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AccueilJurisprudence administrativeN° TA59-2308355

Tribunal Administratif de Lille — Décision N° TA59-2308355

mercredi 27 septembre 2023

JuridictionTribunal Administratif de Lille
SectionTribunal Administratif de Lille
N° DossierTA59-2308355
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationD
FormationReconduite à la frontière
Avocat requérantGLINKOWSKI

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, enregistrés les 22 et 25 septembre 2023, M. C A, représenté par Me Bisalu, doit être regardé comme demandant au tribunal, dans le dernier état de ses écritures :

1°) d'annuler l'arrêté du 21 septembre 2023 par lequel la préfète de l'Oise a fixé son pays de destination ;

2°) d'enjoindre à la préfète de l'Oise de fixer le Portugal comme pays à destination duquel il doit être renvoyé dans un délai de 48 heures à compter de la notification du présent jugement, et ce sous astreinte de 150 euros par jour de retard ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 2 500 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

M. A soutient que :

- la décision attaquée a été prise par une autorité incompétente ;

- elle est insuffisamment motivée ;

- elle méconnaît l'autorité de la chose jugée ;

- le préfet ne pouvait légalement fixer l'Inde comme pays de destination dès lors qu'il est légalement admissible au Portugal ;

- la décision attaquée est entachée d'une erreur manifeste dans l'appréciation de ses conséquences sur sa situation personnelle ;

- elle méconnaît les dispositions de l'article 17 du règlement n° 603/2013 (UE) du 26 juin 2013 ;

- elle méconnaît les dispositions de l'article L. 742-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- elle méconnaît sa liberté fondamentale d'aller et venir ;

- elle est entachée d'un détournement de pouvoir.

Par un mémoire en défense, enregistré le 26 septembre 2023, la préfète de l'Oise conclut au rejet de la requête.

Elle fait valoir :

- à titre principal, que la requête, qui ne comporte l'exposé d'aucun moyen et d'aucune conclusion, est irrecevable ;

- que cette requête est également irrecevable faute d'être suffisamment motivée ;

- à titre subsidiaire, que les moyens soulevés ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné Mme Varenne en application de l'article L. 614-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Varenne, magistrate désignée ;

- les observations de Me Tsika-Kaya, substituant Me Bisalu, représentant M. A, qui conclut aux mêmes fins que la requête par les mêmes moyens, qu'il développe ;

- les observations de M. A, assisté de M. B, interprète assermenté en langue penjabi, qui répond aux questions posées par le tribunal ;

- la préfète de l'Oise n'étant ni présente ni représentée.

Considérant ce qui suit :

1. M. A, ressortissant indien né le 26 janvier 1993 à Kaithal (Inde), a fait l'objet, le 6 septembre 2023, d'un arrêté de la préfète de l'Oise l'obligeant à quitter le territoire français sans délai, fixant l'Inde ou tout autre pays où il serait légalement admissible, à l'exception d'un pays de l'Union européenne, de l'Islande, du Lichtenstein, de la Norvège ou de la Suisse, comme pays de destination et lui interdisant le retour sur le territoire français pour une durée d'une année. Par un arrêté du même jour, il a été placé en centre de rétention. Par un jugement du 14 septembre 2023, le magistrat désigné par le président du tribunal administratif a annulé la décision du 6 septembre 2023 fixant l'Inde comme pays de destination. Par un nouvel arrêté du 21 septembre 2023, la préfète de l'Oise a fixé le seul pays de nationalité de M. A, à savoir l'Inde, comme pays à destination duquel il doit être renvoyé en exécution de la mesure d'éloignement prise à son encontre le 6 septembre 2023. M. A demande l'annulation de cet arrêté.

Sur les fins de non-recevoir soulevées en défense :

2. Aux termes de l'article R. 411-1 du code de justice administrative : " La juridiction est saisie par requête. La requête indique les nom et domicile des parties. Elle contient l'exposé des faits et moyens, ainsi que l'énoncé des conclusions soumises au juge. / L'auteur d'une requête ne contenant l'exposé d'aucun moyen ne peut la régulariser par le dépôt d'un mémoire exposant un ou plusieurs moyens que jusqu'à l'expiration du délai de recours. ".

3. D'une part, aux termes de l'article L. 721-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'autorité administrative peut désigner comme pays de renvoi :

1° Le pays dont l'étranger a la nationalité, sauf si l'Office français de protection des réfugiés et apatrides ou la Cour nationale du droit d'asile lui a reconnu la qualité de réfugié ou lui a accordé le bénéfice de la protection subsidiaire ou s'il n'a pas encore été statué sur sa demande d'asile ; / 2° Un autre pays pour lequel un document de voyage en cours de validité a été délivré en application d'un accord ou arrangement de réadmission européen ou bilatéral ; / 3° Ou, avec l'accord de l'étranger, tout autre pays dans lequel il est légalement admissible. () ". Aux termes de l'article L. 721-5 du même code : " Les dispositions du chapitre IV du titre I du livre VI sont applicables à la contestation et au jugement de la décision fixant le pays de renvoi qui vise à exécuter une décision portant obligation de quitter le territoire français ou une interdiction de retour sur le territoire français. () ".

4. D'autre part, aux termes de l'article L. 614-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger qui fait l'objet d'une décision portant obligation de quitter le territoire français peut, dans les conditions et délais prévus au présent chapitre, demander au tribunal administratif l'annulation de cette décision, ainsi que l'annulation de la décision relative au séjour, de la décision relative au délai de départ volontaire et de la décision d'interdiction de retour sur le territoire français qui l'accompagnent le cas échéant. / Les dispositions du présent chapitre sont applicables au jugement de la décision fixant le pays de renvoi contestée en application de l'article L. 721-5 (). ". Aux termes de l'article L. 614-7 du même code : " Les dispositions de la présente section sont applicables lorsque l'étranger fait l'objet d'une d'assignation à résidence en application de l'article L. 731-1 ou d'un placement en rétention en application de l'article L. 741-1, y compris lorsque ces décisions interviennent en cours d'instance. ". Enfin, aux termes de l'article L. 614-8 de ce code : " Lorsque la décision portant obligation de quitter le territoire français est notifiée avec une décision d'assignation à résidence prise en application de l'article L. 731-1 ou une décision de placement en rétention prise en application de l'article L. 741-1, le président du tribunal administratif peut être saisi dans le délai de quarante-huit heures suivant la notification de ces mesures. ".

5. Par ailleurs, aux termes de l'article R. 776-5 du code de justice administrative : " II. - Les délais de quarante-huit heures mentionnés aux articles R. 776-2 et R. 776-4 et les délais de quinze jours mentionnés aux articles R. 776-2 et R. 776-3 ne sont susceptibles d'aucune prorogation. / Lorsque le délai est de quarante-huit heures ou de quinze jours, le second alinéa de l'article R. 411-1 n'est pas applicable et l'expiration du délai n'interdit pas au requérant de soulever des moyens nouveaux, quelle que soit la cause juridique à laquelle ils se rattachent. () ". Enfin, aux termes de l'article R. 776-26 du même code : " L'instruction est close soit après que les parties ont formulé leurs observations orales, soit, si ces parties sont absentes ou ne sont pas représentées, après appel de leur affaire à l'audience. ".

6. Il résulte de la combinaison de ces dispositions que, si le recours dirigé contre une décision fixant le pays de destination prise pour l'exécution d'une obligation de quitter le territoire français doit, lorsque cette décision est assortie d'un placement en centre de rétention, être introduit, à peine d'irrecevabilité, dans un délai de quarante-huit heures suivant la notification de cette dernière, la circonstance que le requérant n'aurait articulé aucun moyen dans ce même délai ne saurait, à elle seule, rendre son recours irrecevable, dès lors qu'il lui est loisible de présenter tout moyen jusqu'à la clôture de l'instruction, sans que puisse lui être opposée la condition énoncée au second alinéa de l'article R. 411-1 du code de justice administrative.

7. En l'espèce, M. A a présenté, dans le délai de recours de quarante-huit heures qui lui était imparti, une requête tendant à l'annulation de l'arrêté du 21 septembre 2023 par lequel la préfète de l'Oise a fixé l'Inde comme pays à destination duquel il doit être renvoyé en exécution de la mesure d'éloignement prise à son encontre le 6 septembre 2023 assortie de moyens exposés sommairement. Il a précisé ces moyens dans un mémoire complémentaire enregistré au greffe du tribunal le 25 septembre 2023, soit avant la clôture de l'instruction qui est intervenue après les observations des parties à l'audience, conformément aux dispositions de l'article R. 776-26 du code de justice administrative. Il s'ensuit que les fins de non-recevoir opposées par la préfète de l'Oise tirées de ce que la requête ne comprendrait l'exposé d'aucune conclusion ni moyen et serait insuffisamment motivée doivent être écartées.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

8. Il est constant que M. A s'est vu délivrer le 22 août 2023 un titre de séjour par les autorités portugaises valable jusqu'au 21 août 2025. Si la préfète de l'Oise soutient qu'à la date de l'arrêté attaqué ce titre de séjour aurait été " annulé " par les autorités portugaises et que, par suite, l'intéressé ne disposerait plus d'aucun droit au séjour sur le territoire portugais, elle se borne à produire un courriel en date du 6 septembre 2023 adressé aux services du ministère de l'intérieur dans lequel ses services sollicitent non pas la reprise en charge du requérant par les autorités portugaises mais des informations sur la situation administrative de ce dernier au Portugal. La réponse apportée le 13 septembre 2023 à cette demande par les services du ministère de l'intérieur français, qui transmettent les informations reçues de l'administration portugaise, mentionne seulement que les autorités portugaises vont se livrer à la vérification de la situation administrative du requérant et qu'elles envisagent de procéder à l'" annulation " du titre de séjour délivré à M. A. Cette simple déclaration d'intention de la part des autorités portugaises, qui n'ont pas été saisies, ainsi qu'il a été dit, d'une demande de réadmission, ne permet pas d'établir qu'à la date de la décision en litige le titre de séjour portugais de M. A lui aurait été effectivement retiré et qu'il ne disposait plus d'un droit au séjour sur le territoire portugais. Par suite, la préfète de l'Oise ne pouvait, sans entacher sa décision d'une erreur de droit, fixer uniquement l'Inde comme pays de destination de M. A en vue de l'exécution de la décision du 6 septembre 2023 par laquelle elle a obligé ce dernier à quitter le territoire français.

9. Il résulte de tout ce qui précède, et sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens de la requête, que M. A est fondé à demander l'annulation de la décision du 21 septembre 2023 par laquelle la préfète de l'Oise a fixé l'Inde comme pays à destination duquel il doit être renvoyé en exécution de la mesure d'éloignement prise à son encontre le 6 septembre 2023.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

10. Eu égard au motif d'annulation retenu dans le présent jugement, l'exécution de ce dernier implique seulement que la préfète de l'Oise procède au réexamen de la situation de M. A dans un délai d'un mois à compter de la notification du présent jugement.

Sur les frais de l'instance :

11. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'Etat une somme de 900 euros à verser à M. A au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

D E C I D E :

Article 1er : L'arrêté du 21 septembre 2023 par lequel la préfète de l'Oise a fixé l'Inde comme pays à destination duquel M. A doit être éloigné est annulé.

Article 2 : Il est enjoint à la préfète de l'Oise de procéder au réexamen de la situation de M. A dans un délai d'un mois à compter de la notification du présent jugement

Article 3 : l'Etat versera à M. A une somme de 900 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à M. C A et à la préfète de l'Oise.

Lu en audience publique le 27 septembre 2023.

La magistrate désignée

Signé,

M. VARENNE

La greffière,

Signé,

F. JANET

La République mande et ordonne à la préfète de l'Oise en ce qui la concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution du présent jugement.

Pour expédition conforme,

La greffière,

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