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AccueilJurisprudence administrativeN° TA59-2310605

Tribunal Administratif de Lille — Décision N° TA59-2310605

vendredi 26 janvier 2024

JuridictionTribunal Administratif de Lille
SectionTribunal Administratif de Lille
N° DossierTA59-2310605
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
FormationReconduite à la frontière
Avocat requérantBARBRY

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 1er décembre 2023 et un mémoire complémentaire enregistré le 14 décembre 2023, M. B alias D F alias E représenté par Me Barbry, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté en date du 16 novembre 2023 par lequel le préfet du Pas-de-Calais a décidé son transfert aux autorités italiennes ;

2°) d'enjoindre au préfet de réexaminer sa demande d'asile sous quinzaine sous astreinte de 100 euros par jour de retard ;

3°) d'enjoindre au préfet de lui délivrer sans délai une attestation de demande d'asile sous astreinte de 200 euros par jour de retard ;

4°) de condamner l'Etat à verser la somme de 1 000 euros en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

- la compétence de l'auteur de la décision de transfert n'est pas démontrée ;

- elle est insuffisamment motivée ;

- elle est entachée d'une erreur de droit et d'une erreur manifeste d'appréciation ;

- elle méconnaît les stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- elle méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- elle méconnaît les dispositions de l'article 29.2 du règlement (UE) n° 604/2013 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013 ;

- elle méconnaît l'article 3.2 du règlement (UE) n° 604/2013 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013 ;

- elle méconnaît l'article 13 du règlement (UE) n° 604/2013 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013.

Vu les autres pièces du dossier ;

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le règlement (UE) n° 604/2013 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013 établissant les critères et mécanismes de détermination de l'État membre responsable de l'examen d'une demande de protection internationale introduite dans l'un des États membres par un ressortissant de pays tiers ou un apatride ;

- le règlement (UE) N° 603/2013 du parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013 relatif à la création d'Eurodac pour la comparaison des empreintes digitales aux fins de l'application efficace du règlement (UE) n° 604/2013 ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné M. Krawczyk en application de l'article L. 572-5 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience tenue à huis-clos :

- le rapport de M. Krawczyk, magistrat désigné ;

- le préfet du Pas-de-Calais n'étant ni présent ni représenté ;

- M. F alias E étant absent.

Considérant ce qui suit :

1. M. F alias E, ressortissant yéménite né le 7 juillet 1996 demande au Tribunal d'annuler l'arrêté en date du 16 novembre 2023 par lequel le préfet du Pas-de-Calais a décidé son transfert aux autorités italiennes.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

2. Par un arrêté n° 2022-10-84 du 10 août 2022, publié le même jour au recueil spécial n° 97 des actes administratifs de la préfecture, le préfet du Pas-de-Calais a donné délégation à M. A C, chef du bureau de l'éloignement, à l'effet de signer, notamment, la décision attaquée. Par suite, le moyen tiré de l'incompétence du signataire de l'arrêté en litige manque en fait et doit, dès lors, être écarté.

3. Une décision de transfert qui mentionne le règlement du Parlement européen et du conseil du 26 juin 2013 et comprend l'indication des éléments de fait sur lesquels l'autorité administrative se fonde pour estimer que l'examen de la demande d'asile présentée devant elle relève de la responsabilité d'un autre Etat membre, est suffisamment motivée, au sens de l'article L. 742-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. En l'espèce, l'arrêté attaqué vise le règlement n° 604/2013 du 26 juin 2013. Il mentionne en outre que M. F alias E a demandé l'asile en Italie le 25 août 2021 et que les autorités italiennes ont accepté de le prendre en charge le 4 mai 2023. Par suite, le moyen tiré de ce que la décision attaquée ne serait pas suffisamment motivée manque en fait et doit, dès lors, être écarté.

4. Aux termes de l'article 29 du règlement (UE) n° 604/2013 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013 établissant les critères et mécanismes de détermination de l'État membre responsable de l'examen d'une demande de protection internationale introduite dans l'un des États membres par un ressortissant de pays tiers ou un apatride : " 1. Le transfert du demandeur ou d'une autre personne visée à l'article 18, paragraphe 1, point c) ou d), de l'État membre requérant vers l'État membre responsable s'effectue conformément au droit national de l'État membre requérant, après concertation entre les États membres concernés, dès qu'il est matériellement possible et, au plus tard, dans un délai de six mois à compter de l'acceptation par un autre État membre de la requête aux fins de prise en charge ou de reprise en charge de la personne concernée ou de la décision définitive sur le recours ou la révision lorsque l'effet suspensif est accordé conformément à l'article 27, paragraphe 3. () 2. Si le transfert n'est pas exécuté dans le délai de six mois, l'État membre responsable est libéré de son obligation de prendre en charge ou de reprendre en charge la personne concernée et la responsabilité est alors transférée à l'État membre requérant. Ce délai peut être porté à un an au maximum s'il n'a pas pu être procédé au transfert en raison d'un emprisonnement de la personne concernée ou à dix-huit mois au maximum si la personne concernée prend la fuite. () ".

5. Il ressort des pièces du dossier que le préfet du Pas-de-Calais a informé le 30 juin 2023 les autorités italiennes de ce que le requérant avait été déclaré en fuite et que par conséquent le transfert pourra être exécuté dans le délai de dix-huit mois. Conformément au point 1 de l'article 29 du règlement ce délai court à compter de l'acceptation de la reprise en charge soit en l'espèce le 4 mai 2023. Le 13 novembre 2023, le préfet du Pas-de-Calais a précisé aux autorités italiennes que le requérant se trouvait également en détention et que le délai devait être fixé à douze mois tout en indiquant qu'il était également en fuite, circonstance ouvrant donc un délai de transfert de dix-huit mois. Il ressort de l'arrêté attaqué que le préfet du Pas-de-Calais a considéré l'intéressé en fuite et indiqué que l'exécution du transfert a été prolongé jusqu'au 4 novembre 2024. M. F alias E a bien été incarcéré le 28 avril 2023 puis libéré et a présenté ses observations le 16 novembre 2023 préalablement à l'édiction de la mesure contestée. Aucun élément du dossier ne permet d'établir qu'il était en fuite. Toutefois la décision de transfert contestée du 16 novembre 2023 a été prise dans le délai de douze mois ouvert pour l'exécution d'une décision de transfert du fait de son incarcération. La date de son édiction est donc sans incidence sur la légalité de la décision de transfert puisqu'elle ne libère pas l'Italie de son obligation de reprise en charge du requérant dès lors que celui-ci a effectivement été incarcéré. Dans ces conditions, le moyen tiré de la méconnaissance des dispositions cités au paragraphe précédent doit être écarté.

6. Si le requérant soutient qu'il n'a pas demandé l'asile en Italie, il ressort de la consultation de la base Eurodac qu'une demande d'asile a bien été enregistrée par les autorités italiennes le 25 août 2021. Par ailleurs, il ressort de l'accord explicite de reprise en charge des autorités italiennes qu'elle confirme le dépôt d'une demande d'asile. Par suite, le requérant qui ne produit aucun élément probant à l'appui de ses allégations, n'est pas fondé à soutenir qu'il a franchi irrégulièrement les frontières italiennes sans demander l'asile.

7. Les moyens tirés de la méconnaissance des article 3 et 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, de l'erreur de droit et de l'erreur manifeste d'appréciation ne sont assortis d'aucune précision permettant d'en apprécier le bienfondé. Ils ne peuvent qu'être écartés.

8. Aux termes de l'article 3 paragraphe 2 du règlement (UE) n° 604/2013/UE du 26 juin 2013 susvisé : " Lorsqu'il est impossible de transférer un demandeur vers l'État membre initialement désigné comme responsable parce qu'il y a de sérieuses raisons de croire qu'il existe dans cet État membre des défaillances systémiques dans la procédure d'asile et les conditions d'accueil des demandeurs, qui entraînent un risque de traitement inhumain ou dégradant au sens de l'article 4 de la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne, l'État membre procédant à la détermination de l'État membre responsable poursuit l'examen des critères énoncés au chapitre III afin d'établir si un autre État membre peut être désigné comme responsable. Lorsqu'il est impossible de transférer le demandeur en vertu du présent paragraphe vers un État membre désigné sur la base des critères énoncés au chapitre III ou vers le premier État membre auprès duquel la demande a été introduite, l'État membre procédant à la détermination de l'État membre responsable devient l'État membre responsable ".

9. Il résulte de ces dispositions et stipulations que la présomption selon laquelle un État " Dublin " respecte ses obligations découlant de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales est renversée en cas de défaillances systémiques de la procédure d'asile et des conditions d'accueil des demandeurs d'asile dans l'État membre responsable, impliquant un traitement inhumain ou dégradant subi par ces derniers ; que les dispositions du paragraphe 2 de l'article 3 du règlement du 26 juin 2013 prévoient ainsi que chaque État membre peut examiner une demande d'asile qui lui est présentée par un ressortissant d'un pays tiers, même si cet examen ne lui incombe pas en vertu des critères fixés par ce règlement. Dans ce cas, les autorités d'un pays membre peuvent, en vertu du règlement communautaire précité, s'abstenir de transférer les ressortissants étrangers vers le pays pourtant responsable de sa demande d'asile si elles considèrent que ce pays ne remplit pas ses obligations au regard de la Convention, notamment compte tenu de la durée du traitement et de ses effets physiques et mentaux ainsi que, parfois, du sexe, de l'âge, de l'état de santé du demandeur et le cas échéant, de sa particulière vulnérabilité définie par les dispositions précitées de l'article 20 de la directive 2011/95/UE.

10. En application du principe qui vient d'être énoncé, il appartient au juge administratif de rechercher si, à la date de l'arrêté contesté, au vu de la situation générale du dispositif d'accueil des demandeurs d'asile en Italie et de la situation particulière de M. F alias E, il existait des motifs sérieux et avérés de croire qu'en cas de remise aux autorités italiennes, il ne bénéficierait pas d'un examen effectif de sa demande d'asile et risquerait de subir des traitements contraires à l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

11. Il est constant que l'Italie est un État membre de l'Union européenne, partie à la convention de Genève du 28 juillet 1951 sur le statut des réfugiés, complété par le protocole de New-York, et à la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales. Si M. F alias E se prévaut d'une manière générale des difficultés que rencontre l'Italie pour accueillir les migrants, il est constant qu'aucune mesure actuelle de suspension temporaire des réadmissions vers l'Italie n'a été prononcée ou recommandée par les institutions européennes. Le requérant se prévaut d'une circulaire du ministère de l'intérieur italien du 5 décembre 2022 adressée aux États membres leur demandant de suspendre temporairement les transferts vers l'Italie à l'exception des regroupements familiaux et des mineurs isolés, en raison de l'indisponibilité d'installations d'accueil. La circulaire précise que des informations ultérieures relatives à la durée de la suspension seront communiquées. Aucune pièce du dossier ne permet d'établir qu'à la date de la décision contestée la demande de suspension des transferts était encore en vigueur. M. F alias E n'établit pas qu'il serait soumis à des traitements contraires aux stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales. Dans ces conditions, M. F alias E n'est pas fondé à soutenir que la décision attaquée violerait les dispositions de l'article 3-2 du règlement n° 604/2013 du 26 juin 2013.

12. Le présent jugement rejette les conclusions à fin d'annulation présentées par M. F alias E, ses conclusions aux fins d'injonction et d'astreinte doivent, par conséquent, également être rejetées ainsi que celles présentées au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

D E C I D E :

Article 1er : La requête de M. B alias D F alias E est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à M. B alias D F alias E et au préfet du Pas-de-Calais.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 26 janvier 2024.

Le magistrat désigné,

Signé,

J. KRAWCZYK La greffière,

Signé,

F. JANET

La République mande et ordonne au préfet du Pas-de-Calais en ce qui le concerne ou à tous huissiers de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution du présent jugement.

Pour expédition conforme,

La greffière,

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