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AccueilJurisprudence administrativeN° TA59-2310767

Tribunal Administratif de Lille — Décision N° TA59-2310767

vendredi 15 décembre 2023

JuridictionTribunal Administratif de Lille
SectionTribunal Administratif de Lille
N° DossierTA59-2310767
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
FormationReconduite à la frontière
Avocat requérantASSFAM – GROUPE SOS SOLIDARITÉS

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 7 décembre 2023, M. B demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté en date du 6 décembre 2023 par lequel le préfet du Nord l'a obligé à quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays de destination de la mesure d'éloignement et lui a fait interdiction de retour sur le territoire français pour une durée de deux ans ;

2°) d'enjoindre au préfet du Nord de lui délivrer une autorisation provisoire de séjour, sous astreinte de 150 euros par jour de retard à compter de l'expiration du délai de quinze jours suivant la notification de la décision à intervenir ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat le versement à son conseil de la somme de 2 000 euros sur le fondement des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Il soutient que :

En ce qui concerne l'ensemble des décisions attaquées :

- elles sont insuffisamment motivées ;

- elles ont été prises par une autorité incompétente ;

- elles ne lui ont pas été notifiées dans une langue qu'il comprend ;

En ce qui concerne la décision lui faisant obligation de quitter le territoire français :

- elle porte atteinte au respect de sa vie privée et familiale ;

En ce qui concerne la décision refusant l'octroi d'un délai de départ volontaire :

-elle est illégale en ce que son comportement ne constitue pas une menace à l'ordre public et qu'il ne présente pas de risque de fuite ;

En ce qui concerne la décision fixant le pays de destination :

- elle méconnaît les stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

En ce qui concerne la décision lui faisant interdiction de retour sur le territoire français :

- elle est entachée d'une erreur d'appréciation quant à sa durée.

La requête a été communiquée au préfet du Nord qui n'a pas présenté de mémoire en défense.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention de Genève du 28 juillet 1951 ;

- le règlement n° 604/2013 (UE) du 26 juin 2013 ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné Mme Bonhomme en application de l'article L. 614-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Bonhomme, magistrate désignée ;

- les observations de Me Tran, avocate de M. B, non présent, qui conclut aux mêmes fins que la requête ; elle sollicite en outre l'admission de M. B au bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire ; elle maintient les moyens soulevés dans la requête et soulève en outre, à l'encontre de la décision faisant à M. B obligation de quitter le territoire français, les moyens tirés du défaut d'examen sérieux de la situation de l'intéressé, de l'erreur de fait et de l'erreur de droit dès lors que M. B, demandeur d'asile aux Pays-Bas et, en tout état de cause, titulaire d'un titre de séjour en cours de validité délivré par les autorités néerlandaises, ne pouvait faire l'objet d'une mesure d'éloignement ;

- les observations de Me El Haïk, représentant le préfet du Nord, qui conclut au rejet de la requête de M. B au motif que les moyens soulevés ne sont pas fondés.

Considérant ce qui suit :

1. M. B, ressortissant algérien né le 7 octobre 1991, a été interpellé à Lille le 5 décembre 2023 à l'occasion d'un contrôle d'identité. Il a été placé en retenue administrative afin que soit vérifié son droit à séjourner ou circuler en France. Par un arrêté en date du 6 décembre 2023, dont M. B demande l'annulation, le préfet du Nord lui a fait obligation de quitter le territoire français sur le fondement du 4° de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, a refusé de lui accorder un délai de départ volontaire, a fixé le pays de destination de la mesure d'éloignement et lui a fait interdiction de retour sur le territoire français pour une durée de deux ans.

Sur l'admission provisoire au bénéfice de l'aide juridictionnelle :

2. Aux termes de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique : " Dans les cas d'urgence (), l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée par la juridiction compétente ou son président. / () ".

3. Eu égard aux circonstances de l'espèce, il y a lieu de prononcer l'admission provisoire de M. B au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

4. D'une part, aux termes de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'autorité administrative peut obliger un étranger à quitter le territoire français lorsqu'il se trouve dans les cas suivants : / () ; / 4° La reconnaissance de la qualité de réfugié ou le bénéfice de la protection subsidiaire a été définitivement refusé à l'étranger ou il ne bénéficie plus du droit de se maintenir sur le territoire français en application des articles L. 542-1 et L. 542-2 () / () ". Par ailleurs, aux termes de l'article L. 572-1 de ce code : " Sous réserve du troisième alinéa de l'article L. 571-1, l'étranger dont l'examen de la demande d'asile relève de la responsabilité d'un autre Etat peut faire l'objet d'un transfert vers l'Etat responsable de cet examen. / () ".

5. D'autre part, aux termes du paragraphe 1 de l'article 3 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 : " Les États membres examinent toute demande de protection internationale présentée par un ressortissant de pays tiers ou par un apatride sur le territoire de l'un quelconque d'entre eux, y compris à la frontière ou dans une zone de transit. La demande est examinée par un seul État membre, qui est celui que les critères énoncés au chapitre III désignent comme responsable ". Le chapitre III de ce règlement détermine les critères de détermination de l'Etat responsable et le chapitre IV prévoit des règles particulières pour les personnes à charge ainsi que des clauses discrétionnaires permettant de déroger aux critères de responsabilité prévues par le chapitre III. En vertu du paragraphe 2 de l'article 3 du même règlement, lorsque aucun État membre responsable ne peut être désigné sur la base des critères énumérés dans le règlement, le premier État membre auprès duquel la demande de protection internationale a été introduite est responsable de l'examen. Enfin, aux termes du paragraphe 1 de l'article 18 du règlement n° 604/2013 du 26 juin 2013 : " L'État membre responsable en vertu du présent règlement est tenu de : / () b) reprendre en charge () le demandeur dont la demande est en cours d'examen et qui () se trouve, sans titre de séjour, sur le territoire d'un autre Etat membre ; / () d) reprendre en charge () le ressortissant de pays tiers ou l'apatride dont la demande a été rejetée et qui () se trouve, sans titre de séjour, sur le territoire d'un autre Etat membre. "

6. Les stipulations de l'article 31-2 de la convention de Genève du 28 juillet 1951 relative au statut des réfugiés et les dispositions du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile impliquent nécessairement que l'étranger qui sollicite la reconnaissance de la qualité de réfugié soit autorisé à demeurer provisoirement sur le territoire jusqu'à ce qu'il ait été statué sur sa demande. Dès lors, lorsqu'en application des dispositions du règlement (UE) du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013, l'examen de la demande d'asile d'un étranger ne relève pas de la compétence des autorités françaises, mais de celles d'un autre Etat, la situation du demandeur d'asile n'entre pas dans le champ d'application des dispositions de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, mais dans celui des dispositions de l'article L. 572-1 du même code. En vertu de ces dispositions, la mesure d'éloignement en vue de remettre l'intéressé aux autorités étrangères compétentes pour l'examen de sa demande d'asile ne peut être qu'une décision de transfert prise sur le fondement de ce dernier article.

7. Pour faire obligation de quitter le territoire français sur le fondement du 4° de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, le préfet du Nord a considéré que la demande d'asile présentée par M. B en France le 25 mai 2023 et clôturée le même jour par l'Office français de protection des réfugiés et des apatrides était antérieure à la demande d'asile que le requérant indiquait avoir déposée aux Pays-Bas, de sorte que la France était responsable de la demande d'asile et que, compte tenu de la décision de clôture prise par l'OFPRA le 25 mai 2023 et notifiée au requérant le 5 juillet 2023, ce dernier ne disposait plus du droit de se maintenir en France et pouvait donc faire l'objet d'une mesure d'éloignement. Or, il ressort des pièces du dossier, et notamment de l'audition de M. B réalisée le 5 décembre 2023 par les services de police, que l'intéressé a déclaré avoir déposé antérieurement à sa venue en France une demande d'asile aux Pays-Bas et être titulaire d'une " carte d'identité hollandaise pour demande d'asile valable jusqu'au 12 avril 2025 ". Il soutient à l'audience que sa demande d'asile en France a été clôturée le même jour que son dépôt au motif justement qu'une demande de protection était déjà en cours aux Pays-Bas. Il produit en outre, au soutien de ses allégations, un titre de séjour néerlandais en cours de validité, dont il soutient qu'il atteste de son statut de demander d'asile aux Pays-Bas. Si le préfet du Nord fait valoir que la date de délivrance du 12 octobre 2023 figurant sur ce titre de séjour, dont l'authenticité n'est pas contestée, atteste de ce que la demande d'asile présentée dans ce pays est postérieure à celle déposée en France, cet élément ne saurait, en tout état de cause, remettre en cause la circonstance qu'en délivrant un tel titre, les autorités néerlandaises se sont reconnues responsables de la demande d'asile de l'intéressé. A cet égard, ainsi qu'il a été rappelé au point 5, la date du dépôt de la demande de protection ne constitue pas l'unique critère de détermination de l'Etat membre responsable d'une demande d'asile et, en l'absence de vérification effectuée par le préfet du Nord, celui-ci ne pouvait, au vu de la seule chronologie des demandes, à supposer cette dernière établie par la date de délivrance apposée sur le titre de séjour présentée par l'intéressé, estimer que les autorités françaises étaient responsables de la demande d'asile faite par le requérant. Il ne ressort par ailleurs d'aucune pièce du dossier que la demande d'asile présentée et examinée aux Pays-Bas, aurait été définitivement rejetée au jour de la décision attaquée. Par suite, la situation de M. B n'entrait pas dans le champ d'application des dispositions de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, mais dans celui des dispositions du règlement n° 604/2013 (UE) du 26 juin 2013 et, partant, dans celui des dispositions de l'article L. 572-1 du même code. Dès lors, le préfet du Nord a commis une erreur de droit en prenant à l'encontre de M. B une décision portant obligation de quitter le territoire français.

8. Au surplus et en tout état de cause, aux termes de l'article L. 621-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Par dérogation () à la décision portant obligation de quitter le territoire français prévue à l'article L. 611-1 (), l'étranger peut être remis, en application des conventions internationales ou du droit de l'Union européenne, aux autorités compétentes d'un autre État, lorsqu'il se trouve dans l'un des cas prévus aux articles L. 621-2 à L. 621-7. / () ". Aux termes de l'article L. 621-2 de ce code : " Peut faire l'objet d'une décision de remise aux autorités compétentes d'un Etat membre de l'Union européenne, de la République d'Islande, de la Principauté du Liechtenstein, du Royaume de Norvège ou de la Confédération suisse l'étranger qui, admis à entrer ou à séjourner sur le territoire de cet Etat, a pénétré ou séjourné en France sans se conformer aux dispositions des articles L. 311-1, L. 311-2 et L. 411-1, en application des dispositions des conventions internationales conclues à cet effet avec cet État, en vigueur au 13 janvier 2009 ". Le champ d'application des mesures obligeant un étranger à quitter le territoire français et celui des mesures de remise d'un étranger à un autre État ne sont pas exclusifs l'un de l'autre et que le législateur n'a pas donné à l'une de ces procédures un caractère prioritaire par rapport à l'autre. Toutefois, si l'étranger demande à être éloigné vers l'État membre de l'Union européenne ou partie à la convention d'application de l'accord de Schengen d'où il provient, il appartient au préfet d'examiner s'il y a lieu de reconduire en priorité l'étranger vers cet État ou de le réadmettre dans cet État.

9. A supposer, comme le soutient le préfet du Nord à l'audience, que le titre de séjour de M. B n'ait pas été délivré dans le cadre d'une demande d'asile et relève d'un autre droit au séjour, le requérant a, lors de son audition du 5 décembre 2023, demandé expressément à être reconduit vers les Pays-Bas, où il a indiqué à plusieurs reprises résider régulièrement et où il a justifié, dès son placement en retenue administrative, être titulaire d'un titre de séjour en cours de validité. Dans ces conditions, le préfet du Nord ne pouvait, conformément aux dispositions citées au point précédent, prendre à l'encontre du requérant une mesure d'éloignement mais était tenu de le reconduire en priorité vers cet Etat.

10. Il résulte de tout ce qui précède, et sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens dirigés contre cette décision, que M. B est fondé à demander l'annulation de la décision du 6 décembre 2023 par laquelle le préfet du Nord l'a obligé à quitter le territoire français. Il y a lieu, par voie de conséquence, d'annuler les décisions du même jour par lesquelles le préfet du Nord a refusé de lui octroyer un délai de départ volontaire, a fixé son pays de destination et lui a interdit le retour sur le territoire français pour une durée de deux ans.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

11. L'exécution du présent jugement implique que le préfet du Nord procède au réexamen de la situation de M. B dans un délai d'un mois à compter du présent jugement et qu'il lui délivre, dans l'attente, une autorisation provisoire de séjour, et ce sans qu'il y ait besoin d'assortir cette injonction d'une astreinte.

Sur les frais liés au litige :

12. M. B ayant été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire, son avocate peut se prévaloir des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, et sous réserve de l'admission définitive de M. B au bénéfice de l'aide juridictionnelle et de la renonciation de son avocate à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'État, de mettre à la charge de ce dernier le versement à Me Tran de la somme de 1 000 euros.

DÉCIDE :

Article 1er : M. B est admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire.

Article 2 : L'arrêté en date du 6 décembre 2023 par lequel le préfet du Nord a fait obligation à M. B de quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays de destination de la mesure d'éloignement et lui a fait interdiction de retour sur le territoire français pour une durée de deux ans est annulé.

Article 3 : Il est enjoint au préfet du Nord de procéder au réexamen de la situation de M. B dans le délai d'un mois à compter de la notification du présent jugement et de lui délivrer, dans l'attente, une autorisation provisoire de séjour.

Article 4 : Sous réserve de l'admission définitive de M. B à l'aide juridictionnelle et sous réserve que Me Tran renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'État, ce dernier versera à Me Tran, avocate de M. B, la somme de 1 000 (mille) euros en application des dispositions du deuxième alinéa de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Article 5 : Le surplus des conclusions de la requête de M. B est rejeté.

Article 6 : Le présent jugement sera notifié à M. A B, à Me Stéphanie Tran et au préfet du Nord.

Lu en audience publique le 15 décembre 2023.

La magistrate désignée,

Signé,

F. BONHOMMELa greffière,

Signé,

F. JANET

La République mande et ordonne au préfet du Nord en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution du présent jugement.

Pour expédition conforme,

La greffière,

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