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AccueilJurisprudence administrativeN° TA59-2301828

Tribunal Administratif de Lille — Décision N° TA59-2301828

mercredi 12 avril 2023

JuridictionTribunal Administratif de Lille
SectionTribunal Administratif de Lille
N° DossierTA59-2301828
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationD
FormationReconduite à la frontière
Avocat requérantCLEMENT D'ARMONT

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, enregistrés le 27 février 2023 et le 28 mars 2023, Mme G A D, représentée par Me Clément, demande au tribunal :

1°) de lui accorder le bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire ;

2°) d'annuler l'arrêté du 22 février 2023 par lequel le préfet du Nord a décidé de la transférer aux autorités italiennes ;

3°) d'enjoindre au préfet du Nord d'enregistrer sa demande d'asile en procédure normale ou, subsidiairement, de réexaminer sa situation dans un délai de huit jours à compter du jugement à intervenir ;

4°) en cas d'admission à l'aide juridictionnelle, de mettre à la charge de l'État la somme de 1 500 euros à verser à son conseil sur le fondement des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative à charge pour ce dernier de renoncer au bénéfice de l'aide juridictionnelle en application de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 ou, en cas de refus d'admission à l'aide juridictionnelle, de mettre à la charge de l'État la somme de 1 800 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Mme A D soutient que la décision attaquée :

- a été prise par une autorité incompétente ;

- est insuffisamment motivée ;

- est entachée d'une erreur de droit ;

- méconnaît les dispositions de l'article 17 du règlement n° 604/2013/UE du 26 juin 2013 et est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation dans leur application ;

- méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- méconnaît les stipulations du premier paragraphe de l'article 3 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;

- est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation.

La requête a été communiquée au préfet du Nord qui n'a pas produit de mémoire en défense.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;

- la directive n° 2013/33/UE du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013 ;

- le règlement (UE) n° 604/2013 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013 ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné Mme C en application de l'article L. 572-5 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Varenne, magistrate désignée ;

- les observations de Me Aubertin, substituant Me Clément, représentant Mme A D qui conclut aux mêmes fins que la requête par les mêmes moyens ;

- les observations de Mme A D, assistée de M. F, interprète assermenté en langue arabe, qui répond aux questions posées par le tribunal ;

- le préfet du Nord n'étant ni présent ni représenté.

Considérant ce qui suit :

1. Mme A D, ressortissante soudanaise née le 1er janvier 1995, a déposé une demande d'asile enregistrée le 24 janvier 2023 par les services de la préfecture du Nord. A la suite du dépôt de cette demande, le préfet du Nord, constatant que Mme A D avait été enregistrée en qualité de demandeur d'asile par les autorités italiennes les 30 juin et 11 août 2022, a saisi l'Italie d'une demande de reprise en charge le 30 janvier 2023 laquelle a fait connaître son accord le 13 février suivant. Par l'arrêté attaqué, le préfet du Nord a décidé de transférer de Mme A D aux autorités italiennes.

Sur la demande d'admission provisoire à l'aide juridictionnelle :

2. Aux termes de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique : " Dans les cas d'urgence (), l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée par la juridiction compétente ou son président. / L'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut également être accordée lorsque la procédure met en péril les conditions essentielles de vie de l'intéressé, notamment en cas d'exécution forcée emportant saisie de biens ou expulsion. / () / L'aide juridictionnelle provisoire devient définitive si le contrôle des ressources du demandeur réalisé a posteriori par le bureau d'aide juridictionnelle établit l'insuffisance des ressources. ".

3. Eu égard aux circonstances de l'espèce, il y a lieu de prononcer, en application des dispositions précitées, l'admission provisoire de Mme A D au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

4. En premier lieu, eu égard au caractère réglementaire des arrêtés de délégation de signature, soumis à la formalité de publication, le juge peut, sans méconnaître le principe du caractère contradictoire de la procédure, se fonder sur l'existence de ces arrêtés alors même que ceux-ci ne sont pas versés au dossier. Par un arrêté du 15 février 2023, publié le même jour au recueil n° 42 des actes administratifs de la préfecture, le préfet du Nord a donné délégation à Mme B E, cheffe du bureau de l'asile, à l'effet de signer, en particulier, la décision attaquée. Le moyen d'incompétence de la signataire de la décision litigieuse, qui manque en fait, doit donc être écarté.

5. En deuxième lieu, est suffisamment motivée, au sens de l'article L. 572-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, une décision de transfert qui mentionne le règlement du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013 et comprend l'indication des éléments de fait sur lesquels l'autorité administrative se fonde pour estimer que l'examen de la demande présentée devant elle relève de la responsabilité d'un autre État membre. En l'espèce, l'arrêté attaqué vise le règlement n° 604/2013 du 26 juin 2013. Il mentionne, en outre, que Mme A D a été enregistrée en qualité de demandeur d'asile en Italie les 30 juin et 1er août 2022, que l'Italie est responsable de l'examen de sa demande d'asile et que les autorités de cet État ont explicitement accepté sa reprise en charge. Par suite, le moyen tiré de l'insuffisance de motivation de la décision attaquée doit être écarté.

6. En troisième lieu, si Mme A D soutient que la décision attaquée est entachée d'une erreur de droit et d'une " erreur manifeste d'appréciation ", elle n'assortit ses moyens d'aucune précision permettant d'en apprécier le bien-fondé. Ces moyens ne peuvent, par suite, qu'être écartés.

7. En quatrième lieu, aux termes de l'article 3 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 : " 1. Les États membres examinent toute demande de protection internationale présentée par un ressortissant de pays tiers ou par un apatride sur le territoire de l'un quelconque d'entre eux, y compris à la frontière ou dans une zone de transit. La demande est examinée par un seul État membre, qui est celui que les critères énoncés au chapitre III désignent comme responsable. () 2. () / Lorsqu'il est impossible de transférer un demandeur vers l'État membre initialement désigné comme responsable parce qu'il y a de sérieuses raisons de croire qu'il existe dans cet État membre des défaillances systémiques dans la procédure d'asile et les conditions d'accueil des demandeurs, qui entraînent un risque de traitement inhumain ou dégradant au sens de l'article 4 de la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne, l'État membre procédant à la détermination de l'État membre responsable poursuit l'examen des critères énoncés au chapitre III afin d'établir si un autre État membre peut être désigné comme responsable/ ()". Par ailleurs, aux termes de l'article 17 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 : " () 2. L'État membre dans lequel une demande de protection internationale est présentée et qui procède à la détermination de l'État membre responsable, ou l'État membre responsable, peut à tout moment, avant qu'une première décision soit prise sur le fond, demander à un autre État membre de prendre un demandeur en charge pour rapprocher tout parent pour des raisons humanitaires fondées, notamment, sur des motifs familiaux ou culturels, même si cet autre État membre n'est pas responsable au titre des critères définis aux articles 8 à 11 et 16. Les personnes concernées doivent exprimer leur consentement par écrit. () ". La faculté laissée à chaque État membre, par l'article 17 du règlement (UE) n° 604/2013 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013 précité, de décider d'examiner une demande de protection internationale qui lui est présentée par un ressortissant de pays tiers ou un apatride, même si cet examen ne lui incombe pas en vertu des critères fixés dans ce règlement, est discrétionnaire et ne constitue nullement un droit pour les demandeurs d'asile.

8. En outre, selon l'article 21 de la directive n° 2013/33/UE du 26 juin 2013 établissant des normes pour l'accueil des personnes demandant la protection internationale, les personnes vulnérables sont notamment représentées par les mineurs, les mineurs non accompagnés, les handicapés, les personnes âgées, les femmes enceintes, les parents isolés accompagnés d'enfants mineurs, les victimes de la traite des êtres humains, les personnes ayant des maladies graves, les personnes souffrant de troubles mentaux et les personnes ayant subi des tortures, des viols ou d'autres formes graves de violence psychologique, physique ou sexuelle, par exemple les victimes de mutilation génitale féminine.

9. Mme A D soutient que le préfet du Nord aurait dû faire application des dispositions précitées de l'article 17 du règlement n° 604/2013 (UE) du 26 juin 2013 eu égard à sa qualité de personne vulnérable en tant que parent d'un enfant mineur handicapé, à la défaillance des autorités italiennes dans la prise en charge des demandeurs d'asile, en particulier de ceux nécessitant une attention particulière du fait de leur vulnérabilité, et au suivi médical dont bénéficie son enfant en France. En l'espèce, il ressort des pièces du dossier que Mme A D est entrée en France accompagnée de son époux et de leur fille mineure, née le 15 septembre 2021, laquelle souffre d'une paralysie des membres inférieurs secondaire à un spina bifida ainsi que d'une hydrocéphalie avec dérivation ventriculopéritonéale. Eu égard à sa qualité de parent d'un enfant mineur atteint de handicap, la requérante peut être regardée comme une personne vulnérable au sens de dispositions précitées de l'article 21 de la directive n° 2013/33/UE du 26 juin 2013. Si elle fait valoir que le préfet du Nord n'aurait pas pris en compte sa vulnérabilité et ne se serait pas assuré, par la transmission du formulaire médical prévu par les dispositions de l'article 32 du règlement n° 604/2013 (UE) du 26 juin 2013, de ce que les autorités italiennes pourraient lui offrir une prise en charge adaptée, il ressort des pièces du dossier que l'intéressée n'a mentionné les problèmes de santé de sa fille que lors de la notification de l'arrêté de transfert la concernant, qu'elle s'est vu remettre à cette occasion le formulaire médical précité et a été invitée à le remplir afin que le préfet puisse informer les autorités italiennes des besoins spécifiques de la famille dans le cadre de l'exécution du transfert la concernant elle et son époux. Ainsi, la circonstance que, à la date de la décision attaquée, ce formulaire n'ait pas encore été transmis aux autorités italienne ne saurait à elle seule faire présumer de ce que ces dernières ne garantiraient pas une prise en charge adaptée à l'intéressée, à son époux et à leur enfant. En outre si Mme A D se prévaut d'un courrier daté du 5 décembre 2022 adressé par les autorités italiennes aux autorités des autres États membres chargées de la mise en œuvre du règlement n° 604/2013 (UE) du 26 juin 2013 les invitant à suspendre l'exécution des transferts à destination de l'Italie en raison de contraintes techniques liées à la saturation des dispositifs d'accueil des demandeurs d'asile, ce courrier, qui ne précise d'ailleurs pas la durée de cette suspension, ne saurait démontrer à lui seul l'existence de défaillances systémiques dans la prise en charge des demandeurs d'asile en Italie et ne saurait davantage faire présumer de l'absence de prise en charge spécifique de Mme A D et de sa famille en cas de transfert en Italie alors d'ailleurs que les autorités italiennes ont explicitement accepté sa reprise en charge et ont fait mention, dans leur courrier d'acceptation, de la présence de son enfant mineur. Par ailleurs, en se bornant à produire un courrier d'adressage d'une pédiatre établi le jour même de l'édiction de l'arrêté en litige et qui reprend les pathologies dont souffre sa fille, la requérante n'établit pas, contrairement à ce qu'elle soutient, que son enfant aurait bénéficié, à la date de l'arrêté attaqué, d'un suivi médical particulier en France. Il ressort par ailleurs de ce courrier que sa fille a déjà subi, avant son arrivée en France, des interventions chirurgicales en lien avec ses problèmes de santé. Interrogée sur ce point lors de l'audience, la requérante a indiqué que son enfant avait pu bénéficier de deux interventions chirurgicales en Italie. Il ne peut ainsi être établi que la fille de l'intéressée ne pourrait bénéficier d'un traitement adéquat en cas de transfert en Italie. Il n'est pas davantage établi, ni même allégué, qu'elle ne pourrait voyager accompagnée de ses parents sans que cela ne porte une atteinte irrémédiable à son état de santé. Par suite, les moyens tirés de la méconnaissance des dispositions de l'article 17 du règlement n° 604/2013 (UE) du 26 juin 2013 et de ce que le préfet aurait commis une erreur manifeste d'appréciation en refusant d'en fait application doivent être écartés.

10. En cinquième lieu, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. 2. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui. ".

11. Il ressort des pièces du dossier que l'époux et l'enfant de Mme A D font également l'objet d'une décision de transfert aux autorités italiennes de sorte que la décision attaquée n'a pas pour effet de séparer la cellule familiale. Il ne ressort par ailleurs d'aucune pièce du dossier que la requérante disposerait d'attaches particulières sur le territoire français, où elle est entrée au début du mois de janvier 2023 selon ses déclarations lors de son entretien en préfecture le 24 janvier 2023. En outre, ainsi qu'il a été énoncé plus haut, il n'est pas établi que sa fille bénéficiait, à la date de l'arrêté attaqué, d'un suivi médical particulier en France qui ne pourrait être poursuivi en Italie. Dans ces conditions, le moyen tiré de la violation des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales doit être écarté.

12. En dernier lieu, aux termes du premier paragraphe de l'article 3 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant : " " 1. Dans toutes les décisions qui concernent les enfants, qu'elles soient le fait des institutions publiques ou privées de protection sociale, des tribunaux, des autorités administratives ou des organes législatifs, l'intérêt supérieur de l'enfant doit être une considération primordiale () ". Il résulte de ces stipulations, qui peuvent être utilement invoquées à l'appui d'un recours pour excès de pouvoir, que, dans l'exercice de son pouvoir d'appréciation, l'autorité administrative doit accorder une attention primordiale à l'intérêt supérieur des enfants dans toutes les décisions les concernant.

13. Ainsi qu'il a été énoncé au point 11, la décision attaquée n'a pas pour effet de séparer la cellule familiale constituée par Mme A D, son époux et leur enfant. Ainsi qu'il a également été énoncé précédemment, il n'est pas établi que l'enfant du couple bénéficierait d'une prise en charge médicale particulière en France ni qu'elle ne pourrait bénéficier de soins adéquats en Italie, où elle a d'ailleurs subi deux interventions chirurgicales avant son arrivée en France. Par suite, le moyen tiré de la violation des stipulations du premier paragraphe de l'article 3 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant doit être écarté.

14. Il résulte de tout ce qui précède que Mme A D n'est pas fondée à demander l'annulation de l'arrêté du 22 février 2023 par lequel le préfet du Nord a décidé de la transférer aux autorités italiennes. Il y a lieu, par voie de conséquence, de rejeter ses conclusions à fin d'injonction ainsi que celles relatives aux frais de l'instance.

D E C I D E :

Article 1er : Mme A D est admise au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale à titre provisoire.

Article 2 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à Mme G A D, à Me Norbert Clément et au préfet du Nord.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 12 avril 2023.

La magistrate désignée,

signé

M. C

Le greffier,

signé

B. NIEUWJAER

La République mande et ordonne au préfet du Nord en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution du présent jugement.

Pour expédition conforme,

Le greffier,

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