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AccueilJurisprudence administrativeN° TA59-2311548

Tribunal Administratif de Lille — Décision N° TA59-2311548

vendredi 5 janvier 2024

JuridictionTribunal Administratif de Lille
SectionTribunal Administratif de Lille
N° DossierTA59-2311548
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationD
FormationReconduite à la frontière
Avocat requérantASSFAM – GROUPE SOS SOLIDARITÉS

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, enregistrés les 29 décembre 2023 et 5 janvier 2024, M. A se disant Hachem Abdelouahab B demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 28 décembre 2023 par lequel le préfet de l'Aisne l'a obligé à quitter le territoire français, lui a refusé l'octroi d'un délai de départ volontaire, a fixé le pays de destination de cette mesure d'éloignement et lui a interdit le retour sur ce territoire pendant trois ans ;

2°) d'enjoindre à ce préfet de lui délivrer une autorisation provisoire de séjour dans un délai de quinze jours à compter de la notification du jugement à intervenir, sous astreinte de 150 euros par jour de retard ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 2 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991, à charge pour son conseil de renoncer à la part contributive de l'Etat.

Il soutient que :

En ce qui concerne l'ensemble des décisions :

- elles n'ont pas été prises par une autorité compétente ;

- elles sont insuffisamment motivées ;

- elles ne lui ont pas été notifiées dans une langue qu'il comprend.

En ce qui concerne la décision portant obligation de quitter le territoire français :

- elle porte atteinte à son droit au respect de sa vie privée et familiale ;

- elle est entachée d'une erreur de droit dès lors qu'il est demandeur d'asile dans un autre état membre de l'Union européenne.

En ce qui concerne la décision portant refus d'octroi d'un délai de départ volontaire :

- elle est entachée d'une erreur d'appréciation dès lors que son comportement ne représente pas une menace pour l'ordre public et qu'il ne présente pas de risque de fuite.

En ce qui concerne la décision fixant le pays de destination :

- elle méconnaît les stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

En ce qui concerne la décision portant interdiction de retour sur le territoire français :

- en fixant à trois ans la durée de son interdiction de retour, le préfet du Nord a entaché sa décision d'une erreur d'appréciation ;

- la décision contestée porte atteinte à son droit constitutionnel de demander l'asile.

Par un mémoire en défense, enregistré le 4 janvier 2024, le préfet de l'Aisne conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que :

- les moyens tirés de la violation de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et de l'existence d'une erreur d'appréciation s'agissant de la décision portant interdiction de retour sur le territoire français ne sont pas assortis de précisions suffisantes pour permettre au tribunal d'en apprécier le bien-fondé ;

- le moyen tiré de l'absence de notification régulière de la décision manque en fait et, est, en tout état de cause, inopérant ;

- les autres moyens invoqués dans la requête sont infondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention de Genève du 28 juillet 1951 relative au statut des réfugiés ;

- le règlement n° 604/2013 du Parlement et du Conseil du 26 juin 2013 établissant les critères et mécanismes de détermination de l'État membre responsable de l'examen d'une demande de protection internationale introduite dans l'un des États membres par un ressortissant de pays tiers ou un apatride ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Le président du tribunal a désigné Mme Piou en application de l'article L. 614-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Piou, magistrate désignée, qui informe les parties, en application des dispositions de l'article R. 611-7 du code de justice administrative, que le jugement est susceptible d'être fondé sur un moyen relevé d'office, tiré de ce que les décisions contestées portant refus d'octroi d'un délai de départ volontaire, fixation du pays de destination et interdiction de retour sur le territoire français sont susceptibles d'être annulées en conséquence de l'annulation de la décision litigieuse obligeant M. B à quitter le territoire français ;

- les observations de Me Khiter, représentant M. B, qui conclut aux mêmes fins que la requête et demande en outre que son client soit admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire ; s'agissant de la décision portant obligation de quitter le territoire français, elle ajoute qu'elle est entachée d'un défaut d'examen particulier de sa situation et méconnaît le droit d'asile garanti par la constitution et développe le moyen tiré de l'insuffisance de motivation ; s'agissant de la décision portant interdiction de retour sur le territoire français, elle ajoute qu'elle est entachée d'un défaut d'examen particulier de sa situation, notamment médicale, et développe les moyens tirés de l'existence d'une erreur d'appréciation et d'une insuffisance de motivation ; elle maintient les autres moyens tels qu'invoqués dans les écritures du requérant ;

- les observations de M. A se disant M. B ;

- le préfet de l'Aisne n'étant ni présent ni représenté.

Considérant ce qui suit :

1. M. A se disant Hachem Abdelouahad B, ressortissant algérien né le 2 mars 1996 à Hadjout (Algérie), connu sous plusieurs identités, demande au tribunal d'annuler l'arrêté du 28 décembre 2023 par lequel le préfet de l'Aisne lui a fait obligation de quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays de destination de cette mesure d'éloignement et lui a interdit le retour sur ce territoire pendant trois ans.

Sur la demande d'admission provisoire à l'aide juridictionnelle :

2. Aux termes de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 susvisée : " Dans les cas d'urgence, sous réserve de l'application des règles relatives aux commissions ou désignations d'office, l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée par la juridiction compétente ou son président./ () ".

3. Eu égard aux circonstances de l'espèce, il y a lieu de prononcer, en application des dispositions précitées, l'admission provisoire de M. B au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

4. Aux termes de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'autorité administrative peut obliger un étranger à quitter le territoire français lorsqu'il se trouve dans les cas suivants : / 1° L'étranger, ne pouvant justifier être entré régulièrement sur le territoire français, s'y est maintenu sans être titulaire d'un titre de séjour en cours de validité ;/ () ". Par ailleurs, aux termes de l'article L. 572-1 du même code : " Sous réserve du troisième alinéa de l'article L. 571-1, l'étranger dont l'examen de la demande d'asile relève de la responsabilité d'un autre Etat peut faire l'objet d'un transfert vers l'Etat responsable de cet examen. / () ".

5. Par ailleurs, aux termes du paragraphe 1 de l'article 18 du règlement n° 604/2013 du Parlement et du Conseil du 26 juin 2013 établissant les critères et mécanismes de détermination de l'État membre responsable de l'examen d'une demande de protection internationale introduite dans l'un des États membres par un ressortissant de pays tiers ou un apatride : " L'État membre responsable en vertu du présent règlement est tenu de : / () b) reprendre en charge () le demandeur dont la demande est en cours d'examen et qui () se trouve, sans titre de séjour, sur le territoire d'un autre Etat membre ; / () d) reprendre en charge () le ressortissant de pays tiers ou l'apatride dont la demande a été rejetée et qui () se trouve, sans titre de séjour, sur le territoire d'un autre Etat membre. ". En outre, aux termes de l'article 24 du même règlement : " 1. Lorsqu'un État membre sur le territoire duquel une personne visée à l'article 18, paragraphe 1, point b), c) ou d), se trouve sans titre de séjour et auprès duquel aucune nouvelle demande de protection internationale n'a été introduite estime qu'un autre État membre est responsable conformément à l'article 20, paragraphe 5, et à l'article 18, paragraphe 1, point b), c) ou d), il peut requérir cet autre État membre aux fins de reprise en charge de cette personne () / 4. Lorsqu'une personne visée à l'article 18, paragraphe 1, point d), du présent règlement dont la demande de protection internationale a été rejetée par une décision définitive dans un État membre, se trouve sur le territoire d'un autre État membre sans titre de séjour, ce dernier État membre peut soit requérir le premier État membre aux fins de reprise en charge de la personne concernée soit engager une procédure de retour conformément à la directive 2008/115/CE () ".

6. Les stipulations de l'article 31-2 de la convention de Genève du 28 juillet 1951 relative au statut des réfugiés et les dispositions du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile impliquent nécessairement que l'étranger qui sollicite la reconnaissance de la qualité de réfugié soit autorisé à demeurer provisoirement sur le territoire jusqu'à ce qu'il ait été statué sur sa demande. Dès lors, lorsqu'en application des dispositions du règlement (UE) du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013, l'examen de la demande d'asile d'un étranger ne relève pas de la compétence des autorités françaises, mais de celles d'un autre Etat, la situation du demandeur d'asile n'entre pas dans le champ d'application des dispositions de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, mais dans celui des dispositions de l'article L. 572-1 du même code. En vertu de ces dispositions, la mesure d'éloignement en vue de remettre l'intéressé aux autorités étrangères compétentes pour l'examen de sa demande d'asile ne peut être qu'une décision de transfert prise sur le fondement de ce dernier article.

7. Il est constant qu'interrogé sur ce point lors de son audition par les services de police le 27 décembre 2023, M. B n'a pas mentionné sa qualité de demandeur d'asile dans un autre état membre de l'Union européenne. Il ressort toutefois des pièces du dossier que, lors de son placement en centre de rétention, il a demandé à ce que ses empreintes décadactylaires soient comparées avec les données du fichier Eurodac. Si le résultat de cette comparaison n'est pas versé aux débats, il ressort des pièces du dossier, en particulier du courriel adressé le 4 janvier 2024 par les services de la préfecture de l'Aisne à l'association intervenant au centre de rétention, laquelle demande à connaître le résultat de cette comparaison, que l'intéressé est " ressorti positif à la borne Eurodac pour trois pays : Grèce, Autriche, Roumanie " et que les diligences sont en cours auprès des autorités concernées, ce qui implique nécessairement que M. B a été identifié comme ayant formé une demande d'asile auprès d'une ou plusieurs de ces autorités. Si le préfet de l'Aisne n'a pris connaissance du statut de demandeur d'asile de l'intéressé qu'après l'édiction de la décision attaquée, cette circonstance est sans incidence sur l'existence de ce statut, préexistant à la décision en litige. Par ailleurs, aucune pièce du dossier ne permet d'établir que la demande d'asile formée par l'intéressé aurait été définitivement rejetée. Par suite, la situation du requérant n'entre pas dans le champ d'application des dispositions de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, mais dans celui des dispositions du règlement n° 604/2013 (UE) du 26 juin 2013 et, partant, dans celui des dispositions de l'article L. 572-1 du même code. Dès lors, le préfet de l'Aisne a commis une erreur de droit en prenant à l'encontre de M. B une décision portant obligation de quitter le territoire français.

8. Il résulte de ce qui précède que la décision du 28 décembre 2023 par laquelle le préfet de l'Aisne a obligé M. B à quitter le territoire français, ainsi que, par voie de conséquence, les décisions portant refus d'octroi d'un délai de départ volontaire, fixation du pays de destination de cette mesure d'éloignement et interdiction de retour sur ce territoire pendant trois ans doivent être annulées.

Sur les conclusions aux fins d'injonction et d'astreinte :

9. Le présent jugement implique nécessairement que le préfet de l'Aisne procède au réexamen de la situation de M. B dans un délai d'un mois à compter de la notification du présent jugement et qu'il lui délivre, dans l'attente, une autorisation provisoire de séjour. En revanche, il n'y a pas lieu d'assortir cette injonction d'une astreinte.

Sur les frais liés au litige :

10. M. B ayant été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire, son avocate peut se prévaloir des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, sous réserve de l'admission définitive de M. B au bénéfice de l'aide juridictionnelle et de la renonciation de son avocate à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'État, de mettre à la charge de ce dernier le versement à Me Khiter de la somme de 1 000 euros.

D E C I D E :

Article 1er : M. A se M. B est admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale à titre provisoire.

Article 2 : L'arrêté du 28 décembre 2023 par lequel le préfet de l'Aisne a fait obligation à M. A se disant M. B de quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays de destination de cette mesure d'éloignement et lui a fait interdiction de retour sur ce territoire est annulé.

Article 3 : Il est enjoint au préfet de l'Aisne de procéder au réexamen de la situation de M. A se disant M. B dans un délai d'un mois à compter de la notification du présent jugement et de lui délivrer, dans l'attente, une autorisation provisoire de séjour.

Article 4 : L'Etat versera à Me Khiter la somme de 1 000 (mille) euros, au titre des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991, sous réserve qu'elle renonce à percevoir la part contributive de l'État.

Article 5 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 6 : Le présent jugement sera notifié à M. A se disant Hachem Abdelouahab B, à Me Khiter et au préfet de l'Aisne.

Prononcé en audience publique le 5 janvier 2024.

La magistrate,

Signé,

C. PIOU

La greffière,

Signé,

N. BELHARRET

La République mande et ordonne au préfet de l'Aisne en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

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