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AccueilJurisprudence administrativeN° TA59-2306134

Tribunal Administratif de Lille — Décision N° TA59-2306134

jeudi 31 août 2023

JuridictionTribunal Administratif de Lille
SectionTribunal Administratif de Lille
N° DossierTA59-2306134
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationD
FormationReconduite à la frontière
Avocat requérantZAIRI

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 5 juillet 2023, M. C A, représenté par Me Zaïri, demande au tribunal :

1°) de lui accorder, à titre provisoire, le bénéfice de l'aide juridictionnelle ;

2°) d'annuler l'arrêté du 23 juin 2023 par lequel le préfet du Nord a décidé de son transfert aux autorités autrichiennes ;

3°) d'enjoindre au préfet du Nord de l'admettre en qualité de demandeur d'asile ;

4°) de mettre à la charge de l'État la somme de 1 200 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 ainsi que les entiers dépens.

M. A soutient que :

- la décision en litige est insuffisamment motivée en méconnaissance des dispositions des articles L. 211-5 et L.211-1 du code des relations entre le public et l'administration ;

- le préfet n'a pas procédé à un examen particulier de sa situation au regard du propos introductif (14) du règlement (UE) du 26 juin 2013 n° 604/2013 et ne justifie pas avoir examiné la possibilité de faire usage de la clause discrétionnaire prévue à l'article 17 de ce même règlement ;

- il n'a pas bénéficié en temps utile d'une information complète, par écrit, dans une langue qu'il comprend, conformément à l'article 4 du règlement (UE) du 26 juin 2013 n° 604/2013 ;

- il n'a pas bénéficié d'un entretien individuel dans les conditions prévues à l'article 5 du règlement (UE) du 26 juin 2013 n° 604/2013 ;

- la décision est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation dès lors que le préfet aurait dû faire usage de la clause discrétionnaire prévue à l'article 17 du règlement du 26 juin 2013 n° 604/2013.

Des pièces, enregistrées le 5 juillet 2023, ont été produites par le préfet du Nord.

Vu les autres pièces du dossier ;

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le règlement (UE) n° 604/2013 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013 ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné M. Borget en application de l'article L. 572-5 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Borget, magistrat désigné ;

- les observations de M. A, assisté de Mme B, interprète assermentée en langue arabe, qui répond aux questions posées par le tribunal et remet des pièces relatives à sa situation ;

- le préfet du Nord n'étant ni présent ni représenté

Considérant ce qui suit :

1. M. C A, ressortissant marocain né le 1er janvier 1980, a déposé une demande d'asile enregistrée 12 avril 2023 par les services de la préfecture du Nord. A la suite de l'enregistrement de cette demande, le préfet du Nord, a constaté en consultant le fichier visabio que M. A s'était vu délivrer le 30 janvier 2023, un visa de court séjour valable du 30 janvier 2023 au 12 avril 2023 par les autorités autrichiennes. Après l'acceptation implicite par les autorités autrichiennes de la prise en charge de M. A le 14 juin 2023, le préfet du Nord a décidé le 23 juin 2023 de leur remettre l'intéressé pour qu'elles examinent sa demande d'asile. Par la présente requête, M. A demande au tribunal d'annuler cet arrêté.

Sur la demande d'admission provisoire à l'aide juridictionnelle

2. Aux termes de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 susvisée : " Dans les cas d'urgence, () l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée soit par le président du bureau ou de la section compétente du bureau d'aide juridictionnelle, soit par la juridiction compétente ou son président ".

3. Eu égard aux circonstances de l'espèce, il y a lieu de prononcer, en application des dispositions précitées, l'admission provisoire de M. A au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

4. En premier lieu, si le requérant invoque le moyen tiré de la méconnaissance des dispositions des articles L. 211-1 et L. 211-5 du code des relations entre le public et l'administration, un tel moyen est inopérant à l'encontre d'une décision de transfert dès lors que cette motivation est prévue par les dispositions de l'article L. 572-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. En tout état de cause, est suffisamment motivée, au sens de ces dernières dispositions, une décision de transfert qui mentionne le règlement du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013 et comprend l'indication des éléments de fait sur lesquels l'autorité administrative se fonde pour estimer que l'examen de la demande présentée devant elle relève de la responsabilité d'un autre État membre. En l'espèce, l'arrêté attaqué vise notamment les règlements n° 603/2013 et n° 604/2013 du 26 juin 2013, les articles 3 et 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ainsi que les articles L. 572-1 et L. 571-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Le préfet mentionne, en outre, que M. A dont il expose la situation personnelle, a été identifié dans la base visabio car il a bénéficié d'un visa court séjour délivré le 30 janvier 2023 et en cours de validité par les autorités autrichiennes. Le préfet indique que l'Autriche, ayant délivré un visa au requérant, en cours de validité au moment lors de l'introduction de sa demande d'asile est l'État membre responsable de cette demande et que l'Autriche a donné son accord implicite le 14 juin 2023 pour cette prise en charge. Par suite, le moyen tiré de l'insuffisance de motivation de la décision attaquée ne peut qu'être écarté.

5. En deuxième lieu, il ne ressort ni des pièces du dossier ni des termes de l'arrêté attaqué que le préfet du Nord, qui a notamment examiné la situation de l'intéressée au regard des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et donc de son droit au respect de sa vie privée et familiale, ne se serait pas livré à un examen approfondi de la situation de M. A alors même qu'il évoque ses conditions d'entrée en France et sa situation personnelle en ce qu'il se déclare célibataire et sans enfant. Par ailleurs, contrairement à ce que soutient le requérant, il ressort des termes de l'arrêté que le préfet a examiné sa situation sous l'angle de l'article 17 du règlement (UE) du 26 juin 2013 susmentionné mais a décidé de ne pas faire usage des clauses discrétionnaires qu'il prévoit. Par suite, le moyen tiré de ce que le préfet n'aurait pas procédé à un examen particulier de la situation de M. A ne peut qu'être écarté.

6. En troisième lieu, aux termes de l'article 4 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 : " 1. Dès qu'une demande de protection internationale est introduite () dans un État membre, ses autorités compétentes informent le demandeur de l'application du présent règlement, et notamment : / a) des objectifs du présent règlement et des conséquences de la présentation d'une autre demande dans un État membre différent ainsi que des conséquences du passage d'un État membre à un autre pendant les phases au cours desquelles l'État membre responsable en vertu du présent règlement est déterminé et la demande de protection internationale est examinée ; / b) des critères de détermination de l'État membre responsable, de la hiérarchie de ces critères au cours des différentes étapes de la procédure et de leur durée, y compris du fait qu'une demande de protection internationale introduite dans un État membre peut mener à la désignation de cet État membre comme responsable en vertu du présent règlement même si cette responsabilité n'est pas fondée sur ces critères ; / c) de l'entretien individuel en vertu de l'article 5 et de la possibilité de fournir des informations sur la présence de membres de la famille, de proches ou de tout autre parent dans les États membres, y compris des moyens par lesquels le demandeur peut fournir ces informations ; / d) de la possibilité de contester une décision de transfert et, le cas échéant, de demander une suspension du transfert ; / e) du fait que les autorités compétentes des États membres peuvent échanger des données le concernant aux seules fins d'exécuter leurs obligations découlant du présent règlement ; / f) de l'existence du droit d'accès aux données le concernant et du droit de demander que ces données soient rectifiées () / 2. Les informations visées au paragraphe 1 sont données par écrit, dans une langue que le demandeur comprend ou dont on peut raisonnablement supposer qu'il la comprend. Les États membres utilisent la brochure commune rédigée à cet effet en vertu du paragraphe 3 () / 3. La Commission rédige, au moyen d'actes d'exécution, une brochure commune () contenant au minimum les informations visées au paragraphe 1 du présent article. Cette brochure commune comprend également des informations relatives à l'application du règlement (UE) n° 603/2013 et, en particulier, à la finalité pour laquelle les données relatives à un demandeur peuvent être traitées dans Eurodac. La brochure commune est réalisée de telle manière que les États membres puissent y ajouter des informations spécifiques aux États membres ".

7. Il résulte de ces dispositions que le demandeur d'asile auquel l'administration entend faire application du règlement du 26 juin 2013 doit se voir remettre, dès le moment où le préfet est informé de ce qu'il est susceptible d'entrer dans le champ d'application de ce règlement, et, en tout cas, avant la décision par laquelle l'autorité administrative décide de refuser l'admission provisoire au séjour de l'intéressé au motif que la France n'est pas responsable de sa demande d'asile, une information complète sur ses droits, par écrit et dans une langue qu'il comprend. Cette information doit comprendre l'ensemble des éléments prévus au paragraphe 1 de l'article 4 du règlement. Eu égard à la nature desdites informations, la remise par l'autorité administrative de la brochure prévue par les dispositions précitées constitue pour le demandeur d'asile une garantie.

8. Si M. A soutient qu'il n'est pas démontré par le préfet qu'il lui a remis les brochures d'information dans une langue qu'il comprend et qu'il n'a donc pas été destinataire des informations prévues à l'article 4 précité, il ressort des pièces du dossier que, le 12 avril 2023, il s'est vu remettre par les services de la préfecture les brochures d'information A " j'ai demandé l'asile dans l'Union européenne - quel pays sera responsable de l'analyse de ma demande ' " et B " je suis sous procédure Dublin - qu'est-ce que cela signifie ' " ainsi que le guide du demandeur d'asile en langue arabe, langue qu'il a déclaré parler et comprendre. Le contenu de ces brochures lui a été expliqué lors de l'entretien individuel dont il a bénéficié le même jour par le truchement d'un interprète en langue arabe. Par suite, le moyen tiré de ce que la décision attaquée méconnaîtrait les dispositions de l'article 4 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 doit être écarté.

9. En quatrième lieu, aux termes de l'article 5 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 : " 1. Afin de faciliter le processus de détermination de l'État membre responsable, l'État membre procédant à cette détermination mène un entretien individuel avec le demandeur. Cet entretien permet également de veiller à ce que le demandeur comprenne correctement les informations qui lui sont fournies conformément à l'article 4. / () / 4. L'entretien individuel est mené dans une langue que le demandeur comprend ou dont on peut raisonnablement supposer qu'il la comprend et dans laquelle il est capable de communiquer. Si nécessaire, les Etats membres ont recours à un interprète capable d'assurer une bonne communication entre le demandeur et la personne qui mène l'entretien individuel. / 5. L'entretien individuel a lieu dans des conditions garantissant dûment la confidentialité. Il est mené par une personne qualifiée en vertu du droit national. () ".

10. Il ressort des pièces du dossier que M. A a bénéficié, le 12 avril 2023, de l'entretien individuel prévu par les dispositions précitées de l'article 5 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 conduit par un agent de la préfecture par le truchement d'un interprète en langue arabe, langue qu'il comprend. Dès lors, le moyen tiré de la méconnaissance de l'article 5 du règlement n° 604/2013 du 26 juin 2013 doit être écarté.

11. En dernier lieu, aux termes de l'article 17 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 " 1. Par dérogation à l'article 3, paragraphe 1, chaque État membre peut décider d'examiner une demande de protection internationale qui lui est présentée par un ressortissant de pays tiers ou un apatride, même si cet examen ne lui incombe pas en vertu des critères fixés dans le présent règlement. / ()". Si la mise en œuvre par les autorités françaises de ces dispositions doit être assurée à la lumière des exigences définies par le second alinéa de l'article 53-1 de la Constitution, selon lequel : " les autorités de la République ont toujours le droit de donner asile à tout étranger persécuté en raison de son action en faveur de la liberté ou qui sollicite la protection de la France pour un autre motif ", la faculté laissée à chaque État membre, par les dispositions de l'article 17 du règlement n° 604/2013, de décider d'examiner une demande de protection internationale qui lui est présentée par un ressortissant de pays tiers ou un apatride, même si cet examen ne lui incombe pas en vertu des critères fixés dans le présent règlement, est discrétionnaire et ne constitue nullement un droit pour les demandeurs d'asile concernés.

12. Il ressort des pièces du dossier que l'intéressé est arrivé en France en mars 2023, soit moins de trois mois avant la date de la décision en litige, qu'il est célibataire et dépourvu de toute attache sur le territoire français. Dans ces conditions, en ne mettant pas en œuvre la clause discrétionnaire prévue par les dispositions citées au point 11 du présent jugement, le préfet du Nord n'a pas commis d'erreur manifeste d'appréciation.

13. Il résulte de tout ce qui précède que les conclusions tendant à l'annulation de la décision de transfert aux autorités autrichiennes prises par le préfet du Nord le 23 juin 2023 doivent être rejetées. Il y a lieu, par voie de conséquences, de rejeter les conclusions aux fins d'injonction et d'astreinte ainsi que celles relatives aux frais de l'instance et, en tout état de cause, aux dépens.

D E C I D E :

Article 1er : M. A est admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale à titre provisoire.

Article 2 : Le surplus des conclusions de la requête de M. A est rejeté.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à M. C A, à Me Zaïri et au préfet du Nord.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 31 août 2023.

La greffière,

N. CARPENTIERLe magistrat désigné,

signé

J. BORGETLe greffier,

signé

B. NIEUWJAER La République mande et ordonne au préfet du Nord en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution du présent jugement.

Pour expédition conforme,

Le greffier,

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