constitution ;

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le règlement (UE) n° 604/2013 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013 ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné Mme A en application de l'article L. 572-5 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Grard, magistrate désignée,

- les observations de Me Clément d'Armont, représentant M. G, qui conclut aux mêmes fins que la requête ; il reprend les autres moyens invoqués dans la requête et soutient, en outre, que le préfet a entaché sa décision d'un défaut d'examen réel et sérieux de la situation de M. G ;

- les observations de M. G, assisté de Mme B, interprète assermentée en langue arabe ;

- et les observations de Me Cherfi-Yonis, représentant le préfet du Nord.

Considérant ce qui suit :

1. M. G, se disant M. C, ressortissant marocain, né le 18 mars 2003, est entré irrégulièrement sur le territoire français en 2019, selon ses déclarations. A l'occasion de son interpellation le 12 octobre 2022, le préfet du Nord a constaté que les empreintes décadactylaires de l'intéressé ont été relevées en Espagne le 8 octobre 2019. Il a saisi les autorités espagnoles le 12 octobre 2022 d'une demande de reprise en charge, que celles-ci ont acceptée le 13 octobre 2022. Par un arrêté du 18 octobre 2022, le préfet du Nord a décidé le transfert de M. G aux autorités espagnoles. Par sa requête, M. G demande au tribunal d'annuler l'arrêté préfectoral du 18 octobre 2022.

2. En premier lieu, en application de l'article L. 742-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, la décision de transfert dont fait l'objet un ressortissant de pays tiers ou un apatride qui a déposé auprès des autorités françaises une demande d'asile dont l'examen relève d'un autre Etat membre ayant accepté de le prendre ou de le reprendre en charge doit être motivée, c'est-à-dire qu'elle doit comporter l'énoncé des considérations de droit et de fait qui en constituent le fondement. Pour l'application de ces dispositions, est suffisamment motivée une décision de transfert qui mentionne le règlement n° 604/2013 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013 et comprend l'indication des éléments de fait sur lesquels l'autorité administrative se fonde pour estimer que l'examen de la demande présentée devant elle relève de la responsabilité d'un autre Etat membre, une telle motivation permettant d'identifier le critère du règlement communautaire dont il est fait application.

3. En l'espèce, la décision attaquée énonce les considérations de droit et de fait sur lesquelles elle se fonde. Elle mentionne le règlement du 26 juin 2013 et les éléments de fait sur lesquels le préfet du Nord s'est fondé pour estimer que l'examen de la demande d'asile de l'intéressé relève de la responsabilité de l'Espagne. Par suite, le moyen tiré de ce que la décision attaquée n'est pas suffisamment motivée doit être écarté.

4. En deuxième lieu, par un arrêté du 13 octobre 2022, publié le même jour au recueil n° 245 des actes administratifs de la préfecture, le préfet du Nord a donné délégation à Mme H D, attachée d'administration de l'Etat, adjointe de cheffe du bureau de la lutte contre l'immigration irrégulière, à l'effet de signer, notamment, la décision contestée. Par suite, le moyen tiré de l'incompétence de la signataire de l'arrêté en litige manque en fait et doit, dès lors, être écarté.

5. En troisième lieu, aux termes de l'article 5 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 : " 1. Afin de faciliter le processus de détermination de l'État membre responsable, l'État membre procédant à cette détermination mène un entretien individuel avec le demandeur. Cet entretien permet également de veiller à ce que le demandeur comprenne correctement les informations qui lui sont fournies conformément à l'article 4. / L'entretien individuel peut ne pas avoir lieu lorsque []après avoir reçu les informations visées à l'article 4, le demandeur a déjà fourni par d'autres moyens les informations pertinentes pour déterminer l'État membre responsable. L'État membre qui se dispense de mener cet entretien donne au demandeur la possibilité de fournir toutes les autres informations pertinentes pour déterminer correctement 1'État membre responsable / 3. L'entretien individuel a lieu en temps utile et, en tout cas, avant qu'une décision de transfert du demandeur vers l'État membre responsable soit prise conformément à l'article 26, paragraphe 1. 4. L'entretien individuel est mené dans une langue que le demandeur comprend ou dont on peut raisonnablement supposer qu'il la comprend et dans laquelle il est capable de communiquer. Si nécessaire, les États membres ont recours à un interprète capable d'assurer une bonne communication entre le demandeur et la personne qui mène l'entretien individuel. 5. L'entretien individuel a lieu dans des conditions garantissant dûment la confidentialité. Il est mené par une personne qualifiée en vertu du droit national. / 6. L'État membre qui mène l'entretien individuel rédige un résumé qui contient au moins les principales informations fournies par le demandeur lors de l'entretien. Ce résumé peut prendre la forme d'un rapport ou d'un formulaire type () ".

6. Il résulte des dispositions précitées de l'article 5 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 que l'entretien individuel qu'elles prévoient n'a pour objet que de permettre de déterminer l'État responsable d'une demande d'asile et de veiller, dans l'hypothèse où les dispositions de l'article 4 du même règlement trouvent à s'appliquer, à ce que les informations prévues par cet article ont été comprises par l'intéressé. Ainsi, la tenue de cet entretien ne présente pas un caractère obligatoire si l'administration dispose d'éléments d'information suffisants pour déterminer l'État responsable de la demande d'asile et si le demandeur est mis en mesure de fournir toute information utile à cette détermination.

7. Il ressort des pièces du dossier que M. G a déposé, le 17 octobre 2022, au greffe du centre de rétention de Coquelles un dossier de demande d'asile. Toutefois, préalablement au dépôt de ce dossier, M. G a fourni, au cours de son audition par les services de police le 12 octobre 2022, après son interpellation, les informations relatives à son âge, à sa situation familiale, aux démarches administratives effectuées dans les pays de l'Union et à sa situation administrative dans ces pays. Il a, également, au cours de cette audition, été mis en mesure de présenter des observations. Au regard des informations recueillies auprès de M. G et après avoir constaté que ce dernier a été identifié sur le fichier " Eurodac " en qualité de demandeur d'asile en Espagne, le 12 octobre 2022, le préfet du Nord disposait des informations suffisantes pour déterminer l'Etat responsable de la demande d'asile du requérant conformément aux critères hiérarchisés prévus par le règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013. Le préfet a dès lors saisi les autorités espagnoles le 12 octobre 2022 d'une demande de reprise en charge, que celles-ci ont acceptée le 13 octobre 2022. Ainsi, le requérant, qui n'apporte pas la preuve que la décision du préfet aurait été différente s'il avait pu bénéficier d'un entretien individuel, n'est pas fondé à soutenir que la décision contestée méconnaîtrait les dispositions précitées de l'article 5 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013.

8. En quatrième lieu, aux termes de l'article 17 du règlement (UE) n° 604/2013 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013 : " 1. Par dérogation à l'article 3, paragraphe 1, chaque État membre peut décider d'examiner une demande de protection internationale qui lui est présentée par un ressortissant de pays tiers ou un apatride, même si cet examen ne lui incombe pas en vertu des critères fixés dans le présent règlement () 2. L'État membre dans lequel une demande de protection internationale est présentée et qui procède à la détermination de l'État membre responsable, ou l'État membre responsable, peut à tout moment, avant qu'une première décision soit prise sur le fond, demander à un autre État membre de prendre un demandeur en charge pour rapprocher tout parent pour des raisons humanitaires fondées, notamment, sur des motifs familiaux ou culturels, même si cet autre État membre n'est pas responsable au titre des critères définis aux articles 8 à 11 et 16. Les personnes concernées doivent exprimer leur consentement par écrit. ". Si la mise en œuvre par les autorités françaises de ces dispositions doit être assurée à la lumière des exigences définies par le second alinéa de l'article 53-1 de la Constitution, selon lequel : " les autorités de la République ont toujours le droit de donner asile à tout étranger persécuté en raison de son action en faveur de la liberté ou qui sollicite la protection de la France pour un autre motif ", la faculté laissée à chaque Etat membre, par les dispositions de l'article 17 du règlement n° 604/2013, de décider d'examiner une demande de protection internationale qui lui est présentée par un ressortissant de pays tiers ou un apatride, même si cet examen ne lui incombe pas en vertu des critères fixés dans le présent règlement, est discrétionnaire et ne constitue nullement un droit pour les demandeurs d'asile concernés.

9. Il ressort des pièces du dossier que le préfet du Nord a, contrairement à ce que soutient le requérant, aux termes de l'arrêté contesté, examiné s'il y avait lieu de faire application des dispositions de l'article 17 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013, et après avoir procédé à un examen particulier de la situation de M. G, estimé que la situation de l'intéressé ne justifiait pas de conserver l'examen de sa demande d'asile. Il ressort des pièces du dossier que M. G a noué une relation avec une ressortissante française, qui a donné naissance à un enfant le 17 mai 2022, reconnu par sa seule mère, qui attendait, par ailleurs, un second enfant à la date de la décision attaquée. Malgré l'attestation de la mère certifiant que M. G est le père de l'enfant né et de l'enfant à naitre, il ne ressort pas des pièces du dossier que M. G a reconnu l'enfant né le 17 mai 2022 ou a effectué des démarches pour reconnaître de façon anticipée l'enfant à naître, qu'il contribue à l'entretien et à l'éducation de l'enfant ni qu'il a une vie commune avec sa compagne. Par ailleurs, M. G a effectué une peine de sept mois de prison et est défavorablement connu des services de police, sous plusieurs alias, pour des faits de vol, de recel ou de revente de stupéfiants commis en 2020 et 2021 et a été interpellé le 12 octobre 2022 pour des faits de vol en réunion. Dans ces conditions, le préfet du Nord a pu, sans faire une appréciation manifestement erronée des faits de l'espèce, ni méconnaître les dispositions de l'article 17 du règlement (UE) n° 604/2013 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013 et des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, décider de transférer M. G aux autorités espagnoles.

10. Il résulte de tout ce qui précède que les conclusions à fin d'annulation de M. G doivent être rejetées. Il y a lieu, par voie de conséquence, de rejeter ses conclusions à fin d'injonction.

D E C I D E :

Article 1er : La requête de M. G est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à M. F G et au préfet du Nord.

Prononcé en audience publique le 26 octobre 2022.

La magistrate désignée,

Signé,

E. A La greffière,

Signé,

O. DEBUISSY

La République mande et ordonne au préfet du Nord, en ce qui le concerne, ou à tous commissaires de justice à ce requis, en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

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