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AccueilJurisprudence administrativeN° TA59-2306359

Tribunal Administratif de Lille — Décision N° TA59-2306359

vendredi 21 juillet 2023

JuridictionTribunal Administratif de Lille
SectionTribunal Administratif de Lille
N° DossierTA59-2306359
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
FormationReconduite à la frontière
Avocat requérantNAVY

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire complémentaire, enregistrés les 11 et 13 juillet 2023, M. B C, représenté par Me Navy demande au tribunal :

1°) de lui accorder le bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire ;

2°) d'annuler les arrêtés du 9 juillet 2023 par lesquels le préfet du Nord l'a obligé à quitter le territoire français sans délai, a fixé son pays de destination, a interdit son retour sur le territoire français pour une durée d'un an et a ordonné son assignation à résidence ;

3°) d'enjoindre au préfet du Nord de réexaminer sa situation sous astreinte de 200 euros par jour de retard et de lui délivrer une autorisation provisoire de séjour l'autorisant à travailler, en application de l'article L. 911-1 du code de justice administrative ;

4°) de mettre à la charge de l'État une somme de 1 800 euros en application des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Il soutient que :

En ce qui concerne l'obligation de quitter le territoire français :

- elle est entachée d'incompétence ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation ;

- elle méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

En ce qui concerne le refus de délai de départ volontaire :

- elle est entachée d'incompétence ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation.

En ce qui concerne la décision fixant le pays de destination :

- elle est entachée d'incompétence ;

- elle méconnaît les stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

En ce qui concerne l'interdiction de retour sur le territoire français :

- elle est entachée d'incompétence ;

- elle est insuffisamment motivée ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation.

En ce qui concerne l'assignation à résidence :

- elle est entachée d'incompétence ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation.

Des pièces, présentées par le préfet du Nord, ont été enregistrées le 13 juillet 2023.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné Mme Bergerat en application de l'article L. 614-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Bergerat, magistrate désignée ;

- les observations de Me Cliquennois, substituant Me Navy, représentant M. C, qui conclut aux mêmes fins que la requête, par les mêmes moyens ; il précise renoncer aux moyens tirés de l'incompétence du signataire de l'arrêté attaqué et de la méconnaissance de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ; il soutient, en outre, que l'obligation de quitter le territoire français est insuffisamment motivée, entachée d'un défaut d'examen sérieux de sa situation personnelle et entachée d'une erreur de droit et que l'interdiction de retour sur le territoire français est entachée d'une erreur d'appréciation et méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- les observations de Me Baller, représentant le préfet du Nord, qui conclut au rejet de la requête au motif que les moyens soulevés ne sont pas fondés ;

- les observations de M. C, assisté de Mme A, interprète assermentée en langue arabe, qui répond aux questions posées par le tribunal.

Considérant ce qui suit :

1. M. C, ressortissant tunisien né le 31 octobre 1992 à Gabes (Tunisie), demande l'annulation des arrêtés du 9 juillet 2023 par lesquels le préfet du Nord l'a obligé à quitter le territoire français sans délai, a fixé son pays de destination, a interdit son retour sur le territoire français pour une durée d'un an et a ordonné son assignation à résidence.

Sur la demande d'admission provisoire à l'aide juridictionnelle :

2. Aux termes de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique : " Dans les cas d'urgence (), l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée par la juridiction compétente ou son président. () ". Eu égard aux circonstances de l'espèce, il y a lieu de prononcer, en application des dispositions précitées, l'admission provisoire de M. C au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

En ce qui concerne l'obligation de quitter le territoire français ;

3. En premier lieu, la décision attaquée mentionne avec suffisamment de précisions les circonstances de fait et de droit sur lesquelles elle se fonde. Ces considérations sont suffisamment développées pour mettre utilement M. C en mesure de discuter les motifs de cette décision et le juge d'exercer son contrôle en pleine connaissance de cause. La circonstance que la décision attaquée ne mentionne pas, à les supposer établies, les démarches engagées par l'intéressé pour régulariser sa situation administrative est sans incidence. Par suite, les moyens tirés de l'insuffisance de motivation de la décision attaquée et de ce qu'elle serait entachée d'un défaut d'examen sérieux doivent être écartés.

4. En deuxième lieu, aux termes de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'autorité administrative peut obliger un étranger à quitter le territoire français lorsqu'il se trouve dans les cas suivants : 1° L'étranger, ne pouvant justifier être entré régulièrement sur le territoire français, s'y est maintenu sans être titulaire d'un titre de séjour en cours de validité ; () 3° L'étranger s'est vu refuser la délivrance d'un titre de séjour, le renouvellement du titre de séjour, du document provisoire délivré à l'occasion d'une demande de titre de séjour ou de l'autorisation provisoire de séjour qui lui avait été délivré ou s'est vu retirer un de ces documents () ".

5. Pour obliger M. C à quitter le territoire français, le préfet du Nord s'est fondé sur le 1° de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Il ressort des pièces du dossier que l'intéressé est entré sur le territoire français, le 24 septembre 2020 selon ses déclarations, démuni de document l'autorisant à séjourner et circuler en France. Il ne peut donc pas justifier d'une entrée régulière sur le territoire. S'il ressort de l'audition du requérant par les services de police le 9 juillet 2023 et des pièces produites à l'instance qu'il a entrepris des démarches pour régulariser sa situation administrative, il n'est pas établi qu'il aurait déposé un dossier, réputé complet, de demande de titre de séjour qui aurait été refusé. Dans ces conditions, il n'est pas fondé à soutenir que le préfet du Nord aurait dû fonder l'obligation de quitter le territoire français prise à son encontre sur le 3° de l'article L. 611-1 précité, ni qu'elle serait entachée d'un défaut d'examen sérieux pour ce motif. Les moyens tirés de l'erreur de droit et du défaut d'examen sérieux doivent être écartés.

6. En troisième lieu, aux termes des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. / 2. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui. ".

7. M. C, qui ne peut justifier de son entrée régulière en France le 24 septembre 2020 et séjourne depuis sur le territoire français de manière irrégulière, est marié, depuis le 1er octobre 2022, avec une ressortissante française. Il soutient que son épouse, qui a subi deux interruptions spontanées de grossesse en mars et juin 2023 et qui débute une troisième grossesse à la date de la décision attaquée, est fragilisée psychologiquement nécessitant sa présence à ses côtés. S'il fait valoir l'intensité et la stabilité de cette relation dès lors qu'il a rencontré son épouse en 2010 et qu'il est venu la rejoindre en France en 2020, toutefois, à la date de la décision attaquée, le mariage et la vie commune remontent à moins d'une année. Dans les circonstances de l'espèce, en édictant à son encontre une obligation de quitter le territoire français, le préfet du Nord n'a pas porté au droit de l'intéressé au respect de sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée par rapport aux motifs du refus. Les moyens tirés de la méconnaissance des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, et d'une erreur manifeste d'appréciation au regard de sa situation personnelle doivent être écartés.

En ce qui concerne le refus de délai de départ volontaire :

8. Si M. C soutient que le préfet du Nord aurait dû lui accorder un délai de départ volontaire, il n'apporte aucun élément au soutien de ses allégations. Le moyen doit être écarté.

En ce qui concerne l'interdiction de retour sur le territoire français pour une durée d'un an et sans qu'il soit besoin de statuer sur les autres moyens :

9. Aux termes de l'article L. 612-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Lorsqu'aucun délai de départ volontaire n'a été accordé à l'étranger, l'autorité administrative assortit la décision portant obligation de quitter le territoire français d'une interdiction de retour sur le territoire français. Des circonstances humanitaires peuvent toutefois justifier que l'autorité administrative n'édicte pas d'interdiction de retour. () ". En outre, aux termes de l'article L. 612-10 de ce code : " Pour fixer la durée des interdictions de retour mentionnées aux articles L. 612-6 et L. 612-7, l'autorité administrative tient compte de la durée de présence de l'étranger sur le territoire français, de la nature et de l'ancienneté de ses liens avec la France, de la circonstance qu'il a déjà fait l'objet ou non d'une mesure d'éloignement et de la menace pour l'ordre public que représente sa présence sur le territoire français. () ".

10. Pour prononcer à l'encontre de M. C une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée d'un an, le préfet du Nord s'est fondé notamment sur la circonstance que l'intéressé a été placé en garde à vue le 8 juillet 2023 et qu'il a fait l'objet d'une précédente mesure d'éloignement. Toutefois, ces éléments ne ressortent d'aucune des pièces du dossier. En outre, si le préfet du Nord s'est fondé, ainsi qu'il pouvait le faire, sur les conditions d'entrée et de séjour et la situation familiale de l'intéressé, il résulte toutefois de ce qu'il a été dit précédemment que M. C est marié depuis le 1er octobre 2022 à une ressortissante française qui est enceinte. Dans ces conditions, en prononçant une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée d'un an, le préfet du Nord a entaché sa décision d'une erreur d'appréciation et méconnu les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

En ce qui concerne l'assignation à résidence pour une durée de quarante-cinq jours :

11. Si M. C soutient que la décision attaquée est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation, il n'apporte aucun élément au soutien de ses allégations. Le moyen doit être écarté.

12. Il résulte de tout ce qui précède que M. C est seulement fondé à demander l'annulation de l'arrêté du préfet du Nord du 9 juillet 2023 en tant qu'il interdit son retour sur le territoire français pour une durée d'un an.

Sur les conclusions à fin d'injonction sous astreinte :

13. Le présent jugement n'implique pas qu'il soit enjoint au préfet du Nord de réexaminer la situation de l'intéressé et de lui délivrer une autorisation provisoire de séjour l'autorisant à travailler. Par suite, les conclusions à fin d'injonction sous astreinte présentées par M. C doivent être rejetées.

Sur les frais liés au litige :

14. Dans les circonstances de l'espèce, il n'y a pas lieu de faire droit aux conclusions de M. C présentées sur le fondement des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.

D E C I D E :

Article 1er : M. C est admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire.

Article 2 : L'arrêté du préfet du Nord du 9 juillet 2023 est annulé en tant qu'il interdit le retour de M. C sur le territoire français pour une durée d'un an.

Article 3 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 4 : Le présent jugement sera notifié à M. B C, à Me Sanjay Navy et au préfet du Nord.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 21 juillet 2023.

La magistrate désignée

signé

S. BERGERAT

Le greffier,

signé

B. NIEUWJAER

La République mande et ordonne au préfet du Nord en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution du présent jugement.

Pour expédition conforme,

Le greffier,

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