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AccueilJurisprudence administrativeN° TA59-2304487

Tribunal Administratif de Lille — Décision N° TA59-2304487

vendredi 7 juillet 2023

JuridictionTribunal Administratif de Lille
SectionTribunal Administratif de Lille
N° DossierTA59-2304487
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
FormationReconduite à la frontière
Avocat requérantNAVY

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et une pièce complémentaire, enregistrées les 17 mai et 27 juin 2023, M. B A D, représenté par Me Navy, demande au tribunal, dans le dernier état de ses écritures :

1°) de l'admettre, à titre provisoire, au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale ;

2°) d'annuler la décision du 2 mai 2023 par laquelle le préfet du Pas-de-Calais a interdit son retour sur le territoire français pour une durée d'un an ;

3°) et de mettre à la charge de l'État une somme de 1 800 euros, à verser à son conseil ou au requérant s'il n'était pas admis à l'aide juridictionnelle, en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique.

Il soutient que la décision attaquée :

- a été édictée par une autorité qui n'était pas matériellement habilitée pour ce faire ;

- est insuffisamment motivée ;

- souffre d'un défaut d'examen sérieux et particulier de sa situation ;

- est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation de sa situation eu égard aux circonstance humanitaires dont il peut se prévaloir ;

- méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- et est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation de ses conséquences sur sa situation personnelle.

Par un mémoire en défense, enregistré le 26 juin 2023, le préfet du Pas-de-Calais a conclu au rejet de la requête en faisant valoir qu'aucun des moyens n'est fondé.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales amendée, signée à Rome le 4 novembre 1950 ;

- l'accord franco-tunisien du 17 mars 1988 ;

- le protocole relatif à la gestion des migrations entre le gouvernement de la République Française et le gouvernement de la République Tunisienne du 28 avril 2008 ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique ;

- le décret n° 2020-1717 du 28 décembre 2020 portant application de la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique et relatif à l'aide juridictionnelle et à l'aide à l'intervention de l'avocat dans les procédures non juridictionnelles

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné M. Larue en application de l'article L. 614-5 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Larue, magistrat désigné ;

- les observations de Me Lutran, substituant Me Navy, représentant M. A D, qui conclut aux mêmes fins que la requête par les mêmes moyens ;

- et les observations de Me Matondo, représentant le préfet du Pas-de-Calais, qui conclut au rejet de la requête en faisant valoir qu'aucun des moyens soulevés n'est fondé.

Considérant ce qui suit :

1. M. A D, ressortissant tunisien né le 16 août 1990, est entré régulièrement en France le 7 avril 2012 muni d'une carte de séjour pluriannuelle de 3 ans portant la mention " travailleur saisonnier ". Il a bénéficié, à trois reprises, les 7 avril 2015, 7 avril 2018 et 7 avril 2021, du renouvellement de ce titre de séjour tri-annuel. Le 9 décembre 2021,

M. A D a sollicité la délivrance d'un premier titre de séjour en qualité de " travailleur salarié ". Mais, après avoir invité, le 26 août 2022, M. A D à justifier du respect de ses obligations inhérentes à la détention d'un titre de séjour en qualité de travailleur saisonnier, constaté qu'il n'avait pas honoré son contrat saisonnier de 4 mois, qui devait débuter le 24 février 2022, en qualité de maraîcher et pris acte de l'absence de détention par

M. A D d'un visa de long séjour, le préfet du Pas-de-Calais a, par un arrêté du 27 septembre 2022, procédé au retrait de la carte pluriannuelle de M. A D en qualité de " travailleur saisonnier ", rejeté sa demande de titre de séjour en qualité de " travailleur salarié " et assorti ce refus d'une obligation de quitter le territoire français, d'une décision octroyant à l'intéressé un délai de départ volontaire de 30 jours et d'une décision fixant la Tunisie comme pays de renvoi de cette mesure d'éloignement. Le recours de

M. A D contre cette décision a été rejetée par un jugement, devenu définitif faute d'appel, du tribunal administratif de Lille du 26 avril 2023. Par ailleurs, le 23 septembre 2022, la société par actions simplifiées unipersonnelle " Le beau gosse ", située à Liévin, a sollicité une autorisation de travail en faveur de M. A D en qualité d'aide-coiffeur, laquelle lui a été refusée le jour même. Ce refus, se fondant sur la qualité de travailleur saisonnier de l'intéressé, a toutefois été annulé par le tribunal administratif de Lille, le 26 avril 2023, pour erreur de droit et la préfecture du Pas-de-Calais s'est vu enjoindre de procéder au réexamen de cette demande d'autorisation de travail dans un délai de trois mois. Le 2 mai 2023, le préfet du Pas-de-Calais a pris à l'encontre de M. A D une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée d'un an dont il est sollicité, par la présente requête, l'annulation.

Sur la demande d'admission à l'aide juridictionnelle à titre provisoire :

2. Aux termes de l'article 20 de la loi susvisée du 10 juillet 1991 : " Dans les cas d'urgence sous réserve de l'appréciation des règles relatives aux commissions ou désignations d'office, l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée soit par le président du bureau ou de la section compétente du bureau d'aide juridictionnelle, soit par la juridiction compétente ou son président ". Il y a lieu, en application de ces dispositions, d'admettre provisoirement M. A D au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

3. En premier lieu, eu égard au caractère réglementaire des arrêtés de délégation de signature, soumis à la formalité de publication, le juge peut, sans méconnaître le principe du caractère contradictoire de la procédure, se fonder sur l'existence de ces arrêtés alors même que ceux-ci ne sont pas versés au dossier. Par un arrêté n° 2022-10-139 du 26 décembre 2022, publié 27 décembre 2022 au recueil spécial n° 173 des actes administratifs des services de l'État dans le Pas-de-Calais, le préfet du Pas-de-Calais a donné délégation à M. E C, chef du bureau du contentieux du droit des étrangers, à l'effet de signer, notamment, la décision attaquée. Par suite, le moyen tiré de l'incompétence du signataire de la décision attaquée manque en fait et doit donc être écarté.

4. En deuxième lieu, le préfet du Pas-de-Calais énonce avec suffisamment de précisions les considérations de fait et de droit sur lesquelles il fonde ses décisions. Par suite, les moyens tirés de l'insuffisante motivation des décisions attaquées ne peuvent être accueillis.

5. En troisième lieu, il ressort des pièces du dossier, et notamment des termes même de la décision attaquée, que celle-ci se fonde, en application des dispositions de l'article L. 612-7 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, sur le non-respect par

M. A D du délai de départ volontaire de 30 jours qui lui avait été octroyé le 27 septembre 2022. Or, la nouvelle demande d'autorisation de travail formulée le 23 septembre 2022 par la SAS unipersonnelle " Le beau gosse ", qui demeure en cours d'examen, est sans incidence sur la légalité de cette décision d'interdiction de retour sur le territoire français. Dès lors la circonstance que la décision attaquée ne fasse pas état de cette demande d'autorisation de travail n'est pas de nature à établir que le préfet du Pas-de-Calais n'aurait pas procédé à un examen sérieux et circonstancié de la situation de M. A D.

6. En quatrième lieu, si M. A D soutient qu'il peut se prévaloir de circonstances humanitaires, lesquelles aux termes des dispositions de l'article L. 612-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers " peuvent () justifier que l'autorité administrative n'édicte pas d'interdiction de retour ", il ne précise pas les circonstances humanitaires en cause. Ainsi le moyen, tiré de ce que le préfet aurait commis une erreur d'appréciation de ces circonstances humanitaires, qui, en l'état de l'instruction, demeurent inconnues, n'est pas assorti des précisions suffisantes permettant au juge d'en apprécier le bien-fondé.

7. En dernier lieu, l'article 8 de la convention de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales stipule que : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. / 2. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui. ".

8. En l'espèce, M. A D est entré régulièrement en France le 7 avril 2012, à l'âge de 21 ans. Il a bénéficié, jusqu'au 27 septembre 2022, de titres de séjour pluriannuels en qualité de travailleur saisonnier autorisant sa présence en France pour des durées de moins de 6 mois par an et ne saurait donc se prévaloir d'une présence continue sur le territoire français depuis 2012. Il est célibataire et sans enfant à charge et n'établit ni disposer en France d'attaches familiales, ni ne plus disposer, dans son pays d'origine, de telles attaches. En outre, en l'absence d'autres éléments que celui afférent aux emplois saisonniers qu'il a occupés, M. A D n'établit pas qu'il disposerait en France du centre de ses intérêts privés. Il n'est donc pas fondé à soutenir que le préfet du Pas-de-Calais aurait, en refusant de l'admettre au séjour, méconnu les stipulations précitées de l'article 8 de la convention de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, ou commis une erreur manifeste dans l'appréciation des conséquences de sa décision sur sa situation personnelle.

9. Il suit de là que M. A D n'est pas fondé à solliciter l'annulation de la décision par laquelle le préfet du Pas-de-Calais a interdit son retour sur le territoire français pour une durée d'un an.

Sur les conclusions au titre des frais exposés et non compris dans les dépens :

10. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce que soit mise à la charge de l'État, qui n'est pas la partie perdante dans la présente instance, une somme au titre des frais exposés et non compris dans les dépens.

D E C I D E :

Article 1er : M. A D est admis, à titre provisoire, au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale.

Article 2 : Le surplus des conclusions de la requête de M. A D est rejeté.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à M. B A D, à Me Navy et au préfet du Pas-de-Calais.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 7 juillet 2023.

Le magistrat désigné,

signé

X. LARUE

Le greffier,

signé

B. NIEUWJAER

La République mande et ordonne au préfet du Pas-de-Calais en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution du présent jugement.

Pour expédition conforme,

Le greffier,

N°2304487

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