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AccueilJurisprudence administrativeN° TA59-2301605

Tribunal Administratif de Lille — Décision N° TA59-2301605

mercredi 12 avril 2023

JuridictionTribunal Administratif de Lille
SectionTribunal Administratif de Lille
N° DossierTA59-2301605
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationD
FormationReconduite à la frontière
Avocat requérantCLEMENT D'ARMONT

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, enregistrés le 20 février 2023 et le 27 mars 2023, M. A E, représenté par Me Clément, demande au tribunal :

1°) de lui accorder le bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire ;

2°) d'annuler l'arrêté du 17 février 2023 par lequel le préfet du Nord a décidé de le transférer aux autorités espagnoles ;

3°) d'enjoindre au préfet du Nord d'enregistrer sa demande d'asile en procédure normale ou, subsidiairement, de réexaminer sa situation dans un délai de huit jours à compter du jugement à intervenir ;

4°) en cas d'admission à l'aide juridictionnelle, de mettre à la charge de l'État la somme de 1 500 euros à verser à son conseil sur le fondement des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative à charge pour ce dernier de renoncer au bénéfice de l'aide juridictionnelle en application de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 ou, en cas de refus d'admission à l'aide juridictionnelle, de mettre à la charge de l'État la somme de 1 800 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

M. E soutient que la décision attaquée :

- a été prise par une autorité incompétente ;

- est insuffisamment motivée ;

- est entachée d'une erreur de droit ;

- méconnaît les dispositions de l'article 17 du règlement n° 604/2013/UE du 26 juin 2013 et est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation dans leur application ;

- méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- méconnaît les stipulations du premier paragraphe de l'article 3 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;

- est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation.

La requête a été communiquée au préfet du Nord qui n'a pas produit de mémoire en défense.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;

- le règlement (UE) n° 604/2013 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013 ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné Mme C en application de l'article L. 572-5 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Varenne, magistrate désignée ;

- les observations de Me Aubertin, substituant Me Clément, qui conclut aux mêmes fins que la requête par les mêmes moyens ;

- les observations de M. E qui répond aux questions posées par le tribunal ;

- le préfet du Nord n'étant ni présent ni représenté.

Considérant ce qui suit :

1. M. E, ressortissant camerounais né le 10 août 1995 à Yaoundé (Cameroun), a déposé une demande d'asile enregistrée le 9 décembre 2022 par les services de la préfecture du Nord. A la suite du dépôt de cette demande, le préfet du Nord, constatant que les empreintes décadactylaires de M. E avaient été enregistrées par les autorités espagnoles le 10 octobre 2022, a saisi l'Espagne d'une demande de prise en charge le 15 décembre 2022 laquelle a fait connaître son accord le 25 janvier suivant. Par l'arrêté attaqué, le préfet du Nord a décidé de transférer de M. E aux autorités italiennes.

Sur la demande d'admission provisoire à l'aide juridictionnelle :

2. Aux termes de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique : " Dans les cas d'urgence (), l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée par la juridiction compétente ou son président. / L'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut également être accordée lorsque la procédure met en péril les conditions essentielles de vie de l'intéressé, notamment en cas d'exécution forcée emportant saisie de biens ou expulsion. / () / L'aide juridictionnelle provisoire devient définitive si le contrôle des ressources du demandeur réalisé a posteriori par le bureau d'aide juridictionnelle établit l'insuffisance des ressources. ".

3. Eu égard aux circonstances de l'espèce, il y a lieu de prononcer, en application des dispositions précitées, l'admission provisoire de M. E au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

4. En premier lieu, eu égard au caractère réglementaire des arrêtés de délégation de signature, soumis à la formalité de publication, le juge peut, sans méconnaître le principe du caractère contradictoire de la procédure, se fonder sur l'existence de ces arrêtés alors même que ceux-ci ne sont pas versés au dossier. Par un arrêté du 15 février 2023, publié le même jour au recueil n° 42 des actes administratifs de la préfecture, le préfet du Nord a donné délégation à Mme B D, cheffe du bureau de l'asile, à l'effet de signer, en particulier, la décision attaquée. Le moyen d'incompétence de la signataire de la décision litigieuse, qui manque en fait, doit donc être écarté.

5. En deuxième lieu, est suffisamment motivée, au sens de l'article L. 572-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, une décision de transfert qui mentionne le règlement du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013 et comprend l'indication des éléments de fait sur lesquels l'autorité administrative se fonde pour estimer que l'examen de la demande présentée devant elle relève de la responsabilité d'un autre État membre. En l'espèce, l'arrêté attaqué vise le règlement n° 604/2013 du 26 juin 2013. Il mentionne, en outre, que les empreintes décadactylaires de M. E ont été enregistrées en Espagne le 10 octobre 2022, que l'Espagne est responsable de l'examen de sa demande d'asile et que les autorités de cet État ont explicitement accepté sa prise en charge. Par suite, le moyen tiré de l'insuffisance de motivation de la décision attaquée doit être écarté.

6. En troisième lieu, si M. E soutient que la décision attaquée est entachée d'une erreur de droit et d'une " erreur manifeste d'appréciation ", il n'assortit ses moyens d'aucune précision permettant d'en apprécier le bien-fondé. Ces moyens ne peuvent, par suite, qu'être écartés.

7. En quatrième lieu, aux termes de l'article 17 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 : " () 2. L'État membre dans lequel une demande de protection internationale est présentée et qui procède à la détermination de l'État membre responsable, ou l'État membre responsable, peut à tout moment, avant qu'une première décision soit prise sur le fond, demander à un autre État membre de prendre un demandeur en charge pour rapprocher tout parent pour des raisons humanitaires fondées, notamment, sur des motifs familiaux ou culturels, même si cet autre État membre n'est pas responsable au titre des critères définis aux articles 8 à 11 et 16. Les personnes concernées doivent exprimer leur consentement par écrit. () ". La faculté laissée à chaque État membre, par l'article 17 du règlement (UE) n° 604/2013 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013 précité, de décider d'examiner une demande de protection internationale qui lui est présentée par un ressortissant de pays tiers ou un apatride, même si cet examen ne lui incombe pas en vertu des critères fixés dans ce règlement, est discrétionnaire et ne constitue nullement un droit pour les demandeurs d'asile.

8. En outre, selon l'article 21 de la directive n° 2013/33/UE du 26 juin 2013 établissant des normes pour l'accueil des personnes demandant la protection internationale, les personnes vulnérables sont notamment représentées par les mineurs, les mineurs non accompagnés, les handicapés, les personnes âgées, les femmes enceintes, les parents isolés accompagnés d'enfants mineurs, les victimes de la traite des êtres humains, les personnes ayant des maladies graves, les personnes souffrant de troubles mentaux et les personnes ayant subi des tortures, des viols ou d'autres formes graves de violence psychologique, physique ou sexuelle, par exemple les victimes de mutilation génitale féminine.

9. M. E soutient que le préfet du Nord aurait dû faire application des dispositions précitées de l'article 17 du règlement n° 604/2013 (UE) du 26 juin 2013 eu égard à sa qualité de personne vulnérable en tant que personne atteinte de maladies graves, au suivi médical dont il bénéficie en France et dont il n'a pu bénéficier en Espagne, à l'impossibilité de voir sa demande d'asile examinée par les autorités espagnoles et à la présence de sa concubine et de son enfant sur le territoire française. En l'espèce, si M. E s'est présenté, lors de l'enregistrement de sa demande d'asile, comme vivant en concubinage avec une ressortissante camerounaise et leur fils, né le 7 avril 2019, il ressort des pièces du dossier, confirmées par les déclarations du requérant lors de l'audience, que le couple était séparé à la date d'édiction de la décision attaquée. Le requérant n'apporte en outre aucun élément de nature à établir qu'il entretiendrait des liens quelconques avec son enfant. En tout état de cause, il n'est pas contesté que la mère de cet enfant de même que ce dernier font l'objet d'une décision de transfert aux autorités espagnoles et que, par suite, la décision attaquée n'a pas pour effet de séparer M. E de son fils. Par ailleurs, s'il ressort des pièces du dossier que l'intéressé s'est vu diagnostiquer en France, au début du mois de janvier 2023, une hépatite B active puis, au cours d'une hospitalisation au centre hospitalier régional universitaire de Lille du 17 au 26 janvier 2023, une insuffisance rénale aiguë ainsi que des lésions pulmonaires d'étiologie indéterminée, et si sa qualité de personne vulnérable peut ainsi être établie, il ne résulte pas des pièces produites que ces pathologies nécessitaient, à la date de l'arrêté en litige, d'autres traitements qu'une surveillance rapprochée et une supplémentation en vitamine D. S'il résulte également des pièces du dossier que le requérant présente des troubles psychiques, aucun traitement ni suivi particulier n'avait été mis en place à la date de l'arrêté attaqué. Les éléments versés aux débats ne permettent pas davantage d'établir que le transfert du requérant aux autorités espagnoles pourrait être à l'origine d'une dégradation irrémédiable de son état de santé ou que ce dernier ne pourrait bénéficier d'une prise en charge médicale adéquate en Espagne.

A cet égard, le préfet du Nord a renvoyé aux autorités espagnoles, le 9 février 2023, le formulaire médical prévu par l'article 32 du règlement n° 604/2013 (UE) du 26 juin 2013 rempli par le requérant les informant des difficultés de santé rencontrées et les invitant à en tenir compte dans le cadre de l'exécution de la décision attaquée. Par ailleurs, la seule circonstance que le requérant ait fait l'objet d'une mesure d'éloignement prise à son encontre par les autorités espagnoles le 14 août 2022, peu après son interpellation dans une embarcation au large des îles Canaries, ne suffit pas à établir, d'une part, qu'il aurait été empêché de solliciter le bénéfice d'une protection internationale en Espagne et, d'autre part, qu'il ne pourrait, en cas de transfert dans cet État, désormais responsable de l'examen de sa demande d'asile, y déposer une demande de protection internationale qui sera effectivement examinée. Par suite, les moyens tirés de la méconnaissance des dispositions de l'article 17 du règlement n° 604/2013 (UE) du 26 juin 2013 et de ce que le préfet aurait commis une erreur manifeste d'appréciation en refusant d'en faire application doivent être écartés.

10. En cinquième lieu, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. 2. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui. ".

11. Ainsi qu'il a été énoncé au point 9 du présent jugement, l'ex-compagne et le fils de M. E font également l'objet d'une décision de transfert aux autorités espagnoles de sorte que la décision attaquée n'a pas pour effet de séparer le requérant de son enfant. Il ne ressort par ailleurs d'aucune pièce du dossier que le requérant disposerait d'attaches particulières sur le territoire français, où il est entré le 25 novembre 2022 selon les déclarations faites lors de son entretien en préfecture le 9 décembre 2022. En outre, ainsi qu'il a été énoncé plus haut, il n'est pas établi que sa fille bénéficiait, à la date de l'arrêté attaqué, d'un suivi médical particulier en France qui ne pourrait être poursuivi en Italie. Dans ces conditions, le moyen tiré de la violation des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales doit être écarté.

12. En dernier lieu, aux termes du premier paragraphe de l'article 3 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant : " " 1. Dans toutes les décisions qui concernent les enfants, qu'elles soient le fait des institutions publiques ou privées de protection sociale, des tribunaux, des autorités administratives ou des organes législatifs, l'intérêt supérieur de l'enfant doit être une considération primordiale () ". Il résulte de ces stipulations, qui peuvent être utilement invoquées à l'appui d'un recours pour excès de pouvoir, que, dans l'exercice de son pouvoir d'appréciation, l'autorité administrative doit accorder une attention primordiale à l'intérêt supérieur des enfants dans toutes les décisions les concernant.

13. Ainsi qu'il a été énoncé au point 11, la décision attaquée n'a pas pour effet de séparer le requérant de son fils. En outre, si ce dernier est scolarisé depuis son entrée en France en petite section de maternelle, il n'est pas démontré que cette scolarité ne pourrait être poursuivie en Espagne où il a vocation à suivre son père dès lors qu'il fait également l'objet d'une décision de transfert aux autorités espagnoles. Par suite, le moyen tiré de la violation des stipulations du premier paragraphe de l'article 3 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant doit être écarté.

14. Il résulte de tout ce qui précède que M. E n'est pas fondé à demander l'annulation de l'arrêté du 17 février 2023 par lequel le préfet du Nord a décidé de le transférer aux autorités espagnoles. Il y a lieu, par voie de conséquence, de rejeter ses conclusions à fin d'injonction ainsi que celles relatives aux frais de l'instance

D E C I D E :

Article 1er : M. E est admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale à titre provisoire.

Article 2 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à M. A E, à Me Norbert Clément et au préfet du Nord.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 12 avril 2023.

La magistrate désignée,

signé

M. C

Le greffier,

signé

B. NIEUWJAER

La République mande et ordonne au préfet du Nord en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution du présent jugement.

Pour expédition conforme,

Le greffier,

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