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AccueilJurisprudence administrativeN° TA59-2310266

Tribunal Administratif de Lille — Décision N° TA59-2310266

jeudi 23 mai 2024

JuridictionTribunal Administratif de Lille
SectionTribunal Administratif de Lille
N° DossierTA59-2310266
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation3ème Chambre
Avocat requérantNAVY

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 22 novembre 2023, M. A B, représenté par Me Navy, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 24 octobre 2023 par lequel le préfet du Nord a rejeté sa demande de titre de séjour, l'a obligé à quitter le territoire français dans un délai de trente jours, a fixé le pays de destination et lui a fait interdiction de revenir sur le territoire français pour une durée d'un an ;

2°) d'enjoindre au préfet du Nord, dans un délai d'un mois à compter de la notification du jugement à intervenir et sous astreinte de 155 euros par jour de retard à compter de l'expiration de ce délai, de lui délivrer le titre de séjour sollicité ou, à défaut, de réexaminer sa situation et, dans l'attente, de lui délivrer une autorisation provisoire de séjour l'autorisant à travailler ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 500 euros à verser à son conseil, sous réserve pour ce dernier de renoncer à la part contributive de l'Etat, sur le fondement des articles 37 de la loi du 10 juillet 1991 et L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

En ce qui concerne la décision portant refus de titre de séjour :

- la décision contestée a été prise par une autorité incompétente ;

- elle est insuffisamment motivée ;

- elle est entachée d'un défaut d'examen sérieux de sa situation personnelle ;

- elle méconnaît les dispositions de l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- elle est entachée d'erreur manifeste d'appréciation dès lors que le préfet n'a pas fait usage de son pouvoir de régularisation ;

- elle méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

En ce qui concerne la décision portant obligation de quitter le territoire français :

- la décision contestée a été prise par une autorité incompétente ;

- elle est insuffisamment motivée ;

- elle est illégale en raison de l'illégalité de la décision portant refus de séjour ;

- elle méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droites de l'homme et des libertés fondamentales ;

- elle est entachée d'erreur manifeste d'appréciation quant à ses conséquences sur sa situation personnelle.

En ce qui concerne la décision fixant le délai de départ volontaire :

- la décision contestée a été prise par une autorité incompétente ;

- elle est insuffisamment motivée ;

- elle est illégale en raison de l'illégalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français ;

- elle est entachée d'erreur manifeste d'appréciation au regard des dispositions de l'article 7 de la directive 2008/115/CE du Parlement européen et du Conseil du 16 décembre 2008.

En ce qui concerne la décision fixant le pays de destination :

- la décision contestée a été prise par une autorité incompétente ;

- elle est illégale en raison de l'illégalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français ;

- elle méconnaît les stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droites de l'homme et des libertés fondamentales.

En ce qui concerne la décision portant interdiction de retour sur le territoire français :

- la décision contestée a été prise par une autorité incompétente ;

- elle est insuffisamment motivée ;

- elle est illégale en raison de l'illégalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français ;

- elle est entachée d'erreur d'appréciation au regard des dispositions de l'article L. 612-8 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Par un mémoire en défense, enregistré le 10 janvier 2024, le préfet du Nord conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que les moyens soulevés par le requérant ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- l'accord franco-tunisien du 17 mars 1988 ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

La présidente de la formation de jugement a dispensé la rapporteure publique, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Le rapport de M. Bourgau, rapporteur, a été entendu au cours de l'audience publique.

Considérant ce qui suit :

1. M. A B, ressortissant tunisien né le 2 novembre 1989 à Beja (Tunisie), est entré en France le 16 septembre 2018 sous couvert d'un visa de long séjour en qualité de conjoint d'une ressortissante française, valable du 8 mai 2018 au 8 mai 2019. Le 12 mars 2019, il a sollicité du préfet du Pas-de-Calais le renouvellement de son titre de séjour, lequel s'est considéré territorialement incompétent pour connaître de cette demande par courrier du 5 novembre suivant et a invité l'intéressé à s'adresser au préfet du Nord. Il a alors déposé un dossier de changement de statut et demandé à bénéficier d'un titre de séjour en raison de son activité professionnelle, qu'il a été invité à compléter par courrier de ce préfet du 27 février 2020, ce qu'il a fait le 26 juin 2020. Par une décision du 29 juillet 2020, le préfet du Nord lui a refusé la délivrance du titre de séjour sollicité au motif qu'il ne justifiait pas d'un visa d'installation. Le 14 septembre 2020, M. B a contesté cette décision et sollicité une nouvelle fois la délivrance d'un titre de séjour. Par une seconde décision en date du 10 novembre 2020, le préfet du Nord a, de nouveau, rejeté la demande présentée par l'intéressé. Par un jugement n° 2009423 du 24 janvier 2023, le tribunal administratif de Lille a annulé cette dernière décision pour vice de forme et enjoint au préfet du Nord de réexaminer la demande de M. B dans un délai de quatre mois. En exécution de ce jugement, par arrêté du 24 octobre 2023, dont M. B demande l'annulation, le préfet du Nord a rejeté sa demande de titre de séjour, l'a obligé à quitter le territoire français dans un délai de trente jours, a fixé le pays de destination et lui a fait interdiction de revenir sur le territoire français pour une durée d'un an.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

2. Aux termes de l'article 3 de l'accord franco-tunisien du 17 mars 1988 en matière de séjour et de travail : " Les ressortissants tunisiens désireux d'exercer une activité professionnelle salariée en France, pour une durée d'un an au minimum, et qui ne relèvent pas des dispositions de l'article 1er du présent Accord, reçoivent, après contrôle médical et sur présentation d'un contrat de travail visé par les autorités compétentes, un titre de séjour valable un an renouvelable et portant la mention " salarié ". / () ". Aux termes de l'article 11 du même accord : " Les dispositions du présent Accord ne font pas obstacle à l'application de la législation des deux Etats sur le séjour des étrangers sur tous les points non traités par l'Accord. / Chaque État délivre notamment aux ressortissants de l'autre État tous titres de séjour autres que ceux visés au présent Accord, dans les conditions prévues par sa législation. ". De plus, aux termes de l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger ne vivant pas en état de polygamie dont l'admission au séjour répond à des considérations humanitaires ou se justifie au regard des motifs exceptionnels qu'il fait valoir peut se voir délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention " salarié ", " travailleur temporaire " ou " vie privée et familiale ", sans que soit opposable la condition prévue à l'article L. 412-1. / () ".

3. Portant sur la délivrance des catégories de cartes de séjour temporaire prévues par les dispositions auxquelles il renvoie, l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile n'institue pas une catégorie de titres de séjour distincte mais est relatif aux conditions dans lesquelles les étrangers peuvent être admis à séjourner en France soit au titre de la vie privée et familiale, soit au titre d'une activité salariée. Il fixe ainsi, notamment, les conditions dans lesquelles les étrangers peuvent être admis à séjourner en France au titre d'une activité salariée. Dès lors que l'article 3 de l'accord franco-tunisien prévoit la délivrance de titres de séjour au titre d'une activité salariée, un ressortissant tunisien souhaitant obtenir un titre de séjour au titre d'une telle activité ne peut utilement invoquer les dispositions de l'article L. 435-1 à l'appui d'une demande d'admission au séjour sur le territoire national, s'agissant d'un point déjà traité par l'accord franco-tunisien, au sens de l'article 11 de cet accord.

4. Toutefois, si l'accord franco-tunisien ne prévoit pas, pour sa part, de semblables modalités d'admission exceptionnelle au séjour, ses stipulations n'interdisent pas au préfet de délivrer un titre de séjour à un ressortissant tunisien qui ne remplit pas l'ensemble des conditions auxquelles est subordonnée sa délivrance de plein droit. Il appartient au préfet, dans l'exercice du pouvoir discrétionnaire dont il dispose sur ce point, d'apprécier, en fonction de l'ensemble des éléments de la situation personnelle de l'intéressé, l'opportunité d'une mesure de régularisation.

5. Il ressort des pièces du dossier que M. B est entré régulièrement en France le 16 septembre 2018 sous couvert d'un visa de long séjour en qualité de conjoint d'une ressortissante française, valable du 8 mai 2018 au 8 mai 2019. Divorcé et sans charge de famille, il établit sa présence continue en France de septembre 2018 à octobre 2023, à l'exclusion du mois de novembre 2018. Il justifie également avoir signé un contrat d'intégration républicaine en février 2019. A ce titre, il a suivi les deux modules de formation civique et a été dispensé de formation linguistique. Il a également suivi de février à octobre 2019, une formation de développeur intégrateur web, laquelle a abouti à l'obtention de la certification professionnelle correspondante le 12 mars 2020, assortie de la mention " bien ". De plus, à compter de mars 2019, M. B a engagé, deux mois avant l'expiration de son visa de long séjour, des démarches en vue du renouvellement de son titre de séjour, d'abord auprès du préfet du Pas-de-Calais puis, après que ce dernier se soit déclaré incompétent en novembre 2020, auprès du préfet du Nord. Enfin, il a successivement travaillé, de janvier à février 2019, en qualité d'opérateur polyvalent pour la société d'interim Adequat puis, d'août 2019 à octobre 2020, à temps partiel à hauteur de 26 heures par mois pour la SAS Marbis, entreprise de restauration rapide, en qualité de personnel polyvalent ainsi que de septembre à octobre 2020 à hauteur de 22 heures par mois pour la SARL Lys Delices en qualité de personnel polyvalent, puis de novembre 2020 à avril 2021 en contrat à durée déterminée à temps partiel en qualité de cuisinier serveur pour la SAS l'Oriental à hauteur de 60 heures par mois avant de signer un contrat à durée indéterminée à temps plein de serveur cuisiner avec la même société à compter de mai 2021. A la date de la décision attaquée, M. B justifie ainsi d'une présence continue en France de presque cinq ans et d'une intégration professionnelle réussie. Il produit à ce titre l'ensemble de ses bulletins de paie ainsi que les contrats de travail signés avec la SAS l'Oriental. S'il ne justifie pas, par les attestations qu'il produit, avoir noué sur le territoire français des liens privés d'une particulière ancienneté, stabilité et intensité, il résulte néanmoins de ce qui a été dit précédemment que M. B justifie, à la date de la décision attaquée, d'une présence continue en France de 4 ans et 10 mois, de sa volonté d'intégration ainsi que d'une période d'activité professionnelle de plus de 4 ans. Dans ces conditions, M. B est fondé à soutenir que le préfet du Nord a commis une erreur manifeste d'appréciation dans l'exercice de son pouvoir discrétionnaire de régularisation au titre du travail.

6. Il résulte de ce qui précède, sans qu'il soit besoin de se prononcer sur les autres moyens de la requête, que la décision portant refus de titre de séjour doit être annulée ainsi que, par voie de conséquence, les décisions portant obligation de quitter le territoire français, octroi d'un délai de départ volontaire, fixation du pays de destination et interdiction de retour sur le territoire français.

Sur les conclusions aux fins d'injonction et d'astreinte :

7. Eu égard au motif qui la fonde, l'annulation prononcée par le présent jugement implique nécessairement que le préfet du Nord délivre à M. B un titre de séjour portant la mention " salarié ". Il y a lieu d'enjoindre au préfet du Nord d'y procéder dans un délai d'un mois à compter de la notification du présent jugement. Il n'y a pas lieu, dans les circonstances de l'espèce, d'assortir cette injonction d'une astreinte.

Sur les frais de l'instance :

8. Il ne ressort pas des pièces du dossier que M. B a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle. De plus, son avocat n'a pas présenté de conclusions tendant au bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire. Par suite, il ne peut se prévaloir des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991.

D E C I D E :

Article 1er : L'arrêté du 24 octobre 2023 par lequel le préfet du Nord a rejeté la demande de titre de séjour de M. B, l'a obligé à quitter le territoire français dans un délai de trente jours, a fixé le pays de destination et lui a fait interdiction de revenir sur le territoire français pour une durée d'un an est annulé.

Article 2 : Il est enjoint au préfet du Nord, dans un délai d'un mois à compter de la notification du présent jugement, de délivrer à M. B un titre de séjour portant la mention " salarié ".

Article 3 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 4 : Le présent jugement sera notifié à M. A B, à Me Navy et au préfet du Nord.

Délibéré après l'audience du 17 avril 2024, à laquelle siégeaient :

- Mme Féménia, présidente,

- M. Bourgau, premier conseiller,

- M. Horn, conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 23 mai 2024.

Le rapporteur,

Signé

T. BOURGAULa présidente,

Signé

J. FÉMÉNIA

La greffière,

Signé

S. DEREUMAUX

La République mande et ordonne au préfet du Nord, en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

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