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AccueilJurisprudence administrativeN° TA59-2309912

Tribunal Administratif de Lille — Décision N° TA59-2309912

vendredi 24 novembre 2023

JuridictionTribunal Administratif de Lille
SectionTribunal Administratif de Lille
N° DossierTA59-2309912
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
FormationReconduite à la frontière
Avocat requérantZAIRI

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 13 novembre 2023, M. B D demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté en date du 12 novembre 2023 par lequel le préfet du Nord l'a obligé à quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays de destination de la mesure d'éloignement et lui a fait interdiction de retour sur le territoire français pour une durée d'un an ;

2°) d'enjoindre au préfet du Nord de lui délivrer une autorisation provisoire de séjour, sous astreinte de 150 euros par jour de retard à compter de l'expiration du délai de quinze jours suivant la notification de la décision à intervenir ;

3°) de mettre à la charge de l'État le versement à son conseil de la somme de 2 000 euros sur le fondement des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991, à charge pour lui de renoncer au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Il soutient que :

En ce qui concerne l'ensemble des décisions attaquées :

- elles ont été prises par une autorité incompétente ;

- elles sont insuffisamment motivées ;

- elles ne lui ont pas été notifiées dans une langue qu'il comprend ;

En ce qui concerne la décision lui faisant obligation de quitter le territoire français :

- elle porte atteinte à son droit au respect de sa vie privée et familiale ;

En ce qui concerne la décision refusant l'octroi d'un délai de départ volontaire :

- elle est illégale en ce que son comportement ne constitue pas une menace à l'ordre public et en ce qu'il ne présente pas de risque de fuite ;

En ce qui concerne la décision fixant le pays de destination de la mesure d'éloignement :

- elle méconnaît les stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

En ce qui concerne la décision faisant interdiction de retour sur le territoire français :

- elle est entachée d'une erreur d'appréciation quant à sa durée.

La requête a été communiquée au préfet du Nord qui n'a pas présenté de mémoire en défense.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné Mme Bonhomme en application de l'article L. 614-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Bonhomme, magistrate désignée ;

- les observations de Me Zairi Zouheir, avocat de M. D qui conclut aux mêmes fins que la requête ; il maintient les moyens soulevés dans la requête et développe, à l'encontre de la décision faisant obligation à M. D de quitter le territoire français les moyens tirés du défaut d'examen sérieux et de la violation du droit à être entendu tel que garanti par l'article 41 de la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne ; il développe le moyen dirigé contre la décision refusant l'octroi d'un délai de départ tiré de ce que M. D ne présente pas de risque de fuite ; il soulève à l'encontre de la décision fixant le pays de destination le moyen tiré de l'exception d'illégalité de la décision faisant obligation de quitter le territoire français ainsi que le moyen tiré de l'erreur manifeste d'appréciation ; il développe à l'encontre de la décision faisant interdiction de retour sur le territoire français le moyen tiré de l'erreur d'appréciation ; il sollicite enfin que M. D soit admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire ;

- les observations de Me Rannous, représentant le préfet du Nord, qui conclut au rejet de la requête de M. D au motif que les moyens soulevés ne sont pas fondés ;

- et les observations de M. D, assisté de M. A, interprète en langue arabe.

Considérant ce qui suit :

1. M. D, ressortissant algérien né le 18 novembre 1984, demande l'annulation de l'arrêté en date du 12 novembre 2023 par lequel le préfet du Nord lui a fait obligation de quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays de destination de la mesure d'éloignement et lui a fait interdiction de retour sur le territoire français pour une durée d'un an.

Sur l'admission provisoire au bénéfice de l'aide juridictionnelle :

2. Aux termes de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique : " Dans les cas d'urgence (), l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée par la juridiction compétente ou son président. / () ".

3. Eu égard aux circonstances de l'espèce, il y a lieu de prononcer l'admission provisoire de M. D au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

En ce qui concerne les moyens communs à l'ensemble des décisions attaquées :

4. En premier lieu, eu égard au caractère réglementaire des arrêtés de délégation de signature, soumis à la formalité de publication, le juge peut, sans méconnaître le principe du caractère contradictoire de la procédure, se fonder sur l'existence de ces arrêtés alors même que ceux-ci ne sont pas versés au dossier. Par un arrêté en date du 22 juin 2013, publié le même jour au recueil n° 155 des actes de la préfecture, le préfet du Nord a donné délégation à M. E C, directeur de cabinet du préfet, à l'effet de signer, notamment, les décisions attaquées. Par suite, le moyen tiré de l'incompétence du signataire de l'arrêté en litige doit être écarté.

5. En deuxième lieu, les décisions attaquées, qui n'avaient pas à mentionner l'ensemble des circonstances de fait de l'espèce, énoncent les considérations de droit et de fait sur lesquelles elles se fondent et décrivent les conditions d'entrée et de séjour de M. D sur le territoire français. Ces considérations sont suffisamment développées pour mettre utilement l'intéressé en mesure de discuter les motifs de ces décisions et le juge d'exercer son contrôle. Par suite, le moyen tiré de l'insuffisance de motivation de ces décisions doit être écarté.

6. En dernier lieu, les conditions de notification d'une décision sont sans incidence sur la légalité de celle-ci. Au surplus, l'arrêté attaqué a été notifié à M. D par le truchement d'un interprète en langue arabe qu'il comprend. Par suite, le moyen tiré de ce que les décisions attaquées n'auraient pas été notifiées dans une langue comprise par le requérant doit être écarté.

En ce qui concerne les autres moyens dirigés contre la décision faisant obligation de quitter le territoire français :

7. En premier lieu, aux termes du paragraphe 1 de l'article 41 de la Charte des droits fondamentaux de l'Union européenne : " Toute personne a le droit de voir ses affaires traitées impartialement, équitablement et dans un délai raisonnable par les institutions et organes de l'Union ". Aux termes du paragraphe 2 de ce même article : " Ce droit comporte notamment : / - le droit de toute personne d'être entendue avant qu'une mesure individuelle qui l'affecterait défavorablement ne soit prise à son encontre ; () ". Enfin, aux termes du paragraphe 1 de l'article 51 de la Charte : " Les dispositions de la présente Charte s'adressent aux institutions, organes et organismes de l'Union dans le respect du principe de subsidiarité, ainsi qu'aux Etats membres uniquement lorsqu'ils mettent en œuvre le droit de l'Union. () ".

8. Le droit d'être entendu, principe général du droit de l'Union européenne, se définit comme celui de toute personne à faire connaître, de manière utile et effective, ses observations écrites ou orales au cours d'une procédure administrative, avant l'adoption de toute décision susceptible de lui faire grief. Toutefois, ce droit n'implique pas systématiquement l'obligation, pour l'administration, d'organiser, de sa propre initiative, un entretien avec l'intéressé, ni même d'inviter ce dernier à produire ses observations, mais suppose seulement que, informé de ce qu'une décision lui faisant grief est susceptible d'être prise à son encontre, il soit en mesure de présenter spontanément des observations écrites ou de solliciter un entretien pour faire valoir ses observations orales. Enfin, une atteinte à ce droit n'est susceptible d'affecter la régularité de la procédure à l'issue de laquelle la décision faisant grief est prise que si la personne concernée a été privée de la possibilité de présenter des éléments pertinents qui auraient pu influer sur le contenu de la décision, ce qu'il lui revient, le cas échéant, d'établir devant la juridiction saisie.

9. Il ressort des pièces du dossier que M. D a fait l'objet d'un contrôle d'identité le l2 novembre 2023. N'étant pas en mesure de justifier de son droit à circuler ou séjourner en France, il a été placé en retenue administrative. Lors de cette mesure, il a été interrogé le même jour par les services de police, avec le concours d'un interprète en langue arabe, langue qu'il parle et comprend. Il ressort du procès-verbal de cette audition que le requérant a été interrogé sur sa situation administrative, a été invité à présenter ses observations orales sur la perspective de son éloignement du territoire français et à porter à la connaissance de l'autorité préfectorale tout élément de sa situation personnelle. Si M. D soutient que, contrairement à ce qui a été indiqué au début de son audition, il n'a pas déclaré être " sans domicile fixe " mais vivre chez un ami, il a néanmoins, assisté de l'interprète, signé ce document et il ne produit aucun élément de nature à démontrer que sa réponse sur ce point aurait été mal retranscrite. Dans ces conditions, et alors même que l'audition de M. D n'a duré que cinq minutes selon les mentions portées sur le procès-verbal, le moyen tiré de la méconnaissance du droit à être entendu doit être écarté.

10. En deuxième lieu, il ne ressort ni des pièces du dossier ni des termes de la décision attaquée que le préfet du Nord n'aurait pas procédé à un examen sérieux de la situation de M. D lorsqu'il a décidé de lui faire obligation de quitter le territoire français. Par suite, ce moyen doit être écarté.

11. En dernier lieu, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. / 2. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui ".

12. Il ressort des pièces du dossier que M. D est entré en France en juin 2022 muni de son passeport revêtu d'un visa court séjour valide du 8 mai 2022 au 3 août 2023. Il est titulaire d'un diplôme d'ingénieur en urbanisme en Algérie. Il déclare être venu en France dans le cadre d'un voyage d'affaires et être resté sur le territoire national, sans avoir sollicité la délivrance d'un titre de séjour. Il est célibataire et sans enfant. S'il soutient travailler en France par internet, il n'en justifie pas. En tout état de cause, cette activité ne saurait attester d'une insertion particulière en France, où sa présence est récente. Par ailleurs, s'il se prévaut de la présence d'un ami en France, chez lequel il vit, les membres de sa famille, parmi lesquels ses parents ainsi que ses frères et sœur, résident en Algérie. Dans ces conditions, le requérant n'est pas fondé à soutenir qu'en lui faisant obligation de quitter le territoire français, le préfet du Nord aurait porté une atteinte disproportionnée à son droit au respect de sa vie privée et familiale. Par suite, le moyen tiré de la violation des stipulations précitées de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales doit être écarté.

En ce qui concerne les autres moyens dirigés contre la décision refusant l'octroi d'un délai de départ volontaire :

13. Aux termes de l'article L. 612-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Par dérogation à l'article L. 612-1, l'autorité administrative peut refuser d'accorder un délai de départ volontaire dans les cas suivants : / 1° Le comportement de l'étranger constitue une menace pour l'ordre public ; / () ; / 3° Il existe un risque que l'étranger se soustraie à la décision portant obligation de quitter le territoire français dont il fait l'objet ". L'article L. 612-3 du même code précise que : " Le risque mentionné au 3° de l'article L. 612-2 peut être regardé comme établi, sauf circonstance particulière, dans les cas suivants : / () ; / 2° L'étranger s'est maintenu sur le territoire français au-delà de la durée de validité de son visa ou, s'il n'est pas soumis à l'obligation du visa, à l'expiration d'un délai de trois mois à compter de son entrée en France, sans avoir sollicité la délivrance d'un titre de séjour ; () ; / 4° L'étranger a explicitement déclaré son intention de ne pas se conformer à son obligation de quitter le territoire français ; / () / ; 8° L'étranger ne présente pas de garanties de représentation suffisantes, notamment parce qu'il ne peut présenter des documents d'identité ou de voyage en cours de validité, (), qu'il ne justifie pas d'une résidence effective et permanente dans un local affecté à son habitation principale () ".

14. D'une part, il ressort des termes mêmes de la décision attaquée que le préfet du Nord ne s'est pas fondé, pour refuser d'accorder à M. D un délai de départ volontaire, sur la menace à l'ordre public que constituerait son comportement, mais sur le risque que l'intéressé se soustraie à la mesure d'éloignement. Dans ces conditions, le requérant ne peut utilement soutenir, pour demander l'annulation de la décision attaquée, que son comportement ne constitue pas une menace à l'ordre public. Par suite, ce moyen doit être écarté.

15. Si M. D produit une attestation d'un ami qui déclare l'héberger à son domicile depuis le mois de juin 2022, cet élément n'avait pas été porté à la connaissance du préfet du Nord qui disposait de l'audition de l'intéressé dans laquelle il était indiqué que celui-ci se déclarait " sans domicile fixe ". Par ailleurs, cette attestation, qui n'est corroborée par aucun autre élément, revêt une force probante limitée. En tout état de cause, il ressort des pièces du dossier que M. D n'a pas sollicité la délivrance d'un titre de séjour à l'expiration de son visa. Il n'a pas davantage été en mesure de présenter des documents d'identité ou de voyage en cours de validité. Dans ces conditions, le préfet du Nord a pu légalement considérer, pour ces seuls motifs, que l'intéressé présentait un risque de soustraction et, par suite, refuser de lui accorder un délai de départ volontaire. Ce moyen doit, dès lors, être écarté.

En ce qui concerne les autres moyens dirigés contre la décision fixant le pays de destination :

16. En premier lieu, compte tenu de ce qui a été dit aux points 2 à 12, le moyen tiré de l'illégalité de la décision faisant obligation de quitter le territoire français doit être écarté.

17. En deuxième lieu, compte tenu de la situation de M. D telle qu'énoncée au point 12, le moyen tiré de l'erreur manifeste d'appréciation doit être écarté.

18. En dernier lieu, si M. D soutient que la décision attaquée méconnaît les stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, il n'assortit ce moyen d'aucune précision nécessaire pour en apprécier le bien-fondé. Par suite, ce moyen doit être écarté.

En ce qui concerne les autres moyens dirigés contre la décision faisant interdiction de retour sur le territoire français :

19. Aux termes de l'article L. 612-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Lorsqu'aucun délai de départ volontaire n'a été accordé à l'étranger, l'autorité administrative assortit la décision portant obligation de quitter le territoire français d'une interdiction de retour sur le territoire français. Des circonstances humanitaires peuvent toutefois justifier que l'autorité administrative n'édicte pas d'interdiction de retour. () ". En outre, aux termes de l'article L. 612-10 du même code : " Pour fixer la durée des interdictions de retour mentionnées aux articles L. 612-6 et L. 612-7, l'autorité administrative tient compte de la durée de présence de l'étranger sur le territoire français, de la nature et de l'ancienneté de ses liens avec la France, de la circonstance qu'il a déjà fait l'objet ou non d'une mesure d'éloignement et de la menace pour l'ordre public que représente sa présence sur le territoire français ".

20. Compte tenu de la durée de présence très limitée en France, de la faiblesse de ses attaches en France où il ne se prévaut que de la présence d'un ami chez lequel il réside, et eu égard au fait qu'il n'a jamais fait l'objet d'une mesure d'éloignement et en l'absence de menace à l'ordre public que représente sa présence en France, le préfet du Nord n'a pas commis d'erreur d'appréciation en fixant à une année la durée de l'interdiction de séjour en France prononcée à l'encontre du requérant. Par suite, ce moyen doit être écarté.

21. Il résulte de tout ce qui précède que M. D n'est pas fondé à demander l'annulation de l'arrêté en date du 12 novembre 2023 par lequel le préfet du Nord lui a fait obligation de quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays de destination de la mesure d'éloignement et lui a fait interdiction de retour sur le territoire français pour une durée d'un an. Ses conclusions à fin d'injonction sous astreinte ainsi que celles qu'il a présentées au titre des frais de l'instance doivent, par conséquent, être rejetées.

DÉCIDE :

Article 1er : M. D est admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire.

Article 2 : Le surplus des conclusions de la requête de M. D est rejeté.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à M. B D, à Me Zairi Zouheir et au préfet du Nord.

Lu en audience publique le 24 novembre 2023.

La magistrate désignée,

Signé,

F. BONHOMMELa greffière,

Signé,

N. BELHARRET

La République mande et ordonne au préfet du Nord en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution du présent jugement.

Pour expédition conforme,

La greffière,

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