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AccueilJurisprudence administrativeN° TA59-2208028

Tribunal Administratif de Lille — Décision N° TA59-2208028

mardi 8 novembre 2022

JuridictionTribunal Administratif de Lille
SectionTribunal Administratif de Lille
N° DossierTA59-2208028
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
FormationReconduite à la frontière
Avocat requérantCHAFI-SHALAK

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire enregistrés le 21 octobre 2022 et le 5 novembre 2022 M. E B, représenté par Me Shafi-Shalak demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 21 octobre 2022 par lequel le préfet du Nord l'a maintenu en rétention administrative ;

2°) d'enjoindre au préfet du Nord de lui délivrer une attestation d'asile et de lui permettre de se maintenir sur le territoire français dans l'attente que la cour nationale du droit d'asile statue sur sa demande ;

3°) de mettre à la charge de l'État une somme de 2 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.

M. B soutient que l'arrêté attaqué :

- est entaché d'incompétence ;

- est insuffisamment motivé ;

- ne lui a pas été notifié dans une langue qu'il comprend ;

- lui a été notifié tardivement ;

- méconnaît les dispositions des articles R. 521-4, R. 521-5 et R. 754-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, celles de l'article 4 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 et de l'article 12 de la directive 2013/32/UE du 26 juin 2013, dès lors qu'il n'a pas reçu toutes les informations utiles en vue de l'enregistrement de sa demande d'asile

- méconnait les dispositions de l'article L. 754-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- est entaché d'une erreur d'appréciation dès lors que sa demande d'asile ne revêt pas de caractère dilatoire ;

- est entaché d'une erreur d'appréciation en ce qui concerne ses garanties de représentation ;

- méconnait son droit à être entendu au sens de l'article 41 de la charte des droits fondamentaux de l'union européenne ;

- méconnait les dispositions de l'article R. 754-7 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la directive 2013/32/UE du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013 ;

- le règlement (UE) n° 604/2013 du Parlement européen et du Conseil 26 juin 2013 ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné Mme A en application de l'article L. 614-9 et L. 754-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Dang, magistrate désignée ;

- les observations de Me Shafi-Shalak pour le requérant qui conclut aux mêmes fins que la requête par les mêmes moyens ; les observations de Me Cherfi Yonis représentant le préfet du Nord ;

- et les observations de M. B.

Considérant ce qui suit :

1. M. B, ressortissant algérien né le 27 juillet 1990, a fait l'objet, le 1er octobre 2022, d'un arrêté portant obligation de quitter le territoire français sans délai, fixation du pays de destination, interdiction de retour sur le territoire français pour une durée d'un an et placement en rétention administrative. Ayant sollicité le bénéfice de l'asile le 20 octobre 2022 alors qu'il se trouvait en rétention, M. B a fait l'objet, le 21 octobre 2022, d'un arrêté prononçant le maintien de son placement en rétention administrative. Il demande au tribunal d'en prononcer l'annulation.

Sur les conclusions aux fins d'annulation :

2. En premier lieu, par un arrêté du 13 septembre 2022, publié le même jour au recueil spécial n° 223 des actes administratifs de la préfecture, le préfet du Nord a donné délégation à Mme D C, attachée d'administration, adjointe à la cheffe du bureau de la lutte contre l'immigration irrégulière, signataire de l'arrêté en litige, à l'effet de signer notamment les décisions de maintien en rétention administrative en application de l'article L.754-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Par suite, le moyen tiré de l'incompétence de la signataire de l'arrêté attaqué manque en fait et doit, dès lors, être écarté.

3. En deuxième lieu, aux termes de l'article L. 754-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " () La décision de maintien en rétention est écrite et motivée. () ". En l'espèce, la décision attaquée mentionne avec suffisamment de précisions les circonstances de fait et de droit sur lesquelles elle se fonde. Ces considérations sont suffisamment développées pour mettre utilement M. B en mesure de discuter les motifs de cette décision et le juge d'exercer son contrôle. Le moyen tiré de l'insuffisance de motivation de la décision attaquée doit, dès lors, être écarté.

4. En troisième lieu, les irrégularités affectant les conditions de la notification d'une décision administrative, si elles peuvent faire obstacle au déclenchement du délai de recours contentieux, sont, en revanche, sans incidence sur sa légalité. Les moyens tirés de ce que l'arrêté contesté n'aurait pas été notifié à M. B dans une langue qu'il comprend et de ce qu'il lui aurait été notifié " tardivement " ne peuvent, dès lors, qu'être écartés.

5. En quatrième lieu, aux termes du paragraphe 1 de l'article 41 de la Charte des droits fondamentaux de l'Union européenne : " Toute personne a le droit de voir ses affaires traitées impartialement, équitablement et dans un délai raisonnable par les institutions et organes de l'Union ". Aux termes du paragraphe 2 de ce même article : " Ce droit comporte notamment : / - le droit de toute personne d'être entendue avant qu'une mesure individuelle qui l'affecterait défavorablement ne soit prise à son encontre ; () ". Enfin, aux termes du paragraphe 1 de l'article 51 de la Charte : " Les dispositions de la présente Charte s'adressent aux institutions, organes et organismes de l'Union dans le respect du principe de subsidiarité, ainsi qu'aux Etats membres uniquement lorsqu'ils mettent en œuvre le droit de l'Union. () ".

6. Le droit d'être entendu, principe général du droit de l'Union européenne, se définit comme celui de toute personne à faire connaître, de manière utile et effective, ses observations écrites ou orales au cours d'une procédure administrative, avant l'adoption de toute décision susceptible de lui faire grief. Toutefois, ce droit n'implique pas systématiquement l'obligation, pour l'administration, d'organiser, de sa propre initiative, un entretien avec l'intéressé, ni même d'inviter ce dernier à produire ses observations, mais suppose seulement que, informé de ce qu'une décision lui faisant grief est susceptible d'être prise à son encontre, il soit en mesure de présenter spontanément des observations écrites ou de solliciter un entretien pour faire valoir ses observations orales. Enfin, une atteinte à ce droit n'est susceptible d'affecter la régularité de la procédure à l'issue de laquelle la décision faisant grief est prise que si la personne concernée a été privée de la possibilité de présenter des éléments pertinents qui auraient pu influer sur le contenu de la décision, ce qu'il lui revient, le cas échéant, d'établir devant la juridiction saisie. En se bornant à soutenir que son droit à être entendu a été méconnu alors qu'il était placé au centre de rétention administrative depuis le 1er octobre 2022, M. B ne précise pas en quoi il disposait d'informations pertinentes tenant à sa situation personnelle qu'il a été empêché de porter à la connaissance de l'administration avant que ne soit prise la décision attaquée et qui, si elles avaient pu être communiquées à temps, auraient été de nature à faire obstacle à celle-ci. Par suite, le moyen tiré de ce que l'arrêté attaqué méconnaîtrait son droit d'être entendu ne peut qu'être écarté.

7. En cinquième lieu, si M. B soutient que la décision attaquée est entachée d'un vice de procédure dès lors qu'il n'a pas reçu l'ensemble des informations prévues par les dispositions des articles R. 521-1 et R. 521-5 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, de l'article R. 754-2 du même code, lequel transpose complètement l'article 12 de la directive n° 2013/32/UE du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013 relative à des procédures communes pour l'octroi et le retrait de la protection internationale, cette circonstance, à la supposer établie, est sans incidence sur la légalité de la décision attaquée qui se borne à prononcer son maintien en rétention administrative le temps de l'examen de sa demande d'asile. Le requérant ne peut davantage utilement se prévaloir de la méconnaissance des dispositions de l'article 4 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013, lesquelles sont sans incidence sur une décision de maintien en rétention.

8. En sixième lieu, d'une part, l'article 8 de la directive 2013/33/UE du 26 juin 2013 établissant des normes pour l'accueil des personnes demandant la protection internationale dispose que : " 1. Les États membres ne peuvent placer une personne en rétention au seul motif qu'elle est un demandeur conformément à la directive 2013/32/UE du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013 relative à des procédures communes pour l'octroi et le retrait de la protection internationale. / 2. Lorsque cela s'avère nécessaire et sur la base d'une appréciation au cas par cas, les États membres peuvent placer un demandeur en rétention, si d'autres mesures moins coercitives ne peuvent être efficacement appliquées. / 3. Un demandeur ne peut être placé en rétention que : / () d) lorsque le demandeur est placé en rétention dans le cadre d'une procédure de retour au titre de la directive 2008/115/CE du Parlement européen et du Conseil du 16 décembre 2008 relative aux normes et procédures communes applicables dans les États membres au retour des ressortissants de pays tiers en séjour irrégulier, pour préparer le retour et/ou procéder à l'éloignement, et lorsque l'État membre concerné peut justifier sur la base de critères objectifs, tels que le fait que le demandeur a déjà eu la possibilité d'accéder à la procédure d'asile, qu'il existe des motifs raisonnables de penser que le demandeur a présenté la demande de protection internationale à seule fin de retarder ou d'empêcher l'exécution de la décision de retour ; / () Les motifs du placement en rétention sont définis par le droit national. () ".

9. D'autre part, aux termes de l'article L. 754-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Lorsqu'un étranger placé ou maintenu en rétention présente une demande d'asile, l'autorité administrative peut procéder, pendant la rétention, à la détermination de l'État responsable de l'examen de cette demande conformément à l'article L. 571-1 et, le cas échéant, à l'exécution d'office du transfert dans les conditions prévues à l'article L. 751-13. ". Aux termes de l'article L. 754-3 de ce code : " Si la France est l'État responsable de l'examen de la demande d'asile et si l'autorité administrative estime, sur le fondement de critères objectifs, que cette demande est présentée dans le seul but de faire échec à l'exécution de la décision d'éloignement, elle peut prendre une décision de maintien en rétention de l'étranger pendant le temps strictement nécessaire à l'examen de sa demande d'asile par l'Office français de protection des réfugiés et apatrides et, en cas de décision de rejet ou d'irrecevabilité de celle-ci, dans l'attente de son départ. () ".

10. S'il incombe aux Etats membres, en vertu de la directive 2013/33/UE, de définir en droit interne les motifs susceptibles de justifier le placement ou le maintien en rétention d'un demandeur d'asile, parmi ceux énumérés de manière exhaustive par les dispositions du 3 de cet article, aucune disposition de la directive n'impose que les critères objectifs, sur la base desquels est établie l'existence de motifs raisonnables de penser que la demande de protection internationale d'un étranger déjà placé en rétention a été présentée à seule fin de retarder ou d'empêcher l'exécution de la décision de retour, soient définis par la loi. Le moyen tiré de ce que l'article L. 754-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile serait incompatible avec le d) du paragraphe 3 de l'article 8 de la directive 2013/33/UE, en tant qu'il ne détermine pas une liste des critères objectifs permettant à l'autorité administrative d'estimer qu'une demande d'asile est présentée dans le seul but de faire échec à l'exécution d'une mesure d'éloignement, doit dès lors être écarté.

11. En septième lieu, pour regarder la demande d'asile formée par le requérant comme ayant pour seul but de faire échec à la mesure d'éloignement dont il fait l'objet, le préfet du Nord a notamment retenu que M. B qui allègue mais n' établit pas être exposé personnellement à des peines ou traitements contraires à la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales en cas de retour dans son pays d'origine, a sollicité l'asile le 20 octobre 2022, dix-neuf jours après son placement en rétention administrative, et après la notification de ses droits et alors qu'il fait l'objet d'une interdiction judiciaire du territoire français d'une durée de cinq ans prononcée et notifiée le 19 novembre 2021.

12. En l'espèce, M. B, se prévaut, au moyen d'un écrit de sa main, de ce qu'il encourt des mauvais traitements dans son pays d'origine pour des raisons religieuses pour justifier sa demande d'asile. Il invoque en outre une précédente demande formulée par l'intermédiaire d'un conseiller d'insertion et de probation au mois de mai 2022 alors qu'il était incarcéré. Pour autant, il ressort des pièces du dossier, que M. B dont la présence en Fance remonterait à 2019, n'y a jamais demandé l'asile, que la demande formulée le 20 octobre 2022, dix-neuf jours après son arrivée au centre de rétention est concomitante à la décision de refus de reprise en charge par les autorités espagnoles, alors qu'il fait l'objet en tout état de cause d'une interdiction judiciaire du territoire français qui lui a été régulièrement notifiée le 19 novembre 2021. Dans ces conditions, le préfet du Nord, en se fondant notamment sur les conditions du séjour de M. B sur le territoire français a pu sans commettre d'erreur d'appréciation au vu de ces données objectives, estimer que la demande d'asile formulée par le requérant en rétention n'avait d'autre objet que de faire échec à l'exécution de la mesure d'éloignement dont il fait l'objet et décider, en conséquence, de maintenir son placement en rétention pendant le temps strictement nécessaire à l'examen de sa demande d'asile par l'Office français de protection des réfugiés et apatrides. Les moyens tirés de l'erreur d'appréciation au regard des dispositions précitées de l'article L. 754-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et de l'erreur d'appréciation quant au caractère dilatoire de la demande d'asile de M. B doivent, dès lors, être écartés.

13. En huitième lieu, aux termes de l'article R. 754-7 du code de l'entrée et du séjour des étrangers : " Lorsque l'étranger remet sa demande d'asile à l'autorité dépositaire, conformément à l'article R. 754-6, celle-ci en informe sans délai le préfet qui a ordonné le placement en rétention afin qu'il se prononce sur le maintien en rétention conformément au premier alinéa de l'article L. 754-3. ".

14. Pour soutenir que le préfet du Nord a méconnu ces dispositions, M. B soutient que l'arrêté attaqué lui a été notifié le 21 octobre 2021 à 10h10, avant l'enregistrement de sa demande d'asile. Il ressort toutefois des pièces du dossier, qu'à supposer cette circonstance établie, que M. B avait formulé cette demande d'asile le 20 octobre 2022 après avoir eu connaissance que les autorités espagnoles refusaient de le prendre en charge. En tout état de cause, cette demande a fait l'objet d'une décision d'irrecevabilité dès lors qu'ayant été placé au centre de rétention administrative le 1er octobre 2022 et qu'il avait été mis en mesure de formuler une demande d'asile dans le délai légal de cinq jours fixé par l'article R. 551-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Par suite, le moyen tiré de la méconnaissance de l'article R. 754-7 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ne peut, qu'être écarté.

15. En dernier lieu, l'édiction d'une décision de maintien en rétention sur le fondement des dispositions de l'article L. 754-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile est sans lien avec l'existence de garanties de représentation. Par suite, le requérant ne saurait utilement soutenir, pour contester la légalité de l'arrêté contesté, qu'il présente des garanties de représentation. Le moyen ne peut, dès lors, qu'être écarté.

16. Il résulte de tout ce qui précède que M. B n'est pas fondé à demander l'annulation de l'arrêté du 21 octobre 2022 par lequel le préfet du Nord l'a maintenu en rétention. Il y a lieu, par voie de conséquence, de rejeter les conclusions de la requête présentées à fin d'injonction, ainsi que celles relatives aux frais de l'instance.

D E C I D E :

Article 1er : La requête de M. B est rejetée

Article 2 : Le jugement sera notifié à M. E B et au préfet du Nord

Prononcé en audience publique, le 8 novembre 2022.

La magistrate désignée

Signé,

L. A

La greffière

Signé,

F. JANET

La République mande et ordonne au préfet du Nord en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution du présent jugement.

Pour expédition conforme,

La greffière

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