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AccueilJurisprudence administrativeN° TA59-2300856

Tribunal Administratif de Lille — Décision N° TA59-2300856

mercredi 8 février 2023

JuridictionTribunal Administratif de Lille
SectionTribunal Administratif de Lille
N° DossierTA59-2300856
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
FormationReconduite à la frontière
Avocat requérantKUCHCINSKI

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire enregistrés les 30 janvier 2023 et 7 février 2023, M. D B demande au tribunal :

1°) de l'admettre provisoirement au bénéfice de l'aide juridictionnelle ;

2°) d'annuler les décisions du 28 janvier 2023 par lesquelles le préfet du Nord l'a obligé à quitter le territoire français, ne lui a accordé aucun délai de départ volontaire, a fixé le pays de destination de la mesure d'éloignement et lui a interdit le retour sur le territoire français pour une durée de deux ans ;

3°) d'enjoindre au préfet du Nord de lui délivrer une autorisation provisoire de séjour dans un délai de quinze jours à compter de la notification du jugement à intervenir et sous astreinte de 150 euros par jour de retard ;

4°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 2 000 euros à verser à son conseil au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative à charge pour ce dernier de renoncer au bénéfice de l'aide juridictionnelle en application de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Il soutient que :

- la décision portant obligation de quitter le territoire français a été prise par une autorité incompétente ;

- elle est insuffisamment motivée ;

- elle ne lui a pas été notifiée dans une langue qu'il comprend ;

- elle porte atteinte à son droit au respect de sa vie privée et familiale ;

- la décision n'accordant pas de délai de départ volontaire a été prise par une autorité incompétente ;

- elle est insuffisamment motivée ;

- elle ne lui a pas été notifiée dans une langue qu'il comprend ;

- elle est entachée d'une erreur d'appréciation dès lors qu'il ne constitue pas une menace pour l'ordre public et ne présente pas de risque de fuite ;

- la décision fixant le pays de destination a été prise par une autorité incompétente ;

- elle est insuffisamment motivée ;

- elle ne lui a pas été notifiée dans une langue qu'il comprend ;

- elle méconnaît les stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la décision d'interdiction de retour sur le territoire français a été prise par une autorité incompétente ;

- elle est insuffisamment motivée ;

- elle ne lui a pas été notifiée dans une langue qu'il comprend ;

- elle est entachée d'une erreur d'appréciation quant à la durée de l'interdiction prononcée à son encontre ;

- est illégale par voie de conséquence de l'illégalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français.

La requête et le mémoire complémentaire de M. B ont été communiqués les 30 janvier 2023 et 7 février 2023 au préfet du Nord qui n'a pas produit de mémoire en défense.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne ;

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné Mme C en application des articles L. 614-7 et L. 614-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Lançon, magistrate désignée ;

- les observations de Me Vansteelant, substituant Me Kuchcinski, avocat représentant M. B, qui conclut aux mêmes fins que la requête et le mémoire complémentaire, par les mêmes moyens à l'exception de celui tiré de l'incompétence de l'auteure des décisions auquel elle renonce expressément ; elle soutient également que la décision portant obligation de quitter le territoire français a été prise en violation de son droit à être entendu tel qu'il résulte de l'article 41 de la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne ;

- Me Baller, pour le préfet du Nord, qui conclut au rejet de la requête en soutenant que les moyens invoqués par le requérant ne sont pas fondés ;

- les observations de M. B, assisté de Mme A, interprète assermentée en langue arabe, répondant aux questions du tribunal.

Considérant ce qui suit :

1. M. B, ressortissant marocain, né le 5 mars 2003, s'est vu notifier des décisions du 28 janvier 2023 par lesquelles le préfet du Nord l'a obligé à quitter le territoire français, ne lui a accordé aucun délai de départ volontaire, a fixé le pays de destination de la mesure d'éloignement et lui a interdit le retour sur le territoire français pour une durée de deux ans. Par la requête susvisée, M. B demande au tribunal d'annuler les décisions précitées.

Sur la demande d'admission provisoire à l'aide juridictionnelle :

2. Aux termes de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique : " Dans les cas d'urgence, () l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée soit par le président du bureau ou de la section compétente du bureau d'aide juridictionnelle, soit par la juridiction compétente ou son président ".

3. Eu égard aux circonstances de l'espèce, il y a lieu de prononcer, en application des dispositions précitées, l'admission provisoire de M. B au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

En ce qui concerne les moyens communs à l'ensemble des décisions attaquées :

4. En premier lieu, les décisions attaquées, qui n'avaient pas à mentionner l'ensemble des circonstances de fait de l'espèce, énoncent les considérations de droit et de fait sur lesquelles elles se fondent. Elles visent, notamment, les article L. 611-1, L. 612-2, L. 612-3, L. 612-6, L. 612-10, L. 612-12 et L. 721-4 du code de l'entrée et du séjour et du droit d'asile ainsi que les articles 3 et 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales dont le préfet du Nord a fait application. Elles font état des éléments relatifs à la situation personnelle de l'intéressé. S'agissant de la décision fixant le pays de destination de la mesure d'éloignement, elle énonce que M. B sera éloigné à destination du pays dont il a la nationalité ou de celui qui lui a délivré un document de voyage en cours de validité ou d'un autre pays dans lequel il établit être légalement admissible et qu'il n'établit pas être exposé à des peines ou traitements contraires à la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales. Par ailleurs, il ressort des termes mêmes de la décision portant interdiction de retour sur le territoire français en litige que le préfet du Nord a pris en compte l'ensemble des critères prévus par la loi, en énonçant les conditions d'entrée et de séjour en France de M. B, sa situation personnelle et familiale sur le territoire français, l'absence de précédente mesure d'éloignement prononcée à son encontre et la menace pour l'ordre public que représente sa présence sur le territoire français. Enfin, le préfet du Nord relève que l'intéressé ne justifie d'aucune circonstance humanitaire de nature à s'opposer à une interdiction de retour sur le territoire français. Ainsi, les décisions en litige mentionnent, avec une précision suffisante, les considérations de droit et de fait qui en constituent le fondement permettant ainsi à l'intéressé d'en contester utilement le bien-fondé. Par suite, le moyen tiré de l'insuffisance de motivation doit être écarté.

5. En second lieu, les conditions de notification d'une décision administrative sont sans incidence sur sa légalité. Dès lors, M. B ne saurait utilement se prévaloir de l'irrégularité de la notification des décisions attaquées. Le moyen doit donc être écarté.

En ce qui concerne les autres moyens dirigés contre la décision portant obligation de quitter le territoire français :

6. En premier lieu, le droit d'être entendu, principe général du droit de l'Union européenne, tel qu'il résulte de l'article 41 de la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne, se définit comme celui de toute personne à faire connaître, de manière utile et effective, ses observations écrites ou orales au cours d'une procédure administrative, avant l'adoption de toute décision susceptible de lui faire grief. Toutefois, ce droit n'implique pas systématiquement l'obligation, pour l'administration, d'organiser, de sa propre initiative, un entretien avec l'intéressé, ni même d'inviter ce dernier à produire ses observations, mais suppose seulement que, informé de ce qu'une décision lui faisant grief est susceptible d'être prise à son encontre, il soit en mesure de présenter spontanément des observations écrites ou de solliciter un entretien pour faire valoir ses observations orales. Enfin, une atteinte à ce droit n'est susceptible d'affecter la régularité de la procédure à l'issue de laquelle la décision faisant grief est prise que si la personne concernée a été privée de la possibilité de présenter des éléments pertinents qui auraient pu influer sur le contenu de la décision, ce qu'il lui revient, le cas échéant, d'établir devant la juridiction saisie.

7. Il ressort des pièces du dossier que, lors de son audition par les services de police le 27 janvier 2023, M. B a été informé de ce qu'une mesure d'éloignement était susceptible d'être prise à son encontre et pouvait être assortie d'une interdiction de retour sur le territoire français et d'une assignation à résidence, a été invité à présenter des observations sur ce point et a été mis à même de faire part de tout élément relatif à sa situation personnelle. Au soutien de son moyen, M. B n'invoque aucun élément susceptible d'influer sur le contenu de la décision attaquée. Par suite, le moyen tiré de la méconnaissance du droit d'être entendu tel qu'il résulte de l'article 41 de la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne, doit être écarté.

8. En second lieu, si M. B soutient avoir des cousins résidant à Lille, être hébergé par un ami de son père, avoir noué des liens amicaux, avoir une activité associative et une insertion professionnelle en tant que boulanger, il ne le démontre pas, l'attestation d'hébergement produite étant insuffisante à cet égard. Par ailleurs, il ressort des pièces du dossier que M. B est entré récemment en France, qu'il est célibataire et sans enfant à charge et qu'il ne justifie d'aucune attache familiale ou amicale en France alors qu'il a déclaré aux services de police, lors de son audition du 27 janvier 2023, que les membres de sa famille vivaient au Maroc. En outre, il ne démontre pas qu'il ne pourrait pas s'insérer socialement dans son pays d'origine où il a vécu la majeure partie de sa vie. Par suite, le moyen tiré de la méconnaissance de son droit au respect de sa vie privée et familiale doit être écarté.

9. Il résulte des points 4 à 8 que M. B n'est pas fondé à demander l'annulation de la décision du 28 janvier 2023 par laquelle le préfet du Nord l'a obligé à quitter le territoire français.

En ce qui concerne les autres moyens dirigés contre la décision n'accordant pas de délai de départ volontaire :

10. Aux termes de l'article L. 612-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger faisant l'objet d'une décision portant obligation de quitter le territoire français dispose d'un délai de départ volontaire de trente jours à compter de la notification de cette décision. () ". Aux termes de l'article L. 612-2 du même code : " Par dérogation à l'article L. 612-1, l'autorité administrative peut refuser d'accorder un délai de départ volontaire dans les cas suivants : / () / 3° Il existe un risque que l'étranger se soustraie à la décision portant obligation de quitter le territoire français dont il fait l'objet. ". Enfin, l'article L. 612-3 de ce code précise que : " Le risque mentionné au 3° de l'article L. 612-2 peut être regardé comme établi, sauf circonstance particulière, dans les cas suivants : / ()/ 8° L'étranger ne présente pas de garanties de représentation suffisantes, notamment parce qu'il ne peut présenter des documents d'identité ou de voyage en cours de validité, qu'il a refusé de communiquer les renseignements permettant d'établir son identité ou sa situation au regard du droit de circulation et de séjour ou a communiqué des renseignements inexacts, qu'il a refusé de se soumettre aux opérations de relevé d'empreintes digitales ou de prise de photographie prévues au 3° de l'article L. 142-1, qu'il ne justifie pas d'une résidence effective et permanente dans un local affecté à son habitation principale ou qu'il s'est précédemment soustrait aux obligations prévues aux articles L. 721-6 à L. 721-8, L. 731-1, L. 731-3, L. 733-1 à L. 733-4, L. 733-6, L. 743-13 à L. 743-15 et L. 751-5. ".

11. Il ressort des pièces du dossier que M. B, qui ne le conteste pas, ne peut justifier être entré régulièrement sur le territoire français et n'a pas sollicité la délivrance d'un titre de séjour. Par ailleurs, le requérant ne peut présenter des documents d'identité ou de voyage en cours de validité et ne justifie pas, par la seule production d'une attestation d'hébergement, d'une résidence effective et permanente dans un local affecté à son habitation principale. En conséquence, le préfet du Nord pouvait, pour ces seuls motifs qui relèvent des 1° et 8° de l'article L. 612-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, sans commettre d'erreur d'appréciation, décider de ne pas accorder à M. B, lequel ne fait valoir aucune circonstance humanitaire, de délai de départ volontaire. Par suite, le moyen doit être écarté.

12. Il résulte des points 4, 5, 10 et 11 que M. B n'est pas fondé à demander l'annulation de la décision du 28 janvier 2023 par laquelle le préfet du Nord ne lui a pas accordé de délai de départ volontaire.

En ce qui concerne les autres moyens dirigés contre la décision fixant le pays de destination de la mesure d'éloignement :

13. Aux termes de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Nul ne peut être soumis à la torture ni à des peines ou traitements inhumains ou dégradants ".

14. M. B soutient qu'il est exposé à des risques pour sa sécurité et sa vie en cas de retour au Maroc sans toutefois apporter aucune précision à l'appui de ses affirmations. Interrogé à l'audience sur ce point, il affirme avoir eu de " gros soucis " au Maroc sans vouloir les développer. Par suite, M. B n'est pas fondé à soutenir que la décision attaquée méconnaîtrait les stipulations de l'article 3 précité de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales. Le moyen doit donc être écarté.

15. Il résulte des points 4, 5, 13 et 14 que M. B n'est pas fondé à demander l'annulation de la décision du 28 janvier 2023 par laquelle le préfet du Nord a fixé le pays de destination de la mesure d'éloignement.

En ce qui concerne les autres moyens dirigés contre la décision d'interdiction de retour sur le territoire français :

16. Aux termes de l'article L. 612-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Lorsqu'aucun délai de départ volontaire n'a été accordé à l'étranger, l'autorité administrative assortit la décision portant obligation de quitter le territoire français d'une interdiction de retour sur le territoire français. Des circonstances humanitaires peuvent toutefois justifier que l'autorité administrative n'édicte pas d'interdiction de retour. / Les effets de cette interdiction cessent à l'expiration d'une durée, fixée par l'autorité administrative, qui ne peut excéder trois ans à compter de l'exécution de l'obligation de quitter le territoire français ". En outre, aux termes de l'article L. 612-10 de ce code : " Pour fixer la durée des interdictions de retour mentionnées aux articles L. 612-6 et L. 612-7, l'autorité administrative tient compte de la durée de présence de l'étranger sur le territoire français, de la nature et de l'ancienneté de ses liens avec la France, de la circonstance qu'il a déjà fait l'objet ou non d'une mesure d'éloignement et de la menace pour l'ordre public que représente sa présence sur le territoire français ".

17. Pour interdire à M. B son retour sur le territoire français pendant deux ans, le préfet du Nord a considéré que sa présence en France représentait une menace pour l'ordre public au motif qu'il est connu des services de police pour des faits d'agression sexuelle. Toutefois, la seule mention dans le fichier automatisé des empreintes digitales d'une signalisation de l'intéressé pour des faits d'agression sexuelle en date du 21 mars 2022, qui ne vaut pas antécédent judiciaire, et dont il n'est pas contesté qu'elle n'a donné lieu à aucune suite judiciaire, est insuffisante à caractériser une menace réelle et actuelle pour l'ordre public. Dans ces conditions, en interdisant à M. B son retour sur le territoire français pour une durée de deux ans, le préfet du Nord a commis une erreur d'appréciation. Par suite, et sans qu'il soit besoin de statuer sur les autres moyens dirigés contre la décision en cause, M. B est fondé à demander l'annulation de cette décision.

18. Il résulte de tout ce qui précède que M. B est seulement fondé à demander l'annulation de la décision du 28 janvier 2023 par laquelle le préfet du Nord lui a interdit le retour sur le territoire français pour une durée de deux ans.

Sur les conclusions aux fins d'injonction et d'astreinte :

19. Le présent jugement n'implique aucune mesure d'exécution. Par suite, les conclusions aux fins d'injonction sous astreinte doivent être rejetées.

Sur les conclusions relatives aux frais liés au litige :

20. Dans les circonstances de l'espèce, il n'y a pas lieu de mettre à la charge de l'Etat une somme au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

D E C I D E :

Article 1er : M. B est admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale à titre provisoire.

Article 2 : La décision du 28 janvier 2023 par laquelle le préfet du Nord a interdit à M. B le retour sur le territoire français pendant deux ans est annulée.

Article 3 : Le surplus des conclusions de la requête de M. B est rejeté.

Article 4 : Le présent jugement sera notifié à M. D B, à Me Kuchcinski et au préfet du Nord.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 8 février 2023.

La magistrate désignée

Signé,

L-J. C

La greffière,

Signé,

O. DEBUISSY

La République mande et ordonne au préfet du Nord en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution du présent jugement.

Pour expédition conforme,

La greffière,

No 2300856

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