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AccueilJurisprudence administrativeN° TA59-2301381

Tribunal Administratif de Lille — Décision N° TA59-2301381

mardi 21 février 2023

JuridictionTribunal Administratif de Lille
SectionTribunal Administratif de Lille
N° DossierTA59-2301381
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
FormationReconduite à la frontière
Avocat requérantMOKROWIECKI

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 13 février 2023, M. C D, représenté par Me Bertrand, demande au tribunal :

1°) de l'admettre provisoirement au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale ;

2°) d'annuler les décisions du 12 février 2023 par lesquelles le préfet du Nord a refusé de lui accorder un délai de départ volontaire et a interdit son retour sur le territoire français pour une durée de trois ans ;

3°) d'enjoindre au préfet de lui délivrer, dans un délai de 15 jours à compter de la notification du présent jugement et sous astreinte de 150 euros par jour de retard, une autorisation provisoire de séjour ;

4°) et de mettre à la charge de l'Etat une somme de 2 000 euros, à verser à son conseil, en application des dispositions combinées des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique.

Il soutient que :

En ce qui concerne le refus de délai de départ volontaire :

- il a été édicté par une autorité incompétente ;

- il est insuffisamment motivé ;

- il ne lui a pas été notifié dans une langue qu'il comprenait ;

- et il méconnaît les dispositions du 1° et du 3° de l'article L. 612-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

En ce qui concerne la décision d'interdiction de retour sur le territoire français pour une durée de trois ans :

- elle a été édictée par une autorité incompétente ;

- elle est insuffisamment motivée ;

- elle ne lui a pas été notifiée dans une langue qu'il comprenait ;

- et elle est empreinte, quant à sa durée, d'une erreur manifeste dans l'appréciation de sa situation personnelle ;

La requête a été communiquée au préfet du Nord qui n'a pas produit de mémoire.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales amendée, signée à Rome le 4 novembre 1950 ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique ;

- le décret n° 2020-1717 du 28 décembre 2020 portant application de la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique et relatif à l'aide juridictionnelle et à l'aide à l'intervention de l'avocat dans les procédures non juridictionnelles

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné M. A en application de l'article L. 614-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Larue, magistrat désigné

- les observations de Me Bertrand pour M. D, qui conclut aux mêmes fins que la requête, tout en abandonnant sa demande d'admission à l'aide juridictionnelle provisoire, en ajoutant que la décision mettant fin au délai de départ volontaire dont il disposait est empreinte d'une erreur manifeste dans l'appréciation de ses conséquences sur sa situation personnelle et que l'interdiction de retour sur le territoire français, d'une part, est irrégulière du fait de l'irrégularité de la décision lui retirant l'octroi d'un délai de départ volontaire et, d'autre part, est empreinte d'une erreur de droit, le préfet du Nord n'ayant pas tenu compte des quatre critères devant être mis en œuvre ;

- les observations de Me Ioannidou, représentant le préfet du Nord, qui conclut au rejet de la requête en faisant valoir qu'aucun des moyens soulevés n'est fondé ;

- et les observations de M. D qui a répondu en français aux questions qui lui ont été posées.

Considérant ce qui suit :

1. M. D, ressortissant marocain né le 6 décembre 1986, a été interpellé, le 11 février 2023, à l'occasion d'un contrôle d'identité réalisé rue d'Iéna à Lille. N'étant pas à même de justifier de son droit à circuler ou séjourner en France, M. D a fait l'objet d'une mesure de retenue administrative à fin d'examen de ce droit. Après qu'il est apparu qu'il avait fait l'objet, le 27 juin 2022, d'une obligation de quitter, dans un délai de 30 jours, le territoire français à destination du Maroc, qui lui a été notifiée le 6 juillet 2022, il a fait l'objet, le 12 février 2023, d'un placement en rétention administrative, modifié par un arrêté du 13 février 2023, ainsi que d'une décision par laquelle il a été mis fin au délai de départ volontaire dont il disposait pour quitter le territoire français et d'une interdiction de retour sur le sol français d'une durée de trois ans. Et M. D demande au Tribunal d'annuler les décisions du 12 février 2023 mettant fin au délai de départ volontaire dont il disposait et interdisant son retour sur le territoire français pour une durée de trois ans.

Sur les moyens communs à l'ensemble des décisions attaquées :

2. En premier lieu, par un arrêté du 29 décembre 2022, publié le même jour au recueil n° 245 des actes administratifs de la préfecture, le préfet du Nord a donné délégation à Mme B, sous-préfète d'Avesnes-sur-Helpe, signataire de l'arrêté en litige, à effet de signer, dans le cadre de la permanence préfectorale, notamment les décisions attaquées. Par suite, les moyens tirés de l'incompétence du signataire des décisions querellées manquent en fait et doivent donc être écartés.

3. En deuxième lieu, le préfet du Nord énonce avec suffisamment de précisions les considérations de fait et de droit sur lesquelles il fonde ses décisions. Par suite, les moyens tirés de l'insuffisante motivation des décisions attaquées ne peuvent être accueillis.

4. En troisième lieu, M. D ne saurait utilement se prévaloir de ce que les décisions querellées ne lui auraient pas été notifiées dans une langue qu'il comprend, les conditions de notification d'une décision étant sans incidence sur sa légalité. En tout état de cause, il ressort des pièces du dossier que les décisions contestées lui ont été notifiées par le truchement d'un interprète en langue arabe que M. D, dont c'est la langue maternelle, ne conteste pas sérieusement ne pas maîtriser.

Sur les autres moyens dirigés contre le refus de départ volontaire :

5. En premier lieu, l'article L. 612-5 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile dispose que : " L'autorité administrative peut mettre fin au délai de départ volontaire accordé en application de l'article L. 612-1 si un motif de refus de ce délai apparaît postérieurement à la notification de la décision relative à ce délai ". Aux termes de l'article L. 612-2 du même code : " Par dérogation à l'article L. 612-1, l'autorité administrative peut refuser d'accorder un délai de départ volontaire dans les cas suivants : / 1° Le comportement de l'étranger constitue une menace pour l'ordre public ; / () 3° Il existe un risque que l'étranger se soustraie à la décision portant obligation de quitter le territoire français dont il fait l'objet ". Aux termes de l'article L. 612-3 du même code : " Le risque mentionné au 3° de l'article L. 612-2 peut être regardé comme établi, sauf circonstance particulière, dans les cas suivants : / / () 4° L'étranger a explicitement déclaré son intention de ne pas se conformer à son obligation de quitter le territoire français ; ".

6. En l'espèce, si M. D soutient qu'il ne représente pas une menace pour l'ordre public, il ressort des pièces du dossier, notamment du bulletin n° 2 de son casier judiciaire, que M. D a fait l'objet de plusieurs condamnations, notamment le 31 mars 2005 à trois mois d'emprisonnement avec sursis pour soustraction à l'exécution d'une mesure de reconduite à la frontière, le 13 juillet 2006 à quatre mois d'emprisonnement pour recel de biens provenant d'un vol, le 4 avril 2008 à six mois d'emprisonnement pour vol aggravé par deux circonstances et le 5 février 2019 à 500 euros d'amende pour usage de stupéfiants et conduite d'un véhicule sous l'empire d'un état alcoolique. En outre, il ressort des énonciations du jugement n° 2207571 du tribunal administratif de Lille du 8 février 2023, confirmées par l'intéressé à l'audience, que la procédure ouverte à l'encontre de M. D pour des faits de violences suivies d'incapacité n'excédant pas huit jours par une personne étant ou ayant été conjoint, concubin ou partenaire lié à la victime par un pacte civil de solidarité et menaces de mort réitérées, signalés au fichier automatisé des empreintes digitales (FAED) le 8 juin 2021, est en cours de traitement par le parquet de Lille. Il ressort également des pièces du dossier, notamment du FAED et des échanges de mails entre la préfecture du Nord et le parquet de Lille, que M. D a été condamné, le 31 août 2022, soit postérieurement à l'édiction de l'obligation de quitter avec délai le territoire français, à une peine de deux mois d'emprisonnement avec sursis simple total et 500 euros d'amendes délictuelles, avec majoration de 250 euros pour le fonds de garantie, pour des faits de conduite sans permis ni assurance signalés le 5 mai 2022. De surcroît, M. D, lorsqu'il a été informé de ce qu'une décision d'éloignement pourrait être prise à son encontre, a fait part, lors de son audition par les services de police le 11 février 2023 à 21h40, de son souhait de rester en France. Ainsi, conformément aux dispositions précitées du 4° de l'article L. 612-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, le risque que M. D se soustraie à l'obligation de quitter le territoire français prononcée à son encontre, à l'instar de la menace à l'ordre public qu'il représente, ont été de nouveau mis en lumière postérieurement à l'adoption de la mesure d'éloignement du 27 juin 2022, pour laquelle M. D s'était vu octroyer un délai de départ volontaire. De sorte que M. D n'est pas fondé à soutenir que le préfet aurait méconnu les dispositions précitées de l'article L. 612-5 et des 1° et 3° de l'article L. 612- 2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

7. En second lieu, la circonstance qu'il ait été mis fin au délai dont disposait M. D pour quitter volontairement le territoire national, qui est seulement à l'origine d'une rupture plus rapide des liens dont l'intéressé dispose avec la France, rendue inévitable par l'adoption de l'obligation de quitter le territoire français prise à son encontre, n'est pas empreint d'une erreur manifeste dans l'appréciation de ses conséquences sur la situation personnelle de M. D. D'ailleurs, ce dernier n'a pas même allégué s'être trouvé, suite à son interpellation et sa rétention, dans l'impossibilité d'informer ses proches de son départ, de les rencontrer avant cette date ou de récupérer, par leurs intermédiaires, ses effets personnels.

8. Il résulte donc de ce qui précède que M. D n'est pas fondé à solliciter l'annulation de la décision par laquelle le préfet du Nord a mis fin au délai de départ volontaire dont il disposait pour quitter le territoire français.

Sur les autres moyens dirigés contre l'interdiction de retour sur le territoire français :

9. Aux termes de l'article L. 612-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Lorsqu'aucun délai de départ volontaire n'a été accordé à l'étranger, l'autorité administrative assortit la décision portant obligation de quitter le territoire français d'une interdiction de retour sur le territoire français. Des circonstances humanitaires peuvent toutefois justifier que l'autorité administrative n'édicte pas d'interdiction de retour. () ". Aux termes de l'article L. 612-10 du même code : " Pour fixer la durée des interdictions de retour mentionnées aux articles L. 612-6 et L. 612-7, l'autorité administrative tient compte de la durée de présence de l'étranger sur le territoire français, de la nature et de l'ancienneté de ses liens avec la France, de la circonstance qu'il a déjà fait l'objet ou non d'une mesure d'éloignement et de la menace pour l'ordre public que représente sa présence sur le territoire français ". Il résulte de ces dispositions combinées que l'autorité compétente doit, pour décider de prononcer à l'encontre de l'étranger soumis à l'obligation de quitter le territoire français une interdiction de retour et en fixer la durée, tenir compte, dans le respect des principes constitutionnels, des principes généraux du droit et des règles résultant des engagements internationaux de la France, des quatre critères qu'elles énumèrent, sans pouvoir se limiter à ne prendre en compte que l'un ou plusieurs d'entre eux.

10. En l'espèce, il ressort des pièces du dossier que, pour les mêmes motifs que ceux énoncés au point 7 du présent jugement M. D constitue une menace actuelle et réelle pour l'ordre public et qu'il a fait l'objet de deux précédentes mesures d'éloignements, auxquelles il a fait obstacle à l'exécution, Pour autant, si M. D n'établit pas résider de manière continue en France depuis la fin de l'année 2013, ses liens avec la France, où il a résidé de 2002 à 2008 puis depuis 2013, même de façon discontinue, sont anciens. En outre, il est père d'un enfant français avec lequel, au vu de ses déclarations spontanées à l'audience, il entretient des liens même s'il ne justifie pas contribuer effectivement à son entretien ou à son éducation. Enfin, sa mère, chez laquelle il est hébergé et qui est âgée de 75 ans, réside régulièrement en France avec une carte de résident valable jusqu'en 2026, alors que son père est décédé et que sa sœur vit, selon ses déclarations, en Allemagne. De sorte que M. D est fondé à soutenir qu'en interdisant son retour sur le territoire français pour une durée de trois ans, qui apparaît disproportionnée eu égard à la situation familiale de l'intéressé, le préfet du Nord a entachée sa décision d'une erreur manifeste dans l'appréciation de ses conséquences sur sa situation personnelle.

11. Il suit de là que M. D est fondé à solliciter l'annulation de la décision par laquelle le préfet du Nord a interdit son retour sur le territoire français pour une durée de trois ans.

Sur les conclusions à fin d'injonction et d'astreinte :

12. Le présent jugement n'impliquant aucune mesure d'exécution, les conclusions à fin d'injonction et d'astreinte de M. D ne peuvent être accueillies.

Sur les conclusions au titre des frais exposés et non compris dans les dépens :

13. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce que soit mise à la charge de l'Etat, qui n'est pas la partie perdante dans la présente instance, une somme au titre des frais exposés et non compris dans les dépens.

D E C I D E :

Article 1er : M. D est admis, à titre provisoire, au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale.

Article 2 : La décision du 12 février 2023, par laquelle le préfet du Nord a interdit le retour de M. D sur le territoire français pour une durée de trois ans, est annulée.

Article 3 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 4 : Le présent jugement sera notifié à M. C D, à Me Bertrand et au préfet du Nord.

Lu en audience publique le 21 février 2023.

Le magistrat désigné,

Signé

X. A

Le greffier,

Signé

H. LEROUX

La République mande et ordonne au préfet du Nord en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution du présent jugement.

Pour expédition conforme,

Le greffier,

N°2301381

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