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AccueilJurisprudence administrativeN° TA59-2310591

Tribunal Administratif de Lille — Décision N° TA59-2310591

mercredi 13 mars 2024

JuridictionTribunal Administratif de Lille
SectionTribunal Administratif de Lille
N° DossierTA59-2310591
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
FormationReconduite à la frontière
Avocat requérantGUILLAUD

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 1er décembre 2023, M. D F B, représenté par Me Guillaud, demande au tribunal :

1°) de l'admettre au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire ;

2°) d'annuler l'arrêté en date du 24 novembre 2023 par lequel le préfet du Nord a décidé de le transférer aux autorités italiennes ;

3°) d'enjoindre au préfet du Nord de procéder à l'enregistrement de sa demande d'asile en procédure normale sous astreinte de 155 euros par jour de retard ;

4°) de mettre à la charge de l'État le versement à son conseil d'une somme de 1 000 euros au titre des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Il soutient que l'arrêté attaqué :

- a été pris par une autorité incompétente ;

- est entaché d'un vice de procédure tiré de la méconnaissance des dispositions de l'article 4 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 ;

- est entaché d'un vice de procédure tiré de la méconnaissance des dispositions de l'article 5 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 ;

- méconnait les dispositions du paragraphe 2 de l'article 3 du règlement (UE) n° 604/2013 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013 ainsi que les stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- est entaché d'une erreur manifeste d'appréciation et méconnaît les dispositions de l'article 17 du règlement (UE) n° 604/2013 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013 ;

- méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

La requête a été communiquée au préfet du Nord qui n'a pas produit de mémoire en défense.

M. F B a été admis à l'aide juridictionnelle totale par une décision du bureau d'aide juridictionnelle du 15 janvier 2024.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le règlement (UE) n° 604/2013 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013 ;

- la directive 2013/33/UE du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013 ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné Mme Bonhomme en application de l'article L. 572-5 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Bonhomme, magistrate désignée ;

- les observations de Me Guillaud, avocate de M. F B, qui conclut aux mêmes fins que la requête par les mêmes moyens ; elle développe notamment le moyen tiré de l'incompétence de la signataire de l'arrêté en litige ; elle soulève en outre, à l'encontre de la décision de transfert, le moyen tiré de la méconnaissance des dispositions de l'article 21 de la directive n° 2013/33/UE au vu de l'état de vulnérabilité de M. F B ;

- les observations de M. F B, assisté de Mme A, interprète en langue en langue arabe ;

- le préfet du Nord n'étant ni présent ni représenté.

Considérant ce qui suit :

1. M. F B, ressortissant soudanais né le 1er janvier 2000, a déposé une demande d'asile en France enregistrée le 10 août 2023 par les services de la préfecture du Nord. A la suite de cette demande, le préfet du Nord, constatant que les empreintes de l'intéressé avaient été enregistrées en Italie le 8 juillet 2023, a saisi les autorités italiennes d'une demande de prise en charge le 7 septembre 2023. L'Italie a implicitement accepté le 8 novembre 2023 sa responsabilité. M. F B demande au tribunal l'annulation de l'arrêté en date du 24 novembre 2023 par lequel le préfet du Nord a décidé de le transférer aux autorités italiennes.

Sur la demande d'admission provisoire à l'aide juridictionnelle :

2. M. F B ayant été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du bureau d'aide juridictionnelle du 15 janvier 2024, ses conclusions tendant au bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire sont devenues sans objet.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

3. En premier lieu, eu égard au caractère réglementaire des arrêtés de délégation de signature, soumis à la formalité de publication, le juge peut, sans méconnaître le principe du caractère contradictoire de la procédure, se fonder sur l'existence de ces arrêtés alors même que ceux-ci ne sont pas versés au dossier. Par un arrêté du 14 avril 2023, publié le même jour au recueil n° 92 des actes administratifs de la préfecture, le préfet du Nord a donné délégation à Mme E C, adjointe à la cheffe du bureau de l'asile, à l'effet de signer, et non uniquement de notifier, comme le soutient M. F B, les décisions de transfert d'un étranger en application de l'article L. 572-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Par suite, le moyen tiré de l'incompétence de la signataire de l'arrêté attaqué manque en fait et doit être écarté.

4. En deuxième lieu, aux termes de l'article 4 du règlement (UE) n° 604-2013 du 26 juin 2013 susvisé : " 1. Dès qu'une demande de protection internationale est introduite au sens de l'article 20, paragraphe 2, dans un Etat membre, ses autorités compétentes informent le demandeur de l'application du présent règlement et notamment : / a) des objectifs du présent règlement () / b) des critères de détermination de l'Etat membre responsable, de la hiérarchie de ces critères au cours des différentes étapes de la procédure et de leur durée () / 2. Les informations visées au paragraphe 1 sont données par écrit, dans une langue que le demandeur comprend ou dont on peut raisonnablement supposer qu'il la comprend. Les Etats membres utilisent la brochure commune rédigée à cet effet en vertu du paragraphe 3. / Si c'est nécessaire à la bonne compréhension du demandeur, les informations lui sont également communiquées oralement, par exemple lors de l'entretien individuel visé à l'article 5 () ". Il résulte de ces dispositions que le demandeur d'asile auquel l'administration entend faire application du règlement du 26 juin 2013 doit se voir remettre, dès le moment où le préfet est informé de ce qu'il est susceptible d'entrer dans le champ d'application de ce règlement et, en tous cas, avant la décision par laquelle l'autorité administrative décide de refuser l'admission provisoire au séjour de l'intéressé au motif que la France n'est pas responsable de sa demande d'asile, une information complète sur ses droits, par écrit et dans une langue qu'il comprend. Cette information doit comprendre l'ensemble des éléments prévus au paragraphe 1 de l'article 4 du règlement. Eu égard à la nature desdites informations, la remise par l'autorité administrative de la brochure prévue par les dispositions précitées constitue pour le demandeur d'asile une garantie.

5. Il ressort des pièces du dossier que M. F B a déposé sa demande d'admission au séjour au titre de l'asile en préfecture le 10 août 2023 et qu'au cours de l'entretien individuel conduit le même jour, les informations sur l'application à son cas d'espèce du règlement (UE) n° 604/2013 lui ont été apportées oralement, par le truchement d'une interprète en langue arabe qu'il comprend. Lors de cet entretien, les deux brochures d'information A " j'ai demandé l'asile dans l'Union européenne - quel pays sera responsable de l'analyse de ma demande ' " et B " je suis sous procédure Dublin - qu'est-ce que cela signifie ' ", traduites en langue arabe lui ont été remises. Par suite, le moyen tiré de ce que la décision attaquée aurait été prise en méconnaissance des dispositions de l'article 4 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 doit être écarté.

6. En troisième lieu, aux termes de l'article 5 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 susvisé : " 1. Afin de faciliter le processus de détermination de l'Etat membre responsable, l'Etat membre procédant à cette détermination mène un entretien individuel avec le demandeur. Cet entretien permet également de veiller à ce que le demandeur comprenne correctement les informations qui lui sont fournies conformément à l'article 4. () / 4. L'entretien individuel est mené dans une langue que le demandeur comprend ou dont on peut raisonnablement supposer qu'il la comprend et dans laquelle il est capable de communiquer. Si nécessaire, les Etats membres ont recours à un interprète capable d'assurer une bonne communication entre le demandeur et la personne qui mène l'entretien individuel. / 5. L'entretien individuel a lieu dans des conditions garantissant dûment la confidentialité. Il est mené par une personne qualifiée en vertu du droit national. () ".

7. Il ressort des pièces du dossier que M. F B a bénéficié, le 10 août 2023, de l'entretien individuel prévu par les dispositions précitées de l'article 5 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 par le truchement d'un interprète en langue arabe, langue qu'il a déclaré comprendre. Si M. F B soutient qu'il n'est pas démontré que cet entretien aurait eu lieu de façon confidentielle, il n'apporte aucun élément à l'appui de ses allégations et il ne ressort d'aucune pièce du dossier que la confidentialité de cet entretien n'aurait pas été garantie. Par suite, le moyen tiré de la méconnaissance de l'article 5 du règlement n° 604/2013 du 26 juin 2013 doit être écarté.

8. En quatrième lieu, aux termes du 2 de l'article 3 du règlement (UE) n° 604/2013 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013 : " () / Lorsqu'il est impossible de transférer un demandeur vers l'État membre initialement désigné comme responsable parce qu'il y a de sérieuses raisons de croire qu'il existe dans cet État membre des défaillances systémiques dans la procédure d'asile et les conditions d'accueil des demandeurs, qui entraînent un risque de traitement inhumain ou dégradant au sens de l'article 4 de la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne, l'État membre procédant à la détermination de l'État membre responsable poursuit l'examen des critères énoncés au chapitre III afin d'établir si un autre État membre peut être désigné comme responsable / () ". Aux termes des articles 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et 4 de la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne : " Nul ne peut être soumis à la torture, ni à des peines ou traitements inhumains ou dégradants ".

9. M. F B soutient que les capacités d'accueil en Italie sont défaillantes et doivent conduire à retenir l'existence de défaillances systémiques au sens du 2 de l'article 3 du règlement (UE) n° 604/2013 précité. Toutefois, le rapport de l'Organisation suisse d'aide aux réfugiés du mois de janvier 2020 dont se prévaut le requérant, ne permet pas, eu égard notamment à son ancienneté, d'établir l'existence de défaillances telles dans la procédure d'asile et l'accueil des demandeurs d'asile en Italie qu'elles devraient être qualifiées de systémiques. En outre, s'il est établi que les autorités italiennes ont, par le biais de la lettre circulaire qu'elles ont adressée le 5 décembre 2022 aux autres Etats-membres du système Dublin, invité ces derniers à suspendre temporairement les transferts à destination de l'Italie en raison de l'indisponibilité des places d'accueil, il n'est pas démontré que l'Italie aurait effectivement refusé de réadmettre, depuis cette date, les demandeurs d'asile sur son sol. Il ne saurait dès lors être déduit ni de ce document ni des propos des autorités politiques françaises et italiennes quant à la pression migratoire à laquelle fait face l'Italie, que les structures d'accueil de ce pays ne seraient plus en mesure de prendre en charge les demandeurs d'asile. Dès lors, la circonstance que des juridictions aient pu, à l'image du Conseil d'Etat des Pays-Bas, de la cour administrative de Düsseldorf et de certaines juridictions administratives françaises, retenir l'existence de défaillances systémiques à l'aune de la prise de position des autorités italiennes du 5 décembre 2022, n'est pas de nature à établir l'existence de telles défaillances dans ce pays ni d'un risque que les demandeurs d'asile y soient exposés à des traitements inhumains ou dégradants. Enfin, si M. F B dénonce les conditions de sa prise en charge à Lampedusa puis à Turin, où il a été conduit, il est constant que, n'ayant pas sollicité l'asile, il ne pouvait prétendre à la prise en charge dont bénéficient les demandeurs d'asile. Par suite, le moyen tiré de la méconnaissance du 3 de l'article 2 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 ainsi que de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales doit être écarté.

10. En cinquième lieu, aux termes de l'article 17 du règlement (UE) n° 604/2013 du Parlement européen et du Conseil 26 juin 2013 : " 1. Par dérogation à l'article 3, paragraphe 1, chaque État membre peut décider d'examiner une demande de protection internationale qui lui est présentée par un ressortissant de pays tiers ou un apatride, même si cet examen ne lui incombe pas en vertu des critères fixés dans le présent règlement () / () ". La faculté laissée à chaque Etat membre, par l'article 17 du règlement (UE) n° 604/2013 précité, de décider d'examiner une demande de protection internationale qui lui est présentée par un ressortissant de pays tiers ou un apatride, même si cet examen ne lui incombe pas en vertu des critères fixés dans ce règlement, est discrétionnaire et ne constitue nullement un droit pour les demandeurs d'asile.

11. Selon l'article 21 de la directive n° 2013/33/UE du 26 juin 2013 établissant des normes pour l'accueil des personnes demandant la protection internationale, les personnes vulnérables sont notamment représentées par les mineurs, les mineurs non accompagnés, les handicapés, les personnes âgées, les femmes enceintes, les parents isolés accompagnés d'enfants mineurs, les victimes de la traite des êtres humains, les personnes ayant des maladies graves, les personnes souffrant de troubles mentaux et les personnes ayant subi des tortures, des viols ou d'autres formes graves de violence psychologique, physique ou sexuelle, par exemple les victimes de mutilation génitale féminine.

12. D'une part, il résulte de ce qui a été dit au point 9 que M. F B n'est pas fondé à se prévaloir de l'existence de défaillances systémiques en Italie pour soutenir que le préfet du Nord aurait dû, pour ce motif, mettre en œuvre la clause discrétionnaire prévue par l'article 17 du règlement (UE) n° 604/2013 précitée. D'autre part, il ressort du compte-rendu d'entretien de M. F B que ce dernier n'a fait état d'aucun problème de santé et a déclaré ne pas s'opposer à son transfert en Italie. Si le requérant soutient à l'audience qu'il présente un état de vulnérabilité qui nécessite l'instruction de sa demande d'asile en France, il ne démontre pas, en se bornant à faire état de manière très générales des persécutions qu'il aurait subies dans son pays d'origine, que son état nécessiterait des soins ou une prise en charge spécifique. Dans ces conditions, M. F B n'est pas fondé à soutenir que le préfet du Nord aurait, en refusant d'examiner sa demande d'asile, méconnu les articles 17 du règlement (UE) n° 604/2013 et 21 de la directive 2013/33/UE.

13. Il résulte de tout ce qui précède que M. F B n'est pas fondé à demander l'annulation de l'arrêté en date du 24 novembre 2023 par lequel le préfet du Nord a décidé de le transférer aux autorités italiennes. Il y a lieu, par voie de conséquence, de rejeter ses conclusions à fin d'injonction ainsi que celles relatives aux frais de l'instance.

DÉCIDE :

Article 1er : Il n'y a plus lieu de statuer sur les conclusions de la requête de M. F B tendant à son admission à l'aide juridictionnelle à titre provisoire.

Article 2 : Le surplus des conclusions de la requête de M. F B est rejeté.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à M. D F B, à Me Maëliss Guillaud et au préfet du Nord.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 13 mars 2024.

La magistrate désignée,

signé

F. BONHOMMELa greffière,

signé

L. CAMAU

La République mande et ordonne au préfet du Nord en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution du présent jugement.

Pour expédition conforme,

Le greffier,

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