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AccueilJurisprudence administrativeN° TA59-2307439

Tribunal Administratif de Lille — Décision N° TA59-2307439

lundi 12 février 2024

JuridictionTribunal Administratif de Lille
SectionTribunal Administratif de Lille
N° DossierTA59-2307439
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation3ème Chambre
Avocat requérantNAVY

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire enregistrés les 16 août et 13 octobre 2023, Mme A B, représentée par Me Navy, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 2 juin 2023 par lequel le préfet du Nord a rejeté sa demande de titre de séjour, l'a obligée à quitter le territoire français dans un délai de trente jours, a fixé le pays de destination de la mesure d'éloignement et lui a fait interdiction de revenir sur le territoire français pour une durée d'un an ;

2°) d'enjoindre au préfet du Nord de lui délivrer le titre de séjour sollicité ou, à défaut, de procéder au réexamen de sa situation, sous astreinte de 155 euros par jour de retard, et de lui délivrer une autorisation provisoire de séjour l'autorisant à travailler ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 800 euros à verser à Me Navy, son avocat, sous réserve de sa renonciation au bénéfice de l'aide juridictionnelle, au titre des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Elle soutient que :

En ce qui concerne la décision portant refus de titre de séjour :

- la décision attaquée a été prise par une autorité incompétente ;

- elle est insuffisamment motivée ;

- elle est entachée d'un défaut d'examen sérieux de sa situation personnelle ;

- elle est entachée d'un vice de procédure dès lors que la commission du titre de séjour n'a pas été consultée ;

- elle méconnaît les dispositions de l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- elle méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- elle méconnaît les stipulations de l'article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;

- elle est entachée d'erreur manifeste d'appréciation.

En ce qui concerne la décision portant obligation de quitter le territoire français :

- la décision attaquée a été prise par une autorité incompétente ;

- elle est insuffisamment motivée ;

- elle est illégale en raison de l'illégalité de la décision portant refus de titre de séjour ;

- elle méconnaît les dispositions de l'article L. 611-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- elle méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- elle méconnaît les stipulations de l'article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation quant à ses conséquences sur sa situation personnelle.

En ce qui concerne la décision portant octroi d'un délai de départ volontaire :

- la décision attaquée a été prise par une autorité incompétente ;

- elle est insuffisamment motivée ;

- elle est illégale en raison de l'illégalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français ;

- elle est entachée d'erreur manifeste d'appréciation en tant qu'elle refuse l'octroi d'un délai de départ volontaire supérieur à trente jours.

En ce qui concerne la décision fixant le pays de destination :

- la décision attaquée a été prise par une autorité incompétente ;

- elle est illégale en raison de l'illégalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français ;

- elle méconnaît les stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

En ce qui concerne la décision portant interdiction de retour sur le territoire français :

- la décision attaquée a été prise par une autorité incompétente ;

- elle est insuffisamment motivée ;

- elle est illégale en raison de l'illégalité de la décision portant de quitter le territoire français ;

- elle est entachée d'erreur d'appréciation au regard des dispositions de l'article L.612-8 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Par un mémoire en défense enregistré le 19 septembre 2023, le préfet du Nord conclut au rejet de la requête au motif que les moyens soulevés par la requérante ne sont pas fondés.

Mme B a été admise au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 17 juillet 2023 du bureau d'aide juridictionnelle près le tribunal judiciaire de Lille.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- l'accord franco-sénégalais du 23 septembre 2006 ;

- la directive 2008/115/CE du Parlement européen et du Conseil du 16 décembre 2008 ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le décret n° 2020-1717 du 28 décembre 2020 ;

- le code de justice administrative.

La présidente de la formation de jugement a dispensé la rapporteure publique, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Le rapport de M. Horn a été entendu au cours de l'audience publique.

Considérant ce qui suit :

1. Mme B, ressortissante sénégalaise née le 8 juin 1975 à Dakar (Sénégal), est entrée en France le 3 mai 2012 sous couvert de son passeport revêtu d'un visa de court séjour de type C à entrées multiples délivré le 17 avril 2012 par les autorités consulaires françaises de Dakar. Elle a ensuite obtenu une carte de séjour portant la mention " vie privée et familiale " valable du 9 juillet 2013 au 8 juillet 2014, laquelle a été régulièrement renouvelée jusqu'au 9 juillet 2016. Elle a ensuite fait l'objet, le 23 décembre 2016, d'un arrêté du préfet du Nord refusant de renouveler son titre de séjour et l'obligeant à quitter le territoire français. Par un avis du 6 juillet 2017, la commission de réexamen de séjour de la préfecture du Nord a émis un avis défavorable à sa régularisation exceptionnelle. Par une demande du 31 janvier 2022, elle a sollicité son admission exceptionnelle au séjour en qualité de " parent d'enfant scolarisé " auprès des services de la préfecture du Nord. Par un arrêté du 2 juin 2023, dont Mme B demande l'annulation, le préfet du Nord lui a refusé la délivrance du titre sollicité, l'a obligée à quitter le territoire français dans un délai de trente jours, a fixé son pays de destination et lui a fait interdiction de revenir sur le territoire français pour une durée d'un an.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

2. Aux termes de l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger dont l'admission au séjour répond à des considérations humanitaires ou se justifie au regard des motifs exceptionnels qu'il fait valoir peut se voir délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention " salarié ", " travailleur temporaire " ou " vie privée et familiale ", sans que soit opposable la condition prévue à l'article L. 412-1. / Lorsqu'elle envisage de refuser la demande d'admission exceptionnelle au séjour formée par un étranger qui justifie par tout moyen résider habituellement en France depuis plus de dix ans, l'autorité administrative est tenue de soumettre cette demande pour avis à la commission du titre de séjour prévue à l'article L. 432-14. () ".

3. Il ressort des pièces du dossier que Mme B, qui est entrée en France le 3 mai 2012, y a résidé régulièrement sous couvert d'une carte de séjour portant la mention " vie privée et familiale " valable du 9 juillet 2013 au 8 juillet 2014, régulièrement renouvelée jusqu'au 9 juillet 2016. Il ressort également des pièces du dossier qu'elle est mère de six enfants, dont trois mineurs parmi lesquels les deux derniers sont nés en France en 2012 et 2018. Par ailleurs, elle produit dans le cadre de la présente instance des prescriptions médicales, feuilles de soins, attestations de stationnement et de transport sanitaire, résultats de scanner, et bulletin de sortie d'hôpital au titre de l'année 2012, des prescriptions et attestations médicales, un diagnostic de sécurité gaz naturel réalisé en sa présence et des factures de gaz naturel au titre de l'année 2013, des ordonnances médicales, compte-rendus d'hospitalisation, factures de pharmacie, un courrier de visite de contrôle sanitaire, une attestation de dépôt d'espèces, des factures d'électricité couvrant les mois de janvier à juin, un contrat de location et des factures de cantine scolaire au titre de l'année 2015. L'intéressée produit également des prescriptions et compte-rendus de consultations médicales, un bulletin de souscription d'un contrat d'assurance et une facture de pharmacie au titre de l'année 2016, des échographies, des prescriptions et compte-rendus de consultations médicales, analyses de laboratoire de biologie et un décompte de dépenses en pharmacie de l'assurance en mai et juin, et une attestation d'une association certifiant l'accompagner dans ses démarches en préfecture du Nord au titre de l'année 2017, de nombreuses ordonnances, résultats d'analyses médicales et compte-rendus médicaux, des échographies et des relevés bancaires faisant état de retrait en espèces au mois de janvier et février, et un relevé de remboursements de l'assurance maladie effectués et janvier, février, avril et mai au titre de l'année 2018, et des factures d'électricité, des prescriptions et analyses médicales, compte-rendus de consultations, ainsi qu'un compte-rendu de consultation infantile faisant état de sa présence au titre de l'année 2019. Elle fournit en outre des factures d'électricité, relevés bancaires faisant état de retraits et dépôts en espèce, de nombreuses prescriptions médicales et résultats d'analyses au titre de l'année 2020, un contrat de bail, des contrats d'électricité, des certificats et prescriptions médicales et autres résultats d'examens au titre de l'année 2021, des relevés bancaires et d'assurance maladie faisant état de frais médicaux et de retraits en espèce, ainsi que de nombreux documents médicaux au titre de l'année 2022. Enfin, elle produit des contrats de travail et bulletins de paye couvrant les périodes d'avril à décembre 2014, de février 2015 à juin 2017, de septembre 2017 et octobre 2018 ainsi qu'une attestation d'une association humanitaire de Roubaix certifiant sa participation aux actions bénévoles pour la période du 1er janvier 2020 au 20 janvier 2022. Dans ces conditions, Mme B établit qu'elle résidait habituellement en France depuis plus de dix ans à la date de la décision litigieuse et est, par suite, fondée à soutenir que le préfet du Nord aurait dû saisir la commission du titre de séjour préalablement à l'adoption de la décision contestée.

4. Il résulte de ce qui précède, sans qu'il soit besoin de se prononcer sur les autres moyens de la requête, que Mme B est fondée à demander l'annulation de la décision du

2 juin 2023 par lequel le préfet du Nord a rejeté sa demande d'admission exceptionnelle au séjour. Il y a lieu, par voie de conséquence, d'annuler les décisions par lesquelles il a obligé l'intéressée à quitter le territoire français dans un délai de trente jours, fixé le pays à destination duquel elle pourra être éloignée, et lui a interdit de retourner sur le territoire français pour une durée d'un an.

Sur les conclusions aux fins d'injonction et d'astreinte :

5. Eu égard au motif d'annulation retenu, le présent jugement implique seulement que le préfet du Nord procède au réexamen de la situation administrative de Mme B, après avoir préalablement saisi la commission du titre de séjour, dans le délai de trois mois à compter de la notification du présent jugement. Il n'y a pas lieu d'assortir cette injonction d'une astreinte.

Sur les frais liés au litige :

6. Mme B a été admise au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du bureau d'aide juridictionnelle près le tribunal judiciaire de Lille en date du 17 juillet 2023, son avocat peut se prévaloir des dispositions de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'Etat le versement à Me Navy d'une somme de 1 200 euros sous réserve que celle-ci renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'État.

D E C I D E :

Article 1er : L'arrêté du 2 juin 2023 du préfet du Nord est annulé.

Article 2 : Il est enjoint au préfet du Nord de procéder au réexamen de la situation de Mme B, dans un délai de trois mois à compter de la notification du présent jugement.

Article 3 : L'Etat versera à Me Navy la somme de 1 200 euros, au titre des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991, sous réserve qu'il renonce à percevoir la part contributive de l'État.

Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à Mme A B, Me Navy et au préfet du Nord.

Délibéré après l'audience du 17 janvier 2024, à laquelle siégeaient :

- Mme Féménia, présidente,

- M. Bourgau, premier conseiller,

- M. Horn, conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 12 février 2024.

Le rapporteur,

Signé

J. HORNLa présidente,

Signé

J. FÉMÉNIA

La greffière,

Signé

S. DEREUMAUX

La République mande et ordonne au préfet du Nord en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière

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