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AccueilJurisprudence administrativeN° TA59-2306909

Tribunal Administratif de Lille — Décision N° TA59-2306909

mercredi 3 avril 2024

JuridictionTribunal Administratif de Lille
SectionTribunal Administratif de Lille
N° DossierTA59-2306909
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation6ème chambre
Avocat requérantLEFEBVRE

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 27 juillet 2023, Mme D H A B, représentée par Me Lefebvre, demande au tribunal :

1°) d'annuler pour excès de pouvoir l'arrêté du 16 mars 2023 par lequel le préfet du Nord a rejeté sa demande de titre de séjour, l'a obligée à quitter le territoire français dans un délai de trente jours, a fixé le pays de destination de cette mesure d'éloignement et lui a interdit tout retour sur le territoire national pendant une année ;

2°) d'enjoindre au préfet du Nord de lui délivrer un titre de séjour ou, à défaut, de procéder à un nouvel examen de sa demande, en toute hypothèse à compter de la notification du jugement à intervenir, sous astreinte de 100 euros par jour de retard ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat le versement à Me Lefebvre, avocat de Mme A B, de la somme de 2 000 euros, au titre des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Elle soutient que :

En ce qui concerne la décision portant refus de séjour :

- il n'est pas établi que cette décision ait été signée par une autorité habilitée ;

- elle est entachée d'une erreur d'appréciation quant au caractère réel et sérieux de ses études ;

- elle méconnaît son droit au respect de sa vie privée et familiale ;

En ce qui concerne la décision portant obligation de quitter le territoire français :

- il n'est pas établi que cette décision aurait été signée par une autorité habilitée ;

- elle est illégale en conséquence de l'illégalité de la décision portant refus de séjour ;

En ce qui concerne la décision fixant le pays de destination :

- elle est illégale en conséquence de l'illégalité de la décision lui refusant un titre de séjour ;

En ce qui concerne la décision fixant une interdiction de retour sur le territoire français :

- il n'est pas établi que cette décision aurait été signée par une autorité habilitée ;

- elle est illégale en conséquence de l'illégalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français ;

- elle est entachée d'une erreur d'appréciation.

Par un mémoire en défense, enregistré le 21 août 2023, le préfet du Nord conclut au rejet de la requête.

Il soutient que les moyens soulevés par Mme A B ne sont pas fondés.

Par ordonnance du 28 juillet 2023, la clôture d'instruction a été fixée au 30 octobre 2023.

Mme A B a été admise au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 2 mai 2023.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Le président de la formation de jugement a dispensé la rapporteure publique, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Le rapport de M. Fougères a été entendu au cours de l'audience publique.

Considérant ce qui suit :

1. Mme A B, ressortissante tchadienne née le 7 juin 1996 à Ndjamena (Tchad), est entrée sur le territoire français le 22 septembre 2021, sous couvert d'un visa de long séjour portant la mention " étudiant ", valable du 24 août 2021 au 24 août 2022. Elle a présenté le 23 août 2022 une demande tendant au renouvellement de son titre de séjour portant la mention " étudiant ". Par un arrêté du 16 mars 2023, le préfet du Nord a rejeté sa demande, l'a obligée à quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays de destination de cette mesure d'éloignement. Par la présente requête, Mme A B demande au tribunal d'annuler ces décisions.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

En ce qui concerne la légalité de la décision portant refus de séjour :

2. En premier lieu, par un arrêté du 15 février 2023, publié le même jour au recueil spécial n°042 des actes administratifs de l'Etat dans le département du Nord, le préfet du Nord a donné délégation à M. E F, adjoint à la cheffe du bureau du contentieux et du droit des étrangers, signataire de l'arrêté contesté, à l'effet de signer, notamment, les décisions attaquées. Par suite, le moyen tiré de l'incompétence du signataire de la décision en litige doit être écarté.

3. En deuxième lieu, l'article L. 422-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile dispose : " L'étranger qui établit qu'il suit un enseignement en France ou qu'il y fait des études et qui justifie disposer de moyens d'existence suffisants se voit délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention " étudiant " d'une durée inférieure ou égale à un an. / En cas de nécessité liée au déroulement des études ou lorsque l'étranger a suivi sans interruption une scolarité en France depuis l'âge de seize ans et y poursuit des études supérieures, l'autorité administrative peut accorder cette carte de séjour sous réserve d'une entrée régulière en France et sans que soit opposable la condition prévue à l'article L. 412-1. / Cette carte donne droit à l'exercice, à titre accessoire, d'une activité professionnelle salariée dans la limite de 60 % de la durée de travail annuelle ". Le renouvellement de la carte de séjour temporaire portant la mention " étudiant " est subordonné, notamment, à la justification par le bénéficiaire de la réalité et du sérieux des études qu'il a déclaré accomplir.

4. Pour rejeter la demande de renouvellement de titre de séjour portant la mention " étudiant ", le préfet du Nord a retenu que Mme A B, arrivée en France le 22 septembre 2021, s'est inscrite en troisième année de licence en droit à l'université de Lille pour l'année universitaire 2021-2022 mais a été défaillante ou absente de manière injustifiée à la première session, ainsi qu'à la majorité des épreuves de la seconde session. Si la requérante produit deux certificats médicaux établis par le docteur C G, médecin généraliste à Lille, établissant que son état de santé justifiait son absence du 17 février 2022 au 7 avril 2022, cette circonstance ne permet pas d'expliquer l'absence d'investissement des études pour le premier semestre, ni d'expliquer ses absences lors de plusieurs épreuves du second semestre. Si Mme A B s'est ensuite inscrite en première année de licence en langues étrangères appliquées, mention " anglais-espagnol appliqué aux affaires ", au titre de l'année universitaire 2022-2023, elle ne justifie pas avoir effectivement suivi de telles études, s'abstenant de produire tout relevé de note ou attestation d'assiduité en cours, alors que le préfet du Nord produit la copie d'un courriel mentionnant que, selon la responsable pédagogique de la première année de licence en langues étrangères appliquées, la requérante n'a pas effectué d'inscription pédagogique. Enfin, à l'appui de sa requête, Mme A B produit la copie d'un dossier d'inscription en mastère 1 droit de l'entreprise et du numérique au titre de l'année 2022-2023, dossier mentionnant qu'elle aurait obtenu un diplôme de licence, ce qui ne ressort pas des pièces du dossier, mais reconnaît qu'aucune suite n'avait été donnée à la date de l'arrêté contesté. Dans ces circonstances, le préfet du Nord a pu légalement retenir que Mme A B ne justifiait pas du caractère réel et sérieux de ses études pour lui refuser le renouvellement de son titre de séjour portant la mention " étudiant ".

5. En dernier lieu, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui ".

6. Le moyen tiré de ce que la décision contestée porte au respect de la vie privée et familiale de Mme A B, garanti par les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, une atteinte disproportionnée eu égard aux buts en vue desquels il a été pris est en principe inopérant pour contester le refus de renouveler un titre de séjour en qualité d'étudiant, qui résulte seulement d'une appréciation de la réalité et du sérieux des études poursuivies. En revanche, lorsque le préfet, statuant sur la demande de titre de séjour, examine d'office si l'étranger est susceptible de se voir délivrer un titre sur un autre fondement que l'asile, tous les motifs de rejet de la demande, y compris donc les motifs se prononçant sur les fondements examinés d'office par le préfet, peuvent être utilement contestés devant le juge de l'excès de pouvoir. Un moyen tiré de la méconnaissance de l'article 8 n'est pas inopérant, par exemple, si la décision de refus de titre de séjour a pour motif que le demandeur n'entre dans aucun cas d'attribution d'un titre de séjour de plein droit ou que le refus ne porte pas d'atteinte disproportionnée au droit au respect de la vie privée et familiale de l'intéressé.

7. Il ressort des pièces du dossier que Mme A B est arrivée récemment en France, le 22 septembre 2021, sous couvert d'un visa de long séjour portant la mention " étudiant ", de sorte qu'elle n'avait pas vocation à être autorisée à séjourner sur le territoire français au-delà de la fin de ses études. Célibataire, sans charge de famille, bien que soutenant avoir de la famille en France, notamment un frère, étudiant à Bordeaux, ainsi qu'un compagnon, elle ne produit aucun justificatif à l'appui de ses allégations, ne justifiant d'aucun lien familial ou amical d'une particulière intensité sur le territoire français, tandis qu'elle ne démontre pas être dépourvue de tout lien de famille au Tchad, où elle a vécu jusqu'à l'âge de 25 ans et où demeurent ses parents qui contribuent à son entretien et deux frères. Enfin, il ne ressort pas des pièces du dossier qu'elle serait insérée socialement ou professionnellement en France. Dans ces circonstances, la requérante n'est pas fondée à soutenir que l'arrêté en litige porterait à son droit au respect de sa vie privée une atteinte disproportionnée aux buts d'intérêt public en vue desquels il a été pris.

8. Il résulte de ce qui précède que les conclusions de la requête de Mme A B tendant à l'annulation de la décision refusant le renouvellement de son titre de séjour doivent être rejetées.

En ce qui concerne la légalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français :

9. En premier lieu, les moyens tirés de l'incompétence du signataire de la décision attaquée doit être écarté, pour les mêmes motifs que ceux retenus au point 2.

10. En second lieu, il résulte de ce qui précède que le moyen tiré de l'illégalité de la décision attaquée, invoqué par voie de conséquence de l'illégalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français, doit être écarté.

11. Il résulte de ce qui précède que les conclusions de la requête tendant à l'annulation de la décision portant obligation de quitter le territoire français doivent être rejetées.

En ce qui concerne la légalité de la décision fixant le pays de destination :

12. Il résulte de ce qui précède que le moyen tiré de l'illégalité de la décision fixant le pays de destination, par voie de conséquence de l'illégalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français, doit être écarté.

13. Par suite, les conclusions de la requête tendant à l'annulation de la décision fixant le pays de destination doivent être rejetées.

En ce qui concerne la légalité de la décision portant interdiction de retour sur le territoire français pendant un an :

14. Aux termes de l'article L. 612-8 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Lorsque l'étranger n'est pas dans une situation mentionnée aux articles L. 612-6 et L. 612-7, l'autorité administrative peut assortir la décision portant obligation de quitter le territoire français d'une interdiction de retour sur le territoire français. / Les effets de cette interdiction cessent à l'expiration d'une durée, fixée par l'autorité administrative, qui ne peut excéder deux ans à compter de l'exécution de l'obligation de quitter le territoire français. ". En outre, aux termes de l'article L. 612-10 du même code : " Pour fixer la durée des interdictions de retour mentionnées aux articles L. 612-6 et L. 612-7, l'autorité administrative tient compte de la durée de présence de l'étranger sur le territoire français, de la nature et de l'ancienneté de ses liens avec la France, de la circonstance qu'il a déjà fait l'objet ou non d'une mesure d'éloignement et de la menace pour l'ordre public que représente sa présence sur le territoire français ".

15. Il ressort des termes mêmes de ces dispositions que l'autorité compétente doit, pour décider de prononcer à l'encontre de l'étranger soumis à l'obligation de quitter le territoire français une interdiction de retour et en fixer la durée, tenir compte, dans le respect des principes constitutionnels, des principes généraux du droit et des règles résultant des engagements internationaux de la France, des quatre critères qu'elles énumèrent, sans pouvoir se limiter à ne prendre en compte que l'un ou plusieurs d'entre eux.

16. Il ressort des pièces du dossier que Mme A B est arrivée régulièrement en France le 22 septembre 2021, comme il a été dit au point 1, et qu'elle ne constitue pas une menace pour l'ordre public. Elle n'a pas davantage fait l'objet d'une précédente mesure d'éloignement. Dès lors, et sans qu'importe la circonstance que la requérante ne justifie d'aucun lien familial ou amical d'une particulière intensité sur le territoire national, en imposant à Mme A B une interdiction de retour pendant une année, le préfet du Nord a méconnu les dispositions des articles L. 612-8 et L. 612-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile précités.

17. Il résulte de ce qui précède, sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens, que la décision portant interdiction de retour sur le territoire français pendant une année doit être annulée.

18. Il résulte de ce qui précède que Mme A B est seulement fondée à solliciter l'annulation de l'arrêté en litige en tant qu'il lui interdit tout retour pendant une durée d'un an.

Sur les conclusions à fin d'injonction sous astreinte :

19. Aux termes de l'article L. 911-1 du code de justice administrative : " Lorsque sa décision implique nécessairement qu'une personne morale de droit public ou un organisme de droit privé chargé de la gestion d'un service public prenne une mesure d'exécution dans un sens déterminé, la juridiction, saisie de conclusions en ce sens, prescrit, par la même décision, cette mesure assortie, le cas échéant, d'un délai d'exécution. / La juridiction peut également prescrire d'office cette mesure ".

20. Le présent jugement, qui rejette les principales conclusions à fin d'annulation, n'implique aucune mesure d'exécution, de telle sorte que les conclusions à fin d'injonction sous astreinte doivent également être rejetées.

Sur les frais liés au litige :

21. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce que soit mise à la charge de l'Etat, qui n'est pas, pour l'essentiel, la partie perdante dans la présente instance, la somme que Mme A B demande au titre des frais exposés et non compris dans les dépens.

D E C I D E :

Article 1er : La décision du 16 mars 2023 par laquelle le préfet du Nord a interdit à Mme A B tout retour sur le territoire français pendant une durée d'un an est annulée.

Article 2 : Le surplus des conclusions de la requête de Mme A B est rejeté.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à Mme D H A B, à Me Lefebvre et au préfet du Nord.

Copie en sera adressée pour information au ministre de l'intérieur et des outre-mer.

Délibéré après l'audience du 13 mars 2024, à laquelle siégeaient :

M. Riou, président,

M. Fougères, premier conseiller,

Mme Lançon, première conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 3 avril 2024.

Le rapporteur,

signé

V. FOUGERES

Le président,

signé

J.-M. RIOULa greffière,

signé

I. BAUDRY

La République mande et ordonne au préfet du Nord en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière

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