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AccueilJurisprudence administrativeN° TA59-2311124

Tribunal Administratif de Lille — Décision N° TA59-2311124

mercredi 16 octobre 2024

JuridictionTribunal Administratif de Lille
SectionTribunal Administratif de Lille
N° DossierTA59-2311124
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
Formation6ème chambre
Avocat requérantLEQUIEN

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 15 décembre 2023, Mme A B, représentée par Me Lequien, demande au tribunal :

1°) d'annuler pour excès de pouvoir l'arrêté du 11 octobre 2023 par lequel le préfet du Nord a refusé de lui délivrer un titre de séjour, lui a fait obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays de destination de la mesure d'éloignement ;

2°) d'enjoindre au préfet du Nord de lui délivrer un certificat de résidence, dans le délai de quinze jours à compter de la notification du jugement et sous astreinte de 150 euros par jour de retard, à défaut, dans le même délai et sous la même astreinte, de procéder à un nouvel examen de sa situation ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 2 400 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de la justice administrative.

Elle soutient que :

En ce qui concerne la décision portant refus de titre de séjour :

- elle est insuffisamment motivée ;

- elle est entachée d'un vice de procédure, en l'absence de convocation devant la commission du titre de séjour ;

- elle est entachée d'un défaut d'examen sérieux de sa situation ;

- elle méconnait les stipulations de l'article 6.5 de l'accord franco-algérien du 27 décembre 1968 et l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation ;

- elle méconnait l'article 3-1 de la convention internationale des droits de l'enfant.

En ce qui concerne la décision portant obligation de quitter le territoire français :

- elle est illégale par voie de conséquence de l'illégalité de la décision portant refus de titre de séjour ;

- elle méconnait les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation.

En ce qui concerne la décision fixant le pays de destination de la mesure d'éloignement :

- elle a été signée par une personne qui n'était pas compétente pour ce faire ;

- elle est illégale par voie de conséquence de l'illégalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français.

Par un mémoire en défense, enregistré le 26 février 2024, le préfet du Nord conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir qu'aucun des moyens soulevés n'est fondé.

Mme B a été admise au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 4 décembre 2023.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;

- l'accord du 27 décembre 1968 relatif aux conditions de circulation, d'emploi et de séjour des ressortissants algériens et de leurs familles ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Le président de la formation de jugement a dispensé la rapporteure publique, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Goujon ;

- et les observations de Me Lequien, avocate de Mme B.

Considérant ce qui suit :

1. Mme B, ressortissante algérienne née le 19 décembre 1989, est entrée en France le 23 décembre 2017 sous couvert de son passeport revêtu d'un visa de court séjour délivré par les autorités espagnoles, valable du 10 juillet 2017 au 9 janvier 2018. Elle a sollicité, le 19 mai 2021, la délivrance d'un titre de séjour en raison de son état de santé et, subsidiairement, de l'état de santé de sa fille. Par un arrêté du 11 mars 2022, le préfet du Nord a refusé de lui délivrer un titre de séjour, lui a fait obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours, a fixé le pays de destination de la mesure d'éloignement et a prononcé à son encontre une interdiction de revenir sur le territoire français d'une durée d'un an. Par un jugement du 27 décembre 2022, le tribunal a annulé cet arrêté et enjoint au préfet de procéder au réexamen de sa demande. Dans le cadre de ce réexamen, Mme B a, par un courrier du 15 février 2023, sollicité son admission au séjour en raison de ses liens privés et familiaux. Par arrêté du 11 octobre 2023, le préfet du Nord a refusé de lui délivrer un titre de séjour, l'a obligée à quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays de destination de la mesure d'éloignement. Mme B demande l'annulation de cet arrêté.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

2. Aux termes de l'article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant : " Dans toutes les décisions qui concernent les enfants, qu'elles soient le fait d'institutions publiques ou privées de protection sociale, des tribunaux, des autorités administratives ou des organes législatifs, l'intérêt supérieur de l'enfant doit être une considération primordiale ". Il résulte de ces stipulations que, dans l'exercice de son pouvoir d'appréciation, l'autorité administrative doit accorder une attention primordiale à l'intérêt supérieur des enfants dans toutes les décisions les concernant.

3. Mme B a eu de sa relation avec M. C, ressortissant algérien titulaire d'un titre de séjour, une fille née le 30 décembre 2019. M. C a reconnu l'enfant dès le 2 janvier 2020 et dispose de ce fait de l'autorité parentale. S'il ne s'est pas pleinement investi dans la relation avec sa fille dans les premiers temps, il ressort toutefois des pièces du dossier qu'il a versé régulièrement de l'argent à son ex-compagne, à hauteur de ses moyens, dès l'année 2020, et qu'il figure comme l'une des personnes responsables de l'enfant sur les fiches sanitaires de liaison de la garderie depuis la rentrée 2022. Il a renoué avec sa fille à compter de l'été 2023 et, à la date de la décision attaquée, une instance était en cours devant le juge aux affaires familiales pour fixer la résidence de l'enfant, un droit de visite et d'hébergement et une pension alimentaire. Au vu de cette situation familiale, il est de l'intérêt de la jeune D, par ailleurs suivie dans un centre médico-psychologique et atteinte d'une incapacité évaluée par la maison départementale des personnes handicapées à un taux compris entre 50 et 80 %, d'entretenir une relation avec son père. Il ressort en outre des pièces du dossier que M. C est père d'un enfant né le 30 décembre 2015, de nationalité française, sur lequel il dispose de l'autorité parentale et exerce un droit de visite et d'hébergement un week-end tous les quinze jours et la moitié des vacances scolaires. Par suite, la décision de refus de séjour et d'éloignement prononcée à l'encontre de Mme B aurait nécessairement pour effet de séparer cette dernière de son père, et la requérante est fondée à soutenir que ces décisions méconnaissent les stipulations précitées de l'article 3 de la convention internationale des droits de l'enfant.

4. Il résulte de ce qui précède, et sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens de la requête, que Mme B est fondée à demander l'annulation de la décision du préfet du Nord du 11 octobre 2023 portant refus de titre de séjour. Il y'a lieu, par voie de conséquence, d'annuler les décisions du même jour par lesquelles le préfet du Nord lui a fait obligation de quitter le territoire français et a fixé le pays de destination de la mesure d'éloignement.

Sur les conclusions aux fins d'injonction et d'astreinte :

5. Le présent jugement implique qu'il soit enjoint au préfet du Nord de délivrer à Mme B un certificat de résidence algérien, dans un délai d'un mois à compter de la notification du présent jugement. Dans les circonstances de l'espèce, il n'y a pas lieu d'assortir cette injonction d'une astreinte.

Sur les frais liés au litige :

6. Aux termes de l'article L. 761-1 du code de justice administrative : " Dans toutes les instances, le juge condamne la partie tenue aux dépens ou, à défaut, la partie perdante, à payer à l'autre partie la somme qu'il détermine, au titre des frais exposés et non compris dans les dépens. Les parties peuvent produire les justificatifs des sommes qu'elles demandent et le juge tient compte de l'équité ou de la situation économique de la partie condamnée. Il peut, même d'office, pour des raisons tirées des mêmes considérations, dire qu'il n'y a pas lieu à cette condamnation ". Il résulte de ces dispositions que le bénéficiaire de l'aide juridictionnelle ne peut demander au juge de condamner à son profit la partie perdante qu'au paiement des seuls frais qu'il a personnellement exposés, à l'exclusion de la somme correspondant à la part contributive de l'Etat à la mission d'aide juridictionnelle confiée à son avocat. En revanche, l'avocat de ce bénéficiaire peut demander au juge de condamner la partie perdante à lui verser la somme correspondant à celle qu'il aurait réclamée à son client, si ce dernier n'avait eu l'aide juridictionnelle, à charge pour l'avocat qui poursuit, en cas de condamnation, le recouvrement à son profit de la somme qui lui a été allouée par le juge, de renoncer à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat à la mission d'aide juridictionnelle qui lui a été confiée.

7. En l'espèce, la requérante, pour le compte de qui les conclusions de la requête relatives à l'application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative doivent être réputées présentées, n'allègue pas avoir exposé de frais autres que ceux pris en charge par l'Etat au titre de l'aide juridictionnelle totale qui lui a été allouée dans une décision du 4 décembre 2023 et son avocate n'a pas demandé la condamnation de l'Etat à lui verser la somme correspondant aux frais exposés qu'elle aurait réclamée à sa cliente si cette dernière n'avait pas bénéficié d'une aide juridictionnelle totale. Dans ces conditions, les conclusions de la requête tendant à la condamnation de l'Etat sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative ne peuvent être accueillies.

D É C I D E :

Article 1er : L'arrêté du 11 octobre 2023 par lequel le préfet du Nord a refusé à Mme B la délivrance d'un titre de séjour, l'a obligée à quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays de destination, est annulé.

Article 2 : Il est enjoint au préfet du Nord de délivrer à Mme B un certificat de résidence dans le délai d'un mois à compter de la notification du présent jugement.

Article 3 : Le surplus de la requête de Mme B est rejeté.

Article 4 : Le présent jugement sera notifié à Mme A B, à Me Lequien et au préfet du Nord.

Copie pour information sera adressée au ministre de l'intérieur.

Délibéré après l'audience du 25 septembre 2024, à laquelle siégeaient :

M. Cotte, président,

M. Fougères, premier conseiller,

M. Goujon, conseiller

Rendu public par mise à disposition au greffe le 16 octobre 2024.

Le rapporteur,

signé

J.-R. Goujon

Le président,

signé

O. CotteLa greffière,

signé

J. Vandewyngaerde

La République mande et ordonne au préfet du Nord en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

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