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AccueilJurisprudence administrativeN° TA59-2209330

Tribunal Administratif de Lille — Décision N° TA59-2209330

lundi 19 décembre 2022

JuridictionTribunal Administratif de Lille
SectionTribunal Administratif de Lille
N° DossierTA59-2209330
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
Avocat requérantSCP D'AVOCATS ACTION CONSEILS

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 3 décembre 2022, Mme B A, représentée par Me Noury, demande au juge des référés :

1°) d'ordonner, sur le fondement des dispositions de l'article L. 521-1 du code de justice administrative, la suspension de l'exécution de l'arrêté du 23 septembre 2022 par lequel le maire de la commune de Millonfosse a prononcé à son encontre la sanction de l'exclusion temporaire de fonctions pour une durée de 24 mois dont quatre avec sursis et de la décision du 9 novembre 2022 rejetant le recours gracieux ;

2°) de mettre à la charge de la commune de Millonfosse une somme de 2 500 euros au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- la condition tenant à l'urgence est satisfaite, dès lors que la décision litigieuse a pour effet immédiat de la priver de sa source exclusive de revenus pendant 20 mois ;

- la condition tenant à l'existence de moyens propres à créer un doute sérieux quant à la légalité de la décision litigieuse est également satisfaite, dès lors qu'elle est entachée d'un vice de procédure ; le maire de la commune de Millonfosse a méconnu les dispositions des articles 12 et 14 du décret °89-677 du 18 septembre 1989 dès lors que la décision attaquée a été prise sans avoir eu connaissance au préalable de l'avis motivé du conseil de discipline ; la matérialité des faits n'est pas établie ; la sanction est disproportionnée.

Par un mémoire en défense, enregistré le 14 décembre 2022, la commune de Millonfosse, représenté par la SCP Action-Conseils, conclut au rejet de la requête et à la mise à la charge de Mme A d'une somme de 1 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que la condition d'urgence n'est pas satisfaite et que les moyens invoqués par Mme A ne sont pas de nature à faire naître un doute sérieux quant à la légalité de l'arrêté attaqué.

Vu :

- les autres pièces du dossier ;

- la requête par laquelle Mme A demande l'annulation de la décision attaquée.

Vu :

- le code général de la fonction publique ;

- le décret n° 89-677 du 18 septembre 1989 ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné M. Lassaux, premier conseiller, pour statuer sur les demandes de référés.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique du 15 décembre 2022 à 9h30 heures :

- le rapport de M. Lassaux, juge des référés ;

- les observations de Me Noury, représentant Mme A qui conclut aux mêmes fins et par les mêmes moyens que la requête. Il soutient également que Mme A a deux enfants à charge dont elle assure l'entretien et l'éducation avec son époux, employé de service d'un commerce.

- Me Fréger, représentant la commune de Millonfosse qui reprend ses écritures en défense.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.

Une note en délibérée a été produite par Mme A, représentée par Me Noury le 16 décembre 2022 à 9h06.

Considérant ce qui suit :

1. Mme C A a été nommée dans le cadre d'emploi des agents spécialisés des écoles maternelles (ATSEM) en qualité de stagiaire par arrêté du 1er février 2005 et affectée sur un poste à l'école maternelle de Millonfosse. Par arrêté du 12 septembre 2006, Mme A a été titularisée dans son grade et maintenue sur le poste qu'elle occupait au sein de cette école maternelle. Mme A a fait l'objet, en raison de son comportement, d'une sanction disciplinaire en date du 24 janvier 2014 d'exclusion temporaire de fonctions de 6 mois dont 3 avec sursis qui a été ramenée à 64 jours par le conseil de discipline de recours le 19 novembre 2014. Le maire de Millonfosse a saisi de nouveau le conseil de discipline du conseil départementale de gestion du Nord le 16 avril 2022. Le conseil de discipline s'est réuni le 9 septembre 2022 et a transmis le 10 novembre 2022 son avis motivé par lequel il a été proposé à l'autorité disciplinaire d'infliger à Mme A une sanction de 6 mois d'exclusion temporaire de fonctions. Par arrêté du 23 septembre 2022, le maire de la commune de Millonfosse a décidé d'infliger à l'intéressée une sanction d'exclusion temporaire de fonctions de 24 mois dont quatre avec sursis. Par la présente requête, Mme A demande la suspension de l'exécution de cet arrêté du 23 septembre 2022 lui infligeant une telle sanction ainsi que de la décision rejetant son recours gracieux.

Sur les conclusions présentées au titre de l'article L. 521-1 du code de justice administrative :

2. Aux termes de l'article L. 521-1 du code de justice administrative : " Quand une décision administrative, même de rejet, fait l'objet d'une requête en annulation ou en réformation, le juge des référés, saisi d'une demande en ce sens, peut ordonner la suspension de l'exécution de cette décision, ou de certains de ses effets, lorsque l'urgence le justifie et qu'il est fait état d'un moyen propre à créer, en l'état de l'instruction, un doute sérieux quant à la légalité de la décision () ".

En ce qui concerne l'urgence :

3. Il résulte des dispositions de l'article L. 521-1 du code de justice administrative, que l'urgence justifie que soit prononcée la suspension d'un acte administratif lorsque l'exécution de celui-ci porte atteinte, de manière suffisamment grave et immédiate, à un intérêt public, à la situation du requérant ou aux intérêts qu'il entend défendre. Il appartient au juge des référés d'apprécier concrètement, compte tenu des justifications fournies par le requérant, si les effets de l'acte litigieux sont de nature à caractériser une urgence justifiant que, sans attendre le jugement de la requête au fond, l'exécution de la décision soit suspendue. L'urgence, en outre, doit être évaluée de manière objective et globale, en fonction de l'ensemble des circonstances de l'affaire, y compris la préservation des intérêts publics attachés à la mesure litigieuse.

4. L'arrêté attaqué a pour effet de priver Mme A de son traitement pour une durée de vingt mois, alors qu'il n'est pas contesté que l'intéressée doit faire face, avec son époux qui occupe un emploi dans un commerce qui relève de la catégorie d'employé, non seulement aux dépenses de subsistance du ménage, mais aussi à celles liées à l'entretien et à l'éducation de leurs deux enfants. Si la commune de Millonfosse soutient, sans apporter plus de précisions, que le seul montant du revenu de solidarité active au 1er avril 2022 correspondant au demeurant à un couple sans revenu avec trois enfants, que la requérante est en mesure de bénéficier d'un revenu de remplacement, elle n'établit pas qu'elle bénéficie effectivement ou est susceptible de bénéficier, à bref délai, d'un revenu qui serait de nature à compenser la perte de ressources résultant de la décision attaquée. De plus, Mme A aura nécessairement des difficultés pour retrouver un emploi compte tenu des motifs de la décision qui portent incontestablement atteinte à sa réputation. Par ailleurs, si la commune fait valoir que l'intérêt du service public s'oppose à ce que l'intéressée reprenne ses fonctions à l'école maternelle de Millonfosse en s'appuyant notamment sur le courrier de l'inspectrice de l'éducation nationale du 11 décembre 2022, il résulte de ce courrier que Mme A devait être affectée auprès d'une nouvelle professeure des écoles avec laquelle elle n'a aucun différend et non au côté de la personne, actuellement en congé maladie, ayant dénoncé auprès de sa hiérarchie vivre une situation de harcèlement moral dont la requérante serait l'auteur. Il n'est en outre pas établi par les pièces produites que Mme A aurait effectivement mené une campagne de dénigrement de certains professeurs de l'école maternelle de Millonfosse auprès de parents d'élèves, comme la commune le soutient pourtant. Mme A était présentée par l'ancienne directrice de l'école de Millonfosse, dans un courrier du 25 avril 2022, comme un simple agent qui a des difficultés à gérer l'autorité, à canaliser son énergie et à trouver ses limites face aux cadres de ses missions. Ces difficultés à rester dans le cadre de ses missions et à entretenir de bonnes relations avec ses collègues perdurent en outre depuis une dizaine d'années, sans que son affectation sur poste n'ait été remise en cause. Mme A n'a d'ailleurs pas été sanctionnée entre 2015 et 2021, alors que son positionnement vis-à-vis de sa hiérarchie fonctionnelle est demeuré inchangé durant cette période, selon les dires de la commune. Enfin, si la commune de Millonfosse soutient que sa présence à l'école maternelle expose les enfants à un risque pour leur sécurité, il résulte de l'instruction que seuls des manquements ponctuels dans la surveillance des enfants qui sont d'une gravité modérée peuvent lui être reprochées. Les comportements les plus graves qui lui ont été reprochés et que l'intéressée conteste tels que le fait d'avoir filmé des enfants sans l'autorisation des parents et des enseignants ne sont pas établis par les pièces produites, à défaut notamment de présenter des témoignages de personnes ayant constaté personnellement les faits. L'évaluation professionnelle de l'année 2021 de l'intéressée l'a décrite, au contraire, comme une personne compétente et expérimentée dans la prise en charge des enfants en sa qualité d'ATSEM. Dans ces conditions, la commune de Millonfosse ne justifie pas de l'existence d'un intérêt public à ce que la sanction d'exclusion temporaire de fonctions de Mme A s'exécute immédiatement. Par suite, l'exécution de la décision attaquée est susceptible de porter à la situation du requérant une atteinte suffisamment grave et immédiate pour caractériser une situation d'urgence au sens des dispositions de l'article L521-1 précitées.

En ce qui concerne le moyen propre à créer un doute sérieux quant à la légalité de la décision attaquée :

5. Aux termes de l'article L.532-5 du code général de la fonction publique : " () Aucune sanction disciplinaire autre que celles classées dans le premier groupe de l'échelle des sanctions de l'article L.533-1 ne peut être prononcée sans consultation préalable d'un organisme siégeant en conseil de discipline dans lequel le personnel est représenté. / L'avis de cet organisme et la décision prononçant une sanction disciplinaire doivent être motivés. " Aux termes de l'article 89 de la loi du 26 janvier 1984 portant dispositions statutaires relatives à la fonction publique territoriales : " () Le pouvoir disciplinaire appartient à l'autorité territoriale après avis de la commission administrative paritaire siégeant en conseil de discipline. Ce pouvoir est exercé dans les conditions prévues à l'article 19 du titre Ier du statut général. " Aux termes de l'article 12 du décret du 18 septembre 1989 relatif à la procédure disciplinaire applicable aux fonctionnaires territoriaux : " Le conseil de discipline délibère sur les suites qui lui paraissent devoir être réservées à la procédure disciplinaire engagée (). / La proposition ayant recueilli l'accord de la majorité des membres présents doit être motivée. Elle est transmise par le président du conseil de discipline à l'autorité territoriale. " Aux termes de l'article 14 du même décret " L'avis émis par le conseil de discipline est communiqué sans délai au fonctionnaire intéressé ainsi qu'à l'autorité territoriale qui statue par décision motivée. "

6. En l'état de l'instruction, et si la communication de l'avis motivé du conseil de discipline à l'agent concerné avant l'adoption de la décision de sanction n'est pas prescrite par les dispositions précitées à peine d'irrégularité de la procédure, le moyen tiré de ce qu'un tel avis motivé, n'a pas été communiqué à l'autorité ayant le pouvoir disciplinaire préalablement à l'adoption de la décision attaquée paraît propre à créer un doute sérieux quant à la légalité de la décision attaquée.

7. Il résulte de ce qui précède, sans qu'il soit besoin de se prononcer sur les autres moyens de la requête, que Mme A est fondée à solliciter la suspension de l'exécution de l'arrêté du 23 septembre 2022 par lequel le maire de la commune de Millonfosse a prononcé à son encontre la sanction de l'exclusion temporaire de fonctions pour une durée de 24 mois dont quatre avec sursis et de la décision du 9 novembre 2022 rejetant le recours gracieux.

Sur les frais liés au litige :

8. Il y lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de la commune de Millonfosse une somme de 1 000 euros au titre des frais exposés par Mme A et non compris dans les dépens.

O R D O N N E :

Article 1er : L'exécution de l'arrêté du 23 septembre 2022 par lequel le maire de la commune de Millonfosse a infligé à Mme A une sanction d'exclusion temporaire de fonctions de 24 mois dont 4 mois avec sursis et de la décision rejetant son recours gracieux est suspendue jusqu'à ce qu'il ait été statué sur le fond.

Article 2 : La commune de Millonfosse versera à Mme A une somme de 1 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 3 : La présente ordonnance sera notifiée à Mme B A et à la commune de Millonfosse.

Fait à Lille, le 19 décembre 202Le juge des référés,

signé

P. LASSAUX

La République mande et ordonne au préfet du Nord en ce qui le concerne et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

Le greffier,

2209330

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