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AccueilJurisprudence administrativeN° TA59-2400600

Tribunal Administratif de Lille — Décision N° TA59-2400600

mercredi 7 février 2024

JuridictionTribunal Administratif de Lille
SectionTribunal Administratif de Lille
N° DossierTA59-2400600
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
Avocat requérantSCP DRAGON & BIERNACKI - PIRET

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, enregistrés le 18 janvier 2024 et le 31 janvier 2024, la société Free Mobile, représentée par Me Martin, demande au juge des référés :

1°) de suspendre, en application de l'article L. 521-1 du code de justice administrative, l'exécution de la décision du 27 juillet 2023 par laquelle le maire de Raimbeaucourt (Nord) a sursis à statuer sur la déclaration préalable n° DP 059 489 23 O0038 déposée

le 12 juillet 2023 en vue de l'implantation d'un équipement de radiotéléphonie mobile ;

2°) d'enjoindre, à titre principal, au maire de la commune de Raimbeaucourt de procéder à l'instruction de sa déclaration préalable et de statuer sur celle-ci dans un délai d'un mois courant à compter de la notification de l'ordonnance à intervenir, sous astreinte de

500 euros par jour de retard et, à titre subsidiaire, de réexaminer cette déclaration préalable en prenant une décision dans le délai d'un mois à compter de la notification de l'ordonnance à intervenir ;

3°) de mettre à la charge de la commune de Raimbeaucourt le versement d'une somme de 5 000 euros en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- la condition d'urgence est remplie dès lors qu'il existe un intérêt public à ce que le territoire national soit couvert par le réseau de téléphonie mobile de tous les opérateurs et que le territoire de la commune de Raimbeaucourt n'est, à cet égard, que partiellement couvert par le réseau Free Mobile, la partie du territoire sur laquelle la station relais en cause doit être implantée n'étant actuellement pas couverte par ses réseaux ; la société a pris des engagements envers l'État en termes de couverture et de qualité de service et se trouve de ce fait dans l'obligation de mettre en œuvre une gestion prévisionnelle à court ou très moyen terme de l'implantation de ses équipements, s'agissant notamment des réseaux 4G, THD et surtout 5G ; les cartes de couverture réseaux produites par la commune ne décrivent pas avec une précision suffisante l'étendue et la qualité de la couverture par son réseau qui dépend, en particulier, des obstacles aux ondes et du nombre d'utilisateurs simultanément reliés au relais ; la circonstance que les objectifs de couverture qui lui ont été fixés dans le cadre du cahier des charges arrêtés par l'Etat est sans incidence sur la réalité de la situation d'urgence, qui ne s'apprécie en l'espèce qu'à l'échelle du territoire communal ; le principe selon lequel les opérateurs doivent rechercher, en vertu de l'article D. 98-6-1 du code des postes et communications électroniques, la mutualisation des équipements est sans incidence sur l'appréciation de l'urgence au regard du régime des autorisations d'urbanisme ; l'autorité chargée de se prononcer sur les autorisations d'urbanisme n'est pas compétente pour se prononcer sur l'opportunité du projet de construction d'un pylône ; le délai écoulé entre l'intervention de la décision attaquée et la saisine du juge des référés ne permet pas, à lui seul, à écarter l'existence d'une situation d'urgence ;

- il existe un doute sérieux quant à la légalité de la décision attaquée dès lors que :

* la décision en litige ne pouvait en l'espèce, compte tenu de la nature du projet et de son ampleur, donner lieu au sursis à statuer prévu par l'article L. 153-11 du code de l'urbanisme au seul motif qu' il peut potentiellement contrevenir aux futures dispositions du plan local d'urbanisme (PLU) ; les avis défavorables émis par les parc naturel régional Scarpe-Escaut et l'instance de concertation de radiotéléphonie sont sans incidence sur ce point, pas plus que l'avis défavorable rendu par le préfet du Nord s'agissant du projet de PLU en ce qui concerne la consommation foncières d'espaces agricoles ; au surplus, l'enquête publique relative à la réalisation du futur PLU a été abandonnée ;

* le projet ne compromet pas la destination agricole de la parcelle d'implantation, classée en zone " A " ;

* la commune n'établit pas que le projet porterait une atteinte substantielle au principe de garantie de la pérennité des paysages et des milieux naturels prévus par le projet de PADD ;

* il n'existe aucune obligation réglementaire de mutualisation des équipements existants entre les opérateurs, la commune n'établissant pas au surplus que l'implantation de ses antennes sur le pylône utilisé par l'opérateur Orange serait techniquement envisageable.

Par un mémoire en défense, enregistré le 30 janvier 2024, la commune de Raimbeaucourt, représentée par Me Piret, conclut :

1°) au rejet de la requête ;

2°) à la mise à la charge de la société Free Mobile de la somme de 5 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle fait valoir que :

- l'urgence dont se prévaut la société requérante n'est pas caractérisée ;

- il n'existe aucun doute sérieux quant à la légalité de la décision attaquée.

Vu :

- la copie de la requête à fin d'annulation de la décision attaquée ;

- les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code de l'urbanisme ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- le code des postes et communications électroniques ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné M. A, premier vice-président, pour statuer sur les demandes de référé.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique du 31 janvier 2024 à 14h :

- le rapport de M. A ;

- les observations de Me Mirabel, substituant Me Martin, représentant la société Free Mobile, qui reprend les conclusions et moyens de la requête ;

- les observations de Me Piret, représentant la commune de Raimbeaucourt.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.

Considérant ce qui suit :

1. La société Free Mobile a déposé le 12 juillet 2023 une déclaration préalable n° DP 059 489 23 O0038 ayant pour objet l'installation d'une station de relais de téléphonie mobile sur un pylône tubulaire de trente mètres de haut sur un terrain situé sur le territoire de la commune de Raimbeaucourt. Par décision du 27 juillet 2023, le maire de Raimbeaucourt a décidé de surseoir à statuer sur cette déclaration préalable jusqu'à l'approbation du plan local d'urbanisme de la commune, alors en cours de révision, et ce pour une période maximale de deux années. La société Free Mobile demande au juge des référés, statuant sur le fondement de l'article L. 521-1 du code de justice administrative, de suspendre l'exécution de cet arrêté jusqu'à ce qu'il soit statué au fond sur sa légalité.

Sur les conclusions présentées au titre de l'article L. 521-1 du code de justice administrative :

2. Aux termes de l'article L. 521-1 du code de justice administrative : " Quand une décision administrative, même de rejet, fait l'objet d'une requête en annulation ou en réformation, le juge des référés, saisi d'une demande en ce sens, peut ordonner la suspension de l'exécution de cette décision, ou de certains de ses effets, lorsque l'urgence le justifie et qu'il est fait état d'un moyen propre à créer, en l'état de l'instruction, un doute sérieux quant à la légalité de la décision () ".

En ce qui concerne l'urgence :

3. Il appartient au juge des référés, saisi sur le fondement de l'article L. 521-1 du code de justice administrative d'une demande tendant à la suspension d'une décision administrative, d'apprécier concrètement, compte tenu des justifications fournies par le requérant, si les effets de cette décision sont de nature à caractériser une urgence justifiant que, sans attendre le jugement de la requête au fond, l'exécution de la décision soit suspendue. L'urgence, qui doit être appréciée objectivement et compte tenu de l'ensemble des circonstances de l'espèce, justifie la suspension de l'exécution d'un acte administratif lorsque celle-ci porte atteinte, de manière suffisamment grave et immédiate, à un intérêt public, à la situation du requérant ou aux intérêts qu'il entend défendre. L'office du juge des référés, saisi de conclusions à fin de suspension, le conduit à porter sur l'urgence une appréciation objective, concrète et globale, au vu de l'ensemble des intérêts en présence, afin de déterminer si, dans les circonstances particulières de chaque affaire, il y a lieu d'ordonner une mesure conservatoire à effet provisoire dans l'attente du jugement au fond de la requête à fin d'annulation de la décision contestée.

4. La société requérante établit, par la production de cartes de couverture du réseau de téléphonie mobile de Free Mobile, que le secteur en cause du territoire de la commune de Raimbeaucourt n'est que partiellement couvert par les réseaux 3G et 4G de téléphonie mobile propres à cet opérateur hors itinérance. Elle démontre ainsi que la station relais projetée permettra de couvrir des zones actuellement non prises en charge par les antennes relais déjà implantées sur le territoire communal. La commune de Raimbeaucourt conteste, il est vrai, l'urgence invoquée en faisant valoir que des cartes de couverture réseau mises en ligne sur le site internet de l'Autorité de régulation des communications électroniques, des postes et de la distribution de la presse (ARCEP) établiraient que l'ensemble du territoire communal serait déjà couvert par les réseaux de cet opérateur. Toutefois, ces cartes n'ont qu'une portée indicative et ne comportent pas le niveau de précision des cartes de l'opérateur produites par la société requérante. En outre, la circonstance selon laquelle la société Free Mobile aurait d'ores et déjà satisfait à ses obligations en matière de taux de couverture national de la population est sans incidence sur l'appréciation de l'urgence en ce qui concerne les résidents du territoire de la commune de Raimbeaucourt au regard de leur propre taux de couverture, ce dernier s'appréciant d'ailleurs également en termes de qualité de réseau et de débit. Ainsi, eu égard à l'intérêt public qui s'attache à la couverture du territoire national par les réseaux de téléphonie mobile, ainsi qu'aux intérêts propres de la société Free Mobile, en raison des engagements pris vis-à-vis de l'État quant à la couverture du territoire métropolitain et de la population par le réseau de l'opérateur, la condition d'urgence exigée par l'article L. 521-1 du code de justice administrative doit être regardée comme remplie.

En ce qui concerne le doute sérieux sur la légalité de la décision en litige :

5. Aux termes de l'article L. 424-1 du code de l'urbanisme " () Il peut être sursis à statuer sur toute demande d'autorisation concernant des travaux, constructions ou installations dans les cas prévus au 6° de l'article L. 102-13 et aux articles L. 121-22-3, L. 121-22-7, L. 153-11 et L. 311-2 du présent code et par l'article L. 331-6 du code de l'environnement. ". L'article L. 153-11 du même code dispose : " L'autorité compétente mentionnée à l'article L. 153-8 prescrit l'élaboration du plan local d'urbanisme et précise les objectifs poursuivis et les modalités de concertation, conformément à l'article L. 103-3. La délibération prise en application de l'alinéa précédent est notifiée aux personnes publiques associées mentionnées aux articles L. 132-7 et L. 132-9. L'autorité compétente peut décider de surseoir à statuer, dans les conditions et délai prévus à l'article L. 424-1, sur les demandes d'autorisation concernant des constructions, installations ou opérations qui seraient de nature à compromettre ou à rendre plus onéreuse l'exécution du futur plan dès lors qu'a eu lieu le débat sur les orientations générales du projet d'aménagement et de développement durable. ".

6. Un sursis à statuer ne peut être opposé à une demande d'autorisation, sur le fondement de ces dispositions, postérieurement au débat sur les orientations générales du projet d'aménagement et de développement durable, qu'en vertu d'orientations ou de règles que le futur plan local d'urbanisme pourrait légalement prévoir et à la condition que la construction, l'installation ou l'opération envisagée soit de nature à compromettre ou à rendre plus onéreuse son exécution. Pour l'application de ces dispositions, des travaux qui ne peuvent être autorisés sous l'emprise de la réglementation à venir, ne peuvent faire l'objet d'un sursis à statuer s'ils ne sont pas, en raison de leur peu d'importance, de nature à compromettre ou à rendre plus onéreuse l'exécution du plan local d'urbanisme.

7. Pour opposer le sursis à statuer à la déclaration préalable déposée par la société Free Mobile, le maire de Raimbeaucourt s'est fondé sur la circonstance que le projet est de nature à compromettre ou rendre plus onéreuse l'exécution future du plan local d'urbanisme, dont la révision a été prescrite le 5 novembre 2021, sans d'ailleurs qu'aucune enquête publique préalable à cette révision n'ait été engagée à la date de la présente ordonnance. A l'appui de ce motif, le maire fait valoir dans son arrêté qu'il ressort des éléments du projet d'aménagement et de développement durable qui a été débattu par le conseil municipal le 19 janvier 2023 que le projet en cause est susceptible de contrevenir aux objectifs de garantie des paysages et des milieux naturels ainsi que de modération de la consommation des espaces agricoles de ce projet. Il fait également valoir que le projet méconnaîtrait le principe d'absence d'artificialisation nette à terme des espaces agricoles prévu par le 6° de l'article 101-2 du code de l'urbanisme, qu'il porterait atteinte au caractère ou à l'intérêt des lieux environnants au sens de l'article R. 111-27 du même code. Le maire de la commune de Raimbeaucourt se fonde également sur les avis défavorables rendus par le Parc naturel régional Scarpe-Escaut et l'Instance de concertation de radiotéléphonie et relève, enfin, que l'existence d'un pylône appartenant à la société Orange à 560 m du lieu de l'emprise du projet doit conduire la société requérante à rechercher une mutualisation de cet équipement avec l'opérateur concurrent.

8. Il résulte de l'instruction que la commune de Raimbeaucourt occupe une superficie totale de près de 11, 08 km². La parcelle d'implantation de l'équipement cadastrée OB 2147 présente une superficie globale de 2418 m² et le projet lui-même, constitué d'une antenne de 30 m de hauteur et d'un local technique, ne génère que 6, 39 m² d'emprise au sol pour une surface totale, compte tenu de l'enclos, d'environ 35 m². Il résulte également de l'instruction que le projet s'intègre dans un espace déjà occupé par des bâtiments à usage agricole et ne comportant aucun caractère remarquable du point de vue naturel, agricole ou paysager. Les avis défavorables du Parc naturel régional Scarpe-Escaut et l'Instance de concertation de radiotéléphonie ne sauraient préjuger à eux seuls de ce que le projet en cause serait de nature à compromettre ou à rendre plus onéreuses l'exécution du plan locale d'urbanisme. Enfin, la circonstance que le projet contreviendrait aux exigences de mutualisation prévues à l'article D. 98-6-1 du code des postes et des communications électroniques ne saurait utilement fonder le sursis à statuer contesté dès lors qu'en vertu du principe de l'indépendance des législations, il n'appartient pas à l'autorité en charge de la délivrance des autorisations d'urbanisme de veiller au respect de la réglementation des postes et communications électroniques dans le cadre de l'instruction des déclarations ou demandes d'autorisation d'urbanisme.

9. Il résulte de tout ce qui précède, et eu égard à la faible importance du projet, que le moyen tiré de ce que le motif selon lequel le projet est de nature à compromettre ou rendre plus onéreux l'exécution du futur plan local d'urbanisme de la commune de Raimbeaucourt est entaché d'erreur manifeste d'appréciation apparait de nature, en l'état de l'instruction, à faire naître un doute sérieux quant à la légalité de l'arrêté contesté.

10. Pour l'application des dispositions de l'article L. 600-4-1 du code de l'urbanisme, aucun autre moyen de la requête n'est, en l'état de l'instruction, susceptible de créer un doute sérieux sur la légalité de l'arrêté attaqué.

11. Il résulte de tout ce qui précède que les conditions d'application de l'article

L. 521-1 du code de justice administrative étant réunies, il y a lieu de suspendre l'exécution de l'arrêté du maire de la commune de Raimbeaucourt du 27 juillet 2023, jusqu'à ce qu'il soit statué sur sa légalité au fond.

Sur les conclusions à fin d'injonction et d'astreinte :

12. La suspension de l'arrêté litigieux prononcée par la présente ordonnance implique nécessairement que le maire de Raimbeaucourt prenne une nouvelle décision après une nouvelle instruction de la déclaration préalable de travaux présentée par la société Free Mobile dans un délai d'un mois à compter de la date de notification de la présente ordonnance. Il n'y a pas lieu, dans les circonstances de l'espèce, d'assortir cette injonction d'une astreinte.

Sur les frais du litige :

13. D'une part, il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de la commune de Raimbeaucourt une somme de 800 euros au titre des frais exposés par la société Free Mobile et non compris dans les dépens. D'autre part, les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce que soit mis à la charge de la société Free Mobile, qui n'est pas la partie perdante dans la présente instance, la somme que demande la commune de Raimbeaucourt au titre des frais exposés par elle et non compris dans les dépens.

O R D O N N E :

Article 1er : L'exécution de l'arrêté du maire de la commune de Raimbeaucourt du

27 juillet 2023 est suspendue jusqu'à ce qu'il soit statué au fond sur sa légalité.

Article 2 : Il est enjoint au maire de la commune de Raimbeaucourt de procéder à une nouvelle instruction de la déclaration préalable de travaux présentée par la société Free Mobile et de prendre une nouvelle décision sur celle-ci dans un délai d'un mois à compter de la date de notification de la présente ordonnance.

Article 3 : La commune de Raimbeaucourt versera à la société Free Mobile une somme de 800 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête de la société Free Mobile est rejeté.

Article 5 : Les conclusions de la commune de Raimbeaucourt présentés au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative sont rejetées.

Article 6 : La présente ordonnance sera notifiée à la société Free Mobile et à la commune de Raimbeaucourt.

Fait à Lille, le 7 février 2024

Le juge des référés,

Signé,

Y. A

La République mande et ordonne au préfet du Nord en ce qui le concerne et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente ordonnance.

Pour expédition conforme,

Le greffier,

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