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AccueilJurisprudence administrativeN° TA59-2304466

Tribunal Administratif de Lille — Décision N° TA59-2304466

mardi 6 juin 2023

JuridictionTribunal Administratif de Lille
SectionTribunal Administratif de Lille
N° DossierTA59-2304466
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
FormationReconduite à la frontière
Avocat requérantMARSEILLE

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 17 mai 2023 et un mémoire complémentaire enregistré le 22 mai 2023, M. A B, représenté par Me Marseille, demande au tribunal, dans le dernier état de ses écritures :

1°) de lui accorder le bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire ;

2°) d'annuler l'arrêté en date du 16 mai 2023 par lequel le préfet du Nord a décidé son transfert aux autorités espagnoles et son assignation à résidence pour une durée de quarante-cinq jours ;

3°) d'enjoindre au préfet d'enregistrer sa demande d'asile en procédure normale, et en conséquence de lui délivrer un dossier OFPRA ainsi qu'une attestation de demande d'asile " procédure normale " dans un délai de huit jours à compter de la notification du jugement à intervenir ou, à défaut, de réexaminer sa situation de M. B dans un délai de quinze jours à compter de la décision à intervenir ;

4°) en cas d'admission à l'aide juridictionnelle totale, de mettre à la charge de l'État la somme de 1 500 euros qu'il versera à son conseil en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 ;

5°) en cas de refus d'admission à l'aide juridictionnelle totale, de mettre à la charge de l'État une somme de 1 800 euros en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

S'agissant de la décision de transfert :

- la compétence de l'auteur de la décision n'est pas démontrée ;

- la décision est insuffisamment motivée ;

- elle méconnaît les dispositions de l'article 3, de l'article 13.1 et de l'article 21 du règlement (UE) n° 604/2013 ;

- elle méconnaît les stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- elle méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales

- elle méconnaît l'article 17 du règlement (UE) n° 604/2013 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013.

S'agissant de la décision portant assignation à résidence :

- la compétence de l'auteur de la décision n'est pas démontrée ;

- la décision est insuffisamment motivée ;

- elle méconnaît l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le règlement (UE) n° 604/2013 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013 établissant les critères et mécanismes de détermination de l'État membre responsable de l'examen d'une demande de protection internationale introduite dans l'un des États membres par un ressortissant de pays tiers ou un apatride ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné M. Krawczyk en application de l'article L. 572-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Krawczyk, magistrat désigné ;

- les observations de Me Marseille, représentant M. B, qui conclut aux mêmes fins que la requête par les mêmes moyens qu'elle développe ;

- le préfet du Nord n'étant ni présent ni représenté ;

- les observations de M. B.

Considérant ce qui suit :

Sur la demande d'admission à l'aide juridictionnelle à titre provisoire :

1. Aux termes de l'article 20 de la loi susvisée du 10 juillet 1991 : " Dans les cas d'urgence sous réserve de l'appréciation des règles relatives aux commissions ou désignations d'office, l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée soit par le président du bureau ou de la section compétente du bureau d'aide juridictionnelle, soit par la juridiction compétente ou son président ". Il y a lieu, en application de ces dispositions, d'admettre provisoirement M. B au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

2. M. B, ressortissant guinéen né le 10 janvier 1984, a déposé une première demande d'asile en France le 16 mars 2022. A la suite du dépôt de cette demande, le préfet du Nord, constatant que les empreintes décadactylaires du requérant avaient été enregistrées par les autorités espagnoles le 28 février 2022 pour franchissement irrégulier des frontières espagnoles, a procédé au transfert le 10 août 2022 de ce dernier vers l'Espagne. Le 27 mars 2023, M. B a de nouveau sollicité une protection internationale auprès des services de la préfecture du Nord. Le préfet du Nord, estimant que l'Espagne était responsable de l'examen de la demande d'asile de l'intéressé, a saisi cet État d'une demande de prise en charge le 28 mars 2023. L'Espagne a fait connaître son accord le 14 avril 2023. Par l'arrêté attaqué, le préfet du Nord a décidé de transférer M. B aux autorités espagnoles et de l'assigner à résidence.

3. Aux termes du premier paragraphe de l'article 3 du règlement (UE) n° 604-2013 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013 : " 1. Les États membres examinent toute demande de protection internationale présentée par un ressortissant de pays tiers ou par un apatride sur le territoire de l'un quelconque d'entre eux, y compris à la frontière ou dans une zone de transit. La demande est examinée par un seul État membre, qui est celui que les critères énoncés au chapitre III désignent comme responsable. () ". Aux termes de l'article 7 du même règlement : " 1. Les critères de détermination de l'État membre responsable s'appliquent dans l'ordre dans lequel ils sont présentés dans le présent chapitre. / 2. La détermination de l'État membre responsable en application des critères énoncés dans le présent chapitre se fait sur la base de la situation qui existait au moment où le demandeur a introduit sa demande de protection internationale pour la première fois auprès d'un État membre. / () " et aux termes de son article 13 : " 1. Lorsqu'il est établi, sur la base de preuves ou d'indices tels qu'ils figurent dans les deux listes mentionnées à l'article 22, paragraphe 3, du présent règlement, notamment des données visées au règlement (UE) n° 603/2013, que le demandeur a franchi irrégulièrement, par voie terrestre, maritime ou aérienne, la frontière d'un État membre dans lequel il est entré en venant d'un État tiers, cet État membre est responsable de l'examen de la demande de protection internationale. Cette responsabilité prend fin douze mois après la date du franchissement irrégulier de la frontière. / () ". Par ailleurs, aux termes de l'article 21 de ce règlement relatif à la présentation d'une requête aux fins de prise en charge : " 1. L'État membre auprès duquel une demande de protection internationale a été introduite et qui estime qu'un autre État membre est responsable de l'examen de cette demande peut, dans les plus brefs délais et, en tout état de cause, dans un délai de trois mois à compter de la date de l'introduction de la demande au sens de l'article 20, paragraphe 2, requérir cet autre État membre aux fins de prise en charge du demandeur. / () ". Enfin, aux termes de l'article 23 de ce même règlement relatif à la présentation d'une requête aux fins de reprise en charge : " 1. Lorsqu'un État membre auprès duquel une personne visée à l'article 18, paragraphe 1, point b), c) ou d), a introduit une nouvelle demande de protection internationale estime qu'un autre État membre est responsable conformément à l'article 20, paragraphe 5, et à l'article 18, paragraphe 1, point b), c) ou d), il peut requérir cet autre État membre aux fins de reprise en charge de cette personne. / 2. Une requête aux fins de reprise en charge est formulée aussi rapidement que possible et, en tout état de cause, dans un délai de deux mois à compter de la réception du résultat positif Eurodac (" hit "), en vertu de l'article 9, paragraphe 5, du règlement (UE) no 603/2013. / () / 3. Lorsque la requête aux fins de reprise en charge n'est pas formulée dans les délais fixés au paragraphe 2, c'est l'État membre auprès duquel la nouvelle demande est introduite qui est responsable de l'examen de la demande de protection internationale. () ".

4. Il ressort des pièces du dossier que les empreintes décadactylaires de M. B ont été enregistrées par les autorités espagnoles le 28 février 2022 pour franchissement irrégulier des frontières puis que le requérant a été enregistré en qualité de demandeur d'asile le 16 mars 2022 par les autorités françaises. En application des dispositions précitées de l'article 7 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013, la détermination de l'État membre responsable de la demande d'asile de M. B a été effectuée une fois pour toutes à l'occasion de l'introduction de sa première demande d'asile. La France a considéré, à cette date, sur le fondement des dispositions combinées des articles 3 et 13 du règlement précité du 26 juin 2013, que l'Espagne était responsable de l'examen de la demande d'asile du requérant, ce que cet État a d'ailleurs reconnu puisqu'il a accepté la prise en charge de l'intéressé. Ainsi, lors du dépôt par M. B d'une seconde demande d'asile auprès des autorités françaises le 27 mars 2023 et en l'absence de tout élément laissant supposer que cette demande devait être regardée comme une nouvelle demande au sens de l'article 19 de ce règlement, la France n'avait pas à procéder à nouveau à la détermination de l'État membre responsable, qui était toujours l'Espagne, par application des critères du chapitre III du règlement précité du 26 juin 2013. Par suite, la demande d'asile déposée par M. B le 27 mars 2023 ne pouvait donner lieu qu'à une procédure de reprise en charge sur le fondement de l'article 23 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013. Elle ne pouvait aboutir à la mise en œuvre d'une procédure de prise en charge sur le fondement des articles 3, 13.1 et 21 du même règlement, mise en œuvre par le préfet. Par suite, en sollicitant des autorités espagnoles, sur le fondement des dispositions combinées des articles 3, 13.1 et 21 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013, la prise en charge de M. B, au lieu de solliciter sa reprise en charge, le préfet du Nord a entaché sa décision d'une erreur de droit.

5. Il résulte de ce qui précède, et sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens de la requête, que M. B est fondé à demander l'annulation de la décision du 16 mai 2023 par laquelle le préfet du Nord a décidé de le transférer aux autorités espagnoles. Il y a lieu, par voie de conséquence, d'annuler la décision du même jour par laquelle le préfet du Nord l'a assigné à résidence pour une durée de quarante-cinq jours.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

6. Eu égard au motif d'annulation retenu, l'annulation de l'arrêté attaqué implique seulement qu'il soit enjoint au préfet du Nord de procéder au réexamen de la situation de M. B dans un délai d'un mois à compter de la notification du présent jugement.

Sur les frais liés au litige :

7. M. B ayant été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale à titre provisoire, son avocat peut donc se prévaloir des dispositions de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, sous réserve que Me Marseille, avocate de M. B, renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'État et sous réserve de l'admission définitive de son client à l'aide juridictionnelle, de mettre à la charge de l'État le versement à Me Marseille de la somme de 900 euros.

D E C I D E :

Article 1er : M. B est admis, à titre provisoire, au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale.

Article 2 : L'arrêté du 16 mai 2023 par lequel le préfet du Nord a décidé le transfert de

M. A B aux autorités espagnoles et l'a assigné à résidence pour une durée de quarante-cinq jours est annulé.

Article 3 : Sous réserve de l'admission définitive de M. B à l'aide juridictionnelle et sous réserve que Me Marseille renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'État, ce dernier versera à Me Marseille, avocate de M. B, une somme de 900 (neuf cents) euros en application des dispositions du deuxième alinéa de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à M. A B, à Me Héloïse Marseille et au préfet du Nord.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 6 juin 2023.

Le magistrat désigné,

signé

J. KRAWCZYKLe greffier,

signé

B. NIEUWJAER

La République mande et ordonne au préfet du Nord en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution du présent jugement.

Pour expédition conforme,

Le greffier,

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