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AccueilJurisprudence administrativeN° TA59-2302044

Tribunal Administratif de Lille — Décision N° TA59-2302044

vendredi 29 mars 2024

JuridictionTribunal Administratif de Lille
SectionTribunal Administratif de Lille
N° DossierTA59-2302044
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation7ème chambre
Avocat requérantGOMMEAUX

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, enregistrés le 6 mars 2023 et le 30 novembre 2023, Mme A B, représentée par Me Gommeaux, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 28 novembre 2022 par lequel le préfet du Pas-de-Calais a rejeté sa demande de titre de séjour, lui a fait obligation de quitter le territoire français dans le délai de trente jours, a fixé son pays de destination et a prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée d'un an ;

2°) d'enjoindre au préfet du Pas-de-Calais de lui délivrer un certificat de résidence algérien portant la mention " vie privée et familiale " dans le délai d'un mois à compter de la notification du jugement à intervenir sous astreinte de 150 euros par jour de retard ou, à défaut, de réexaminer sa demande de titre de séjour dans les mêmes conditions de délai et d'astreinte, et de lui délivrer, dans l'attente de ce réexamen, un récépissé de demande de titre de séjour l'autorisant à travailler dans le délai de quinze jours à compter de la notification du jugement à intervenir ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 2 000 euros à verser à son avocat, Me Gommeaux, au titre des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991, sous réserve que son conseil renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat.

Elle soutient que :

S'agissant de la décision portant refus de séjour :

- elle a été signée par une autorité incompétente ;

- elle méconnaît les stipulations de l'article 6-5 de l'accord franco-algérien du 27 décembre 1968 ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation.

S'agissant de la décision portant obligation de quitter le territoire français :

- elle est illégale en raison de l'illégalité de la décision portant refus de séjour ;

- elle a été signée par une autorité incompétente ;

- elle méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- elle méconnaît les stipulations des articles 3-1 et 9 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant.

S'agissant de la décision portant interdiction de retour sur le territoire français :

- elle est illégale en raison de l'illégalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français ;

- elle est insuffisamment motivée ;

- elle est entachée d'une erreur d'appréciation.

Par un mémoire en défense, enregistré le 3 mai 2023, le préfet du Pas-de-Calais conclut au rejet de la requête.

Il soutient que les moyens soulevés par Mme B ne sont pas fondés.

Mme B a été admise au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du bureau d'aide juridictionnelle près le tribunal judiciaire de Lille du 9 janvier 2023.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;

- l'accord franco-algérien du 27 décembre 1968 modifié, relatif à la circulation, à l'emploi et au séjour en France des ressortissants algériens et de leurs familles ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Le président de la formation de jugement a dispensé la rapporteure publique, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Le rapport de Mme Barre a été entendu au cours de l'audience publique.

Considérant ce qui suit :

1. Mme B, ressortissante algérienne née le 1er février 1995, a épousé un ressortissant français, le 18 octobre 2017. Elle est entrée en France le 18 juillet 2018 sous couvert d'un visa " famille de français " valable du 4 juillet au 30 décembre 2018. Mme B a ensuite été mise en possession d'un premier titre de séjour valable du 11 février 2021 au 10 décembre 2022. Le 5 février 2022, elle a sollicité le renouvellement de son titre de séjour " eu égard à sa vie privée et familiale ". Par un arrêté du 28 novembre 2022, dont l'intéressée demande l'annulation, le préfet du Pas-de-Calais a rejeté sa demande de titre de séjour, lui a fait obligation de quitter le territoire français dans le délai de trente jours, en fixant son pays de destination et a prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée d'un an.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

2. Aux termes des stipulations de l'article 6 de l'accord franco-algérien du 27 décembre 1968 : " () Le certificat de résidence portant la mention ''vie privée et familiale'' est délivré de plein droit : () 2) au ressortissant algérien, marié avec un ressortissant de nationalité française, à condition que son entrée sur le territoire français ait été régulière, que le conjoint ait conservé la nationalité française et, lorsque le mariage a été célébré à l'étranger, qu'il ait été transcrit préalablement sur les registres de l'état civil français () Le premier renouvellement du certificat de résidence délivré au titre du 2) ci-dessus est subordonné à une communauté de vie effective entre époux ". Ces stipulations régissent de manière complète les conditions dans lesquelles les ressortissants algériens peuvent être admis à séjourner en France et y exercer une activité professionnelle, les règles concernant la nature des titres de séjour qui peuvent leur être délivrés, ainsi que les conditions dans lesquelles leurs conjoints et leurs enfants mineurs peuvent s'installer en France. Si une ressortissante algérienne ne peut utilement invoquer les dispositions de l'article L. 423-5 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile relatives au renouvellement du titre de séjour lorsque l'étranger a subi des violences conjugales et que la communauté de vie a été rompue, il appartient au préfet, dans l'exercice du pouvoir discrétionnaire dont il dispose sur ce point, d'apprécier, compte tenu de l'ensemble des éléments de la situation personnelle de l'intéressée, et notamment des violences conjugales alléguées, l'opportunité d'une mesure de régularisation. Il appartient seulement au juge de l'excès de pouvoir, saisi d'un moyen en ce sens, de vérifier que le préfet n'a pas commis d'erreur manifeste dans l'appréciation portée sur la situation personnelle de l'intéressée.

3. D'une part, il ressort des pièces du dossier que Mme B a déposé une main courante, le 6 septembre 2018, pour des faits de violences conjugales à l'encontre de son époux, ressortissant français. Le 11 septembre 2018, la requérante portait plainte pour de nouvelles violences conjugales. Elle produit un certificat médical du même jour constatant des cervicalgies, lombalgies, dorsalgies, des hématomes au niveau des deux membres inférieurs et supérieurs et un choc psychoaffectif. Ce certificat fixait la période d'incapacité totale de travail (ITT) à huit jours. Il ressort également des pièces du dossier que Mme B a été reçue les 20 septembre, 27 septembre, 9 octobre, 25 octobre, 13 novembre et 5 décembre 2018 par une psychologue en commissariat de la circonscription de Lens Agglomération à la suite de cette plainte. Lors de l'examen médico-légal réalisé le 19 avril 2019, Mme B a réitéré avoir été victime de violences conjugales en septembre 2018 sous la forme de coups de poings au visage, aux membres supérieurs et inférieurs et de saisie capillaire. Il ressort enfin des pièces du dossier que la requérante a pris l'attache d'un avocat afin de faire avancer la procédure engagée à l'encontre de son mari et que les faits dénoncés n'ont pas donné lieu à un classement sans suite ou à une décision de relaxe.

4. D'autre part, il ressort des pièces du dossier que la requérante, qui produit quatorze témoignages attestant des liens personnels et familiaux tissés sur le territoire français, jouit en France de la présence de deux sœurs, un beau-frère, quatre oncles, une tante, des cousins, neveux et nièces, dont cinq au moins ont la nationalité française, alors que l'intéressée soutient ne plus avoir d'attaches dans son pays d'origine depuis le décès de sa mère en 2016. Il est par ailleurs constant que la sœur de Mme B, de nationalité française, l'a accompagnée lors de son dépôt de plainte et l'héberge depuis lors.

5. Dans ces conditions, en refusant de délivrer à Mme B un titre de séjour, le préfet du Pas-de-Calais a commis une erreur manifeste d'appréciation.

6. Il résulte de ce précède, sans qu'il soit besoin de se prononcer sur les autres moyens de la requête, que la décision du 28 novembre 2022 par laquelle le préfet du Pas-de-Calais a refusé de délivrer à Mme B un titre de séjour doit être annulée ainsi que, par voie de conséquence, les décisions du même jour portant obligation de quitter le territoire français dans le délai de trente jours, fixation du pays de destination et interdiction de retour sur le territoire français pour une durée d'un an.

Sur les conclusions à fin d'injonction et d'astreinte :

7. Eu égard au motif qui la fonde, l'annulation de l'arrêté du 28 novembre 2022 implique nécessairement que soit enjoint au préfet du Pas-de-Calais de délivrer à Mme B un certificat de résidence algérien portant la mention " vie privée et familiale " dans le délai d'un mois à compter de la notification du présent jugement. Il n'y a pas lieu d'assortir cette injonction d'une astreinte.

Sur les frais liés au litige :

8. Mme B a obtenu le bénéfice de l'aide juridictionnelle totale. Par suite, son avocat peut se prévaloir des dispositions du deuxième alinéa de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, et sous réserve que Me Gommeaux, avocat de Mme B, renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'État, de mettre à la charge de l'Etat le versement à Me Gommeaux de la somme de 1 200 euros.

DÉCIDE :

Article 1er : L'arrêté en date du 28 novembre 2022 par lequel le préfet du Pas-de-Calais a rejeté la demande de titre de séjour présentée par Mme B, lui a fait obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours, en fixant son pays de destination et a prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français pendant une durée d'un an est annulé.

Article 2 : Il est enjoint au préfet du Pas-de-Calais de délivrer à Mme B un certificat de résidence algérien portant la mention " vie privée et familiale " dans le délai d'un mois à compter de la notification du présent jugement.

Article 3 : L'Etat versera à Me Gommeaux, avocat de Mme B, une somme de 1 200 euros en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et du deuxième alinéa de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991, sous réserve que Me Gommeaux renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat.

Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à Mme A B, au préfet du Pas-de-Calais et à Me Gommeaux.

Copie sera adressée au ministre de l'intérieur et des outre-mer.

Délibéré après l'audience du 8 mars 2024, à laquelle siégeaient :

M. Paganel, président,

Mme Célino, première conseillère,

Mme Barre, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 29 mars 2024.

La rapporteure,

Signé

C. BARRELe président,

Signé

M. PAGANEL

La greffière,

Signé

D. WISNIEWSKI

La République mande et ordonne au préfet du Pas-de-Calais en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière

N°2302044

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