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AccueilJurisprudence administrativeN° TA59-2304448

Tribunal Administratif de Lille — Décision N° TA59-2304448

lundi 18 décembre 2023

JuridictionTribunal Administratif de Lille
SectionTribunal Administratif de Lille
N° DossierTA59-2304448
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation1ère Chambre
Avocat requérantGOMMEAUX

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 16 mai 2023, Mme B A, représentée par Me Gommeaux, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 23 novembre 2022 par lequel le préfet du Nord a refusé de lui renouveler son titre de séjour, lui a fait obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours, a fixé le pays de destination et lui a interdit le retour sur ce territoire pendant un an ;

2°) d'enjoindre au préfet du Nord de lui délivrer un titre de séjour portant la mention " vie privée et familiale " ou, à défaut, de procéder au réexamen de sa situation dans un délai de quinze jours à compter de la notification du jugement à intervenir, sous astreinte de 150 euros par jour de retard ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 500 euros à verser à son conseil en application des dispositions combinées de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991, contre renonciation de la part de ce conseil au bénéfice de l'indemnité versée au titre de l'aide juridictionnelle.

Elle soutient que :

En ce qui concerne la décision portant refus de renouvellement de son titre de séjour :

- cette décision est insuffisamment motivée ;

- elle est entachée d'une erreur de droit et d'une erreur d'appréciation dans l'application des dispositions de l'article L. 423-5 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- elle méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste dans l'appréciation de ses conséquences sur sa situation personnelle ;

En ce qui concerne la décision portant obligation de quitter le territoire français :

- il n'est pas établi que la décision attaquée ait été prise par une autorité habilitée ;

- elle est illégale par voie de conséquence de l'illégalité de la décision portant refus de renouvellement de son titre de séjour ;

- elle méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- elle méconnaît les stipulations des articles 3-1 et 9-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste dans l'appréciation de ses conséquences sur sa situation personnelle ;

En ce qui concerne la décision portant interdiction de retour sur le territoire français :

- cette décision est insuffisamment motivée ;

- elle est illégale par voie de conséquence de l'illégalité de la décision portant refus de renouvellement de son titre de séjour et de celle portant obligation de quitter le territoire français ;

- elle est entachée d'une erreur d'appréciation dans l'application des dispositions des articles L. 612-8 et L. 6121-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

La procédure a été communiquée au préfet du Nord qui n'a pas produit de mémoire en défense.

La clôture d'instruction a été fixée au 22 juin 2023 par une ordonnance du 23 mai 2023.

Mme A a obtenu le bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 13 mars 2023.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la convention internationale relative aux droits de l'enfant signée à New-York le

26 janvier 1990 ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

La présidente de la formation de jugement a dispensé la rapporteure publique, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Piou,

- et les observations de Me Périnaud, substituant Me Gommeaux, représentant Mme A.

Considérant ce qui suit :

1. Mme B A, ressortissante marocaine née le 16 janvier 1992 à Nador (Maroc), est entrée en France le 7 juillet 2018 sous couvert d'un visa de long séjour valant titre de séjour, valable du 18 juin 2018 au 18 juin 2019. Elle a ensuite été mise en possession d'un titre de séjour pluriannuel en qualité de conjointe de Français valable du 3 septembre 2019 au 2 septembre 2021. Elle a sollicité le 21 juillet 2021, le renouvellement de ce titre de séjour, qui lui a été refusé par un arrêté du préfet du Nord du 23 novembre 2022, assorti d'une obligation de quitter le territoire français sous trente jours et d'une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée d'un an. Par la présente requête, Mme A demande au tribunal d'annuler cet arrêté.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

En ce qui concerne la décision portant refus de renouvellement de son titre de séjour :

2. En premier lieu, l'arrêté attaqué, qui n'avait par ailleurs pas à indiquer de manière exhaustive l'ensemble des éléments afférents à la situation personnelle de Mme A, mentionne, avec une précision suffisante, les considérations de droit et de fait qui en constituent le fondement en citant notamment les dispositions de l'article L. 423-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et en faisant état de ses conditions d'entrée et de séjour sur le territoire français, de sa situation familiale, notamment de la rupture de la communauté de vie avec son conjoint, de sa situation professionnelle et de ses attaches dans son pays d'origine. Par suite, le moyen tiré de l'insuffisante motivation de cet arrêté doit être écarté.

3. En deuxième lieu, aux termes de l'article L. 423-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger marié avec un ressortissant français, se voit délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale " d'une durée d'un an lorsque les conditions suivantes sont réunies : / 1° La communauté de vie n'a pas cessé depuis le mariage ; / 2° Le conjoint a conservé la nationalité française ; / 3° Lorsque le mariage a été célébré à l'étranger, il a été transcrit préalablement sur les registres de l'état civil français ". Aux termes de l'article L. 423-3 de ce code : " () Le renouvellement de la carte est subordonné au maintien du lien conjugal et de la communauté de vie avec le conjoint qui doit avoir conservé la nationalité française ". Enfin, aux termes de l'article L. 423-5 du même code : " La rupture de la vie commune n'est pas opposable lorsqu'elle est imputable à des violences familiales ou conjugales () ".

4. Il ressort des pièces du dossier que Mme A a épousé le 4 octobre 2017 un ressortissant français et que la vie commune a pris fin à la fin de l'année 2020. Pour établir que la rupture de la communauté de vie serait justifiée par des faits de violences et de viols commis à son égard de 2018 à 2020, la requérante se borne à produire un procès-verbal de dépôt de plainte effectué le 23 décembre 2020, un procès-verbal dressé par les services de police faisant état de ce qu'elle déclare disposer d'un enregistrement audio dans lequel son époux reconnait des faits de violence à son égard ainsi que deux certificats médicaux faisant état des déclarations de l'intéressée et de la présence d'une ecchymose sur son bras à une date où elle déclarait ne plus résider avec son époux, ainsi que les conclusions d'un rapport médico-légal concernant son ex-époux, à l'exclusion donc de tout témoignage de voisins ou d'amis, de photos ou messages susceptibles de corroborer ses propres déclarations. Dans ces conditions, l'intéressée n'établit pas que la communauté de vie aurait cessé à raison de faits de violences commises à son égard. Par suite, les moyens tirés de l'existence d'une erreur d'appréciation et d'une erreur de droit commises dans l'application des dispositions précitées du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile doivent être écartés.

5. En troisième lieu, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. / 2. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui. ".

6. Il ressort des pièces du dossier que Mme A est séparée de son conjoint depuis la fin de l'année 2020, qu'elle déclare avoir rencontré son nouveau compagnon, compatriote titulaire d'une carte de résident de dix ans valable jusqu'au 22 janvier 2025, dans le cadre de son activité professionnelle et avoir débuté une vie commune en juin 2021. Toutefois, elle n'établit par aucune pièce l'ancienneté de cette nouvelle relation et de leur communauté de vie, laquelle serait en tout état de cause récente à la date de la décision litigieuse. Par ailleurs, s'il ressort des pièces du dossier qu'elle a donné naissance à une enfant, née de cette relation, le 26 décembre 2022, cette circonstance, postérieure à la date de la décision litigieuse, est sans incidence sur sa légalité. Elle ne fait en outre état d'aucune autre attache sur le territoire français, alors qu'elle n'apparait pas isolée au Maroc, où elle a vécu jusqu'à l'âge de 26 ans et où résident encore ses parents avec qui elle n'a pas rompu tout lien. Dans ces conditions, malgré l'existence d'une insertion professionnelle récente, la décision en litige n'a pas porté une atteinte disproportionnée au droit de la requérante de mener une vie privée et familiale normale. Par suite, le moyen tiré de la méconnaissance des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales doit être écarté.

7. En dernier lieu, eu égard aux motifs retenus au point précédent, le moyen tiré de l'existence d'une erreur manifeste d'appréciation commise par le préfet du Nord au regard des conséquences de sa décision sur la situation personnelle de l'intéressée doit être écarté.

8. Il résulte de tout ce qui précède que les conclusions à fin d'annulation de la décision contestée portant refus de renouvellement de son titre de séjour doivent être rejetées.

En ce qui concerne la décision portant obligation de quitter le territoire français :

9. En premier lieu, eu égard au caractère réglementaire des arrêtés de délégation de signature, soumis à la formalité de publication, le juge peut, sans méconnaître le principe du caractère contradictoire de la procédure, se fonder sur l'existence de ces arrêtés alors même que ceux-ci ne sont pas versés au dossier. Par un arrêté du 13 octobre 2022, régulièrement publié au recueil des actes administratifs de l'Etat dans le département n° 245 du même jour, le préfet du Nord a donné délégation à M. C, adjoint à la cheffe du bureau du contentieux et du droit des étrangers, en cas d'absence ou d'empêchement de cette dernière, à l'effet de signer, notamment, les décisions portant obligation de quitter le territoire. Par suite, le moyen tiré de l'incompétence de l'auteur de la décision contestée doit être écarté.

10. En deuxième lieu, il résulte de ce qui a été dit précédemment que la requérante n'est pas fondée à se prévaloir de l'illégalité de la décision lui refusant le renouvellement de son titre de séjour au soutien de ses conclusions à fin d'annulation de la décision portant obligation de quitter le territoire français.

11. En troisième lieu, pour les mêmes motifs que ceux énoncés au point 6, les moyens tirés de la méconnaissance des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et de l'existence d'une erreur manifeste d'appréciation doivent être écartés

12. En dernier lieu, aux termes du 1er alinéa de l'article 3 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant : " Dans toutes les décisions qui concernent les enfants, qu'elles soient le fait d'institutions publiques ou privées de protection sociale, des tribunaux, des autorités administratives ou des organes législatifs, l'intérêt supérieur de l'enfant doit être une considération primordiale ". Aux termes du 11e alinéa de l'article 9 de cette même convention : " Les Etats parties veillent à ce que l'enfant ne soit pas séparé de ses parents contre leur gré, à moins que les autorités compétentes ne décident, sous réserve de révision judiciaire et conformément aux lois et procédures applicables, que cette séparation est nécessaire dans l'intérêt supérieur de l'enfant. Une décision en ce sens peut être nécessaire dans certains cas particuliers, par exemple lorsque les parents maltraitent ou négligent l'enfant, ou lorsqu'ils vivent séparément et qu'une décision doit être prise au sujet du lieu de résidence de l'enfant ".

13. S'il ressort des pièces du dossier que Mme A a donné naissance à un enfant le 26 décembre 2022, cette circonstance est postérieure à la décision litigieuse. Par suite, le moyen tiré de la méconnaissance des stipulations de l'article 3-1 précité de la convention internationale relative aux droits de l'enfant doit être écarté. Par ailleurs, elle ne peut utilement se prévaloir des stipulations de l'article 9-1 de cette convention qui créent seulement des obligations entre Etats sans ouvrir de droits aux particuliers.

14. Il résulte de tout ce qui précède que les conclusions à fin d'annulation de la décision contestée portant obligation de quitter le territoire français doivent être rejetées.

En ce qui concerne la décision portant interdiction de retour sur le territoire français :

15. Aux termes de l'article L. 612-8 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Lorsque l'étranger n'est pas dans une situation mentionnée aux articles L. 612-6 et L. 612-7, l'autorité administrative peut assortir la décision portant obligation de quitter le territoire français d'une interdiction de retour sur le territoire français. / Les effets de cette interdiction cessent à l'expiration d'une durée, fixée par l'autorité administrative, qui ne peut excéder deux ans à compter de l'exécution de l'obligation de quitter le territoire français. ". Et, aux termes de l'article L. 612-10 du même code : " Pour fixer la durée des interdictions de retour mentionnées aux articles L. 612-6 et L. 612-7, l'autorité administrative tient compte de la durée de présence de l'étranger sur le territoire français, de la nature et de l'ancienneté de ses liens avec la France, de la circonstance qu'il a déjà fait l'objet ou non d'une mesure d'éloignement et de la menace pour l'ordre public que représente sa présence sur le territoire français. / Il en est de même pour l'édiction et la durée de l'interdiction de retour mentionnée à l'article L. 612-8 ainsi que pour la prolongation de l'interdiction de retour prévue à l'article L. 612-11 ".

16. Il ressort des pièces du dossier que Mme A, qui n'a fait l'objet d'aucune mesure d'éloignement précédente et ne constitue pas une menace à l'ordre public, séjournait régulièrement en France depuis près de quatre ans à la date de la décision litigieuse. Si sa relation avec son nouveau compagnon était pour le moins récente à la date de la décision contestée et si sa fille n'est née que postérieurement à la décision litigieuse, les circonstances de l'espèce ne sont pas de nature à justifier qu'une interdiction de retour sur le territoire soit prise à son encontre. Le préfet du Nord a, par suite, commis une erreur d'appréciation.

17. Il résulte de tout ce qui précède que Mme A est seulement fondée à demander l'annulation de la décision portant interdiction de retour sur le territoire français qu'elle conteste.

Sur les conclusions aux fins d'injonction sous astreinte :

18. Le présent jugement n'implique aucune mesure d'exécution. Dès lors, les conclusions de la requête aux fins d'injonction sous astreinte doivent être rejetées.

Sur les frais liés au litige :

19. Dans les circonstances de l'espèce, il n'y a pas lieu de faire droit aux conclusions présentées sur le fondement des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

D E C I D E :

Article 1er : La décision du 23 novembre 2022 portant interdiction de retour sur le territoire français est annulée.

Article 2 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à Mme B A, à Me Gommeaux et au préfet du Nord.

Délibéré après l'audience du 21 novembre 2023, à laquelle siégeaient :

Mme Leguin, présidente,

M. Borget, premier conseiller,

Mme Piou, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 18 décembre 2023.

La rapporteure,

Signé

C. PIOU

La présidente,

Signé

A-M. LEGUIN

La greffière,

Signé

S. SING

La République mande et ordonne au préfet du Nord en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

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