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AccueilJurisprudence administrativeN° TA59-2305110

Tribunal Administratif de Lille — Décision N° TA59-2305110

vendredi 11 octobre 2024

JuridictionTribunal Administratif de Lille
SectionTribunal Administratif de Lille
N° DossierTA59-2305110
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
Formation7ème chambre
Avocat requérantCABINET CENTAURE AVOCATS

Résumé IA

Le Tribunal Administratif de Lille a annulé l'arrêté du 31 mars 2023 par lequel le préfet du Nord avait retiré le titre de séjour de M. A, ressortissant guinéen, et l'avait obligé à quitter le territoire français. La juridiction a jugé que le retrait était entaché d'une erreur manifeste d'appréciation, car l'incident isolé à la sous-préfecture ne caractérisait pas une menace pour l'ordre public, et que la décision avait des conséquences graves sur la situation personnelle et familiale de l'intéressé, qui avait noué des liens intenses en France (compagne et enfant en bas âge) et poursuivait des études prometteuses. L'annulation de la décision de retrait entraîne celle des décisions d'obligation de quitter le territoire et de fixation du pays de destination. Les textes appliqués incluent l'article R. 432-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et des mémoires, enregistrés le 8 juin 2023, le 22 juin 2023 et le 7 septembre 2023, M. C, représenté par Me Mougel, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 31 mars 2023 par lequel le préfet du Nord a retiré son titre de séjour et l'a obligé à quitter sans délai le territoire français, en fixant son pays de destination ;

2°) d'enjoindre au préfet du Nord de réexaminer sa situation, sous astreinte ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 500 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

- l'arrêté attaqué est illégal dès lors, d'une part, que sa présence sur le territoire français ne constitue pas une menace pour l'ordre public, d'autre part, qu'il a des conséquences graves sur la situation personnelle de M. A, qui a noué des liens personnels et familiaux intenses sur le territoire français puisqu'il a, notamment, une compagne et un enfant en bas âge.

Par un mémoire en défense, enregistré le 22 novembre 2023, le préfet du Nord, représenté par Me Rannou, conclut au rejet de la requête.

Il soutient que les moyens soulevés par M. A ne sont pas fondés.

Par une ordonnance du 22 février 2024, la clôture de l'instruction a été fixée au 22 mars 2024.

Deux mémoires présentés par M. A, représenté par Me Mougel, ont été reçus les 24 mai 2024 et 7 août 2024, postérieurement à la clôture de l'instruction, et n'ont pas été communiqués.

M. A a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du bureau d'aide juridictionnelle près le tribunal judiciaire de Lille du 22 août 2023.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Le président de la formation de jugement a dispensé la rapporteure publique, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Barre,

- et les observations de Me Mougel, avocat représentant M. A.

Une note en délibéré présentée pour M. A a été reçue le 23 septembre 2024.

Considérant ce qui suit :

1. M. A, ressortissant guinéen né le 14 mars 2002, est entré en France le 14 juillet 2018. Il a été confié aux services de l'aide sociale à l'enfance du département du Nord par deux jugements des 15 octobre 2018 et 29 mai 2019. Il s'est ensuite vu délivrer, à sa majorité, un titre de séjour portant la mention " travailleur temporaire " valable du 23 février au 15 octobre 2021, renouvelé à deux reprises par l'octroi de titres de séjour portant la même mention, valables respectivement du 25 novembre 2021 au 24 novembre 2022 et du 6 décembre 2022 au 5 décembre 2023. Par un arrêté du 31 mars 2023, dont M. A demande l'annulation, le préfet du Nord a retiré son titre de séjour et l'a obligé à quitter sans délai le territoire français, en fixant son pays de destination.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

2. Aux termes de l'article R. 432-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Sans préjudice des dispositions des articles R. 421-41, R. 422-7, R. 423-2 et R. 426-1, le titre de séjour peut être retiré dans les cas suivants : / () 6° L'étranger titulaire d'une carte de séjour temporaire ou d'une carte de séjour pluriannuelle constitue une menace pour l'ordre public ; () ".

3. Il est constant que M. A a été convoqué devant le tribunal correctionnel de Dunkerque pour un incident intervenu à la sous-préfecture de Dunkerque. Le préfet du Nord fait valoir, sans être contredit, que l'intéressé, qui reconnait s'être emporté contre un agent de la préfecture, a prononcé la phrase " j'vais revenir et mettre le feu à la sous-préfecture ". Toutefois, d'une part, il s'agit d'un évènement isolé, d'autre part, les écritures des parties se contredisent sur la condamnation dont il aurait fait l'objet, sans qu'aucune décision de condamnation ne soit produite. Également, il ressort des pièces du dossier que M. A, arrivé en France en 2018 à l'âge de 16 ans et confié à l'aide sociale à l'enfance, a suivi un parcours scolaire honorable et cohérent, que la décision attaquée a eu pour effet d'interrompre. Il a obtenu un brevet professionnel " Logistique et transport " en 2020, puis un baccalauréat professionnel spécialité transport en 2021. Il était inscrit, à la date de la décision attaquée, en BTS " gestion des transports et logistique associée ", obtenant les félicitations aux premier et deuxième trimestres de l'année universitaire 2022-2023. Par ailleurs, M. A entretenait une vie commune avec Mme B, née aux Comores, et le couple venait d'avoir une petite fille, née le 18 février 2023. Dans ces conditions, le requérant est fondé à soutenir qu'en prononçant le retrait de son titre de séjour, le préfet du Nord a entaché sa décision d'une erreur manifeste d'appréciation des conséquences de cette décision sur la situation personnelle de l'intéressé.

4. Il résulte de ce qui précède que la décision du 31 mars 2023 par laquelle le préfet du Nord a retiré le titre de séjour de M. A doit être annulée ainsi que, par voie de conséquence, les décisions du même jour portant obligation de quitter le territoire français et fixation du pays de destination.

Sur les conclusions à fin d'injonction, sous astreinte :

5. Si l'annulation de l'arrêté du 31 mars 2023 portant retrait de titre de séjour, obligation de quitter le territoire français et fixation du pays de destination, rétablit le dernier titre de séjour de M. A dans l'ordonnancement juridique, il résulte de l'instruction que ce titre de séjour a expiré le 5 décembre 2023. Dès lors, il y a lieu d'enjoindre au préfet du Nord de réexaminer la situation de M. A dans le délai d'un mois à compter de la notification du présent jugement. Il n'y a pas lieu d'assortir cette injonction d'une astreinte.

Sur les frais liés au litige :

6. Il résulte des dispositions de l'article 75 de la loi du 10 juillet 1991, codifiées à l'article L. 761-1 du code de justice administrative, et des articles 37 et 43 de la même loi, que le bénéficiaire de l'aide juridictionnelle ne peut demander au juge de mettre à la charge, à son profit, de la partie perdante que le paiement des seuls frais qu'il a personnellement exposés, à l'exclusion de la somme correspondant à la part contributive de l'Etat à la mission d'aide juridictionnelle confiée à son avocat. Mais l'avocat de ce bénéficiaire peut demander au juge de mettre à la charge de la partie perdante la somme correspondant à celle qu'il aurait réclamée à son client, si ce dernier n'avait eu l'aide juridictionnelle, à charge pour l'avocat qui poursuit le recouvrement à son profit de la somme qui lui a été allouée par le juge, de renoncer à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat à la mission d'aide juridictionnelle qui lui a été confiée.

7. D'une part, M. A, pour le compte de qui les conclusions de la requête relatives à l'application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative doivent être réputées présentées, n'allègue pas avoir exposé de frais autres que ceux pris en charge par l'Etat au titre de l'aide juridictionnelle totale qui lui a été allouée. D'autre part, l'avocat de M. A n'a pas demandé que lui soit versée par l'Etat la somme correspondant aux frais exposés qu'il aurait réclamée à son client si ce dernier n'avait bénéficié d'une aide juridictionnelle totale. Dans ces conditions, les conclusions de la requête tendant à ce qu'il soit mis à la charge de l'Etat une somme de 1 500 euros sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative doivent être rejetées.

DÉCIDE :

Article 1er : L'arrêté du 31 mars 2023 par lequel le préfet du Nord a retiré le titre de séjour de M. A, lui a fait obligation de quitter le territoire français et a fixé son pays de destination est annulé.

Article 2 : Il est enjoint au préfet du Nord de réexaminer la situation de M. A dans le délai d'un mois à compter de la notification du présent jugement.

Article 3 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 4 : Le présent jugement sera notifié à M. C et au préfet du Nord.

Copie en sera adressée au ministre de l'intérieur.

Délibéré après l'audience du 20 septembre 2024, à laquelle siégeaient :

- M. Paganel, président,

- Mme Barre, conseillère,

- M. Jouanneau, conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 11 octobre 2024.

La rapporteure,

Signé

C. BARRELe président,

Signé

M. PAGANEL

La greffière,

Signé

A. BEGUE

La République mande et ordonne au préfet du Nord en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

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