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AccueilJurisprudence administrativeN° TA59-2401665

Tribunal Administratif de Lille — Décision N° TA59-2401665

lundi 19 février 2024

JuridictionTribunal Administratif de Lille
SectionTribunal Administratif de Lille
N° DossierTA59-2401665
TypeOrdonnance
RecoursExcès de pouvoir
Avocat requérantLUTRAN

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 16 février 2024, M. D E B, agissant en son nom et en sa qualité de représentant légal de sa fille C B, représenté par

Me Lutran, demande au juge des référés, statuant sur le fondement de l'article L. 521-2 du code de justice administrative :

1°) d'accorder le bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire à l'enfant C B ;

2°) à titre principal, d'enjoindre à l'office français de l'immigration et de l'intégration (OFII) de les orienter sans délai vers un lieu d'hébergement susceptible de les accueillir au titre des conditions matérielles d'accueil, sous astreinte de 500 euros par jour de retard ;

3°) à titre subsidiaire, d'enjoindre au préfet du Nord de l'orienter sans délai vers un lieu d'hébergement d'urgence, sous astreinte de 500 euros par jour de retard ;

4°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 500 euros à verser à son conseil en application combinée des dispositions de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 et de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

- l'urgence est établie dès lors qu'il se trouve dans une situation de précarité extrême et est contraint de dormir à la rue avec son enfant ;

- le droit à recevoir des conditions matérielles d'accueil décentes dans le cadre d'une demande d'asile constitue une liberté fondamentale ;

- la carence de l'OFII constitue une atteinte grave et manifestement illégale aux obligations posées à l'article L. 552-8 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et aux stipulations de l'article 3-1 de la convention internationale des droits de l'enfant ;

- le préfet a porté une atteinte manifestement illégale au droit à l'hébergement d'urgence garanti par l'article L. 345-2-2 du code de l'action sociale et des familles et reconnu en tant que liberté fondamentale ;

- sa carence porte atteinte à l'article 3-1 de la convention internationale des droits de l'enfant.

Le président du tribunal a désigné Mme Leguin, vice-présidente, pour statuer sur les demandes de référé.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention internationale des droits de l'enfant ;

- le code de l'action sociale et des familles ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement convoquées à l'audience publique.

Ont été entendus au cours de l'audience publique qui s'est tenue le 19 février 2024 à 11 heures :

- le rapport de Mme Leguin, juge des référés,

- les observations de Me Lutran, représentant M. B, qui reprend les faits, moyens et conclusions de la requête et indique modifier ses conclusions tendant au bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire en demandant qu'elle soit accordée à M. B et modifier ses conclusions relatives à l'article L. 761-1 du code de justice administrative en sollicitant qu'elle soit dirigée également à l'encontre de l'OFII.

L'OFII et le préfet du Nord n'était ni présents ni représentés.

La clôture d'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.

Une note en délibéré, présentée par l'OFII a été enregistrée le 19 février 2024 à 11h24.

Considérant ce qui suit :

1. C B, née le 20 mars 2011, de nationalité guinéenne, est entrée en France en novembre 2023 et y a rejoint son père M. D E B. Souhaitant faire une demande d'asile, elle s'est rendue le 7 décembre 2023 à la structure de premier accueil des demandeurs d'asile afin de procéder au pré-enregistrement de sa demande d'asile. Lors de ce rendez-vous, il lui a été remis une invitation à se présenter au guichet unique de la préfecture le 11 janvier 2024 à 8h30 pour l'enregistrement de sa demande d'asile. Par une ordonnance du 26 décembre 2023, le juge des référés, saisi sur le fondement de l'article L. 521-2 du code de justice administrative, a enjoint au préfet du Nord d'enregistrer la demande d'asile C B dans un délai de quarante-huit heures et, ce faisant, enjoint au préfet du Nord de rapprocher, dans cette mesure, ce rendez-vous. Par une ordonnance du 5 janvier 2024, le juge des référés, saisi sur le fondement de l'article L. 521-4 du code de justice administrative a assorti cette injonction d'une astreinte de 250 euros par jour de retard prononcée à l'encontre du préfet du Nord, à compter de l'expiration d'un délai de vingt-quatre heures. Le 9 janvier 2024, la demande d'asile C B a été enregistrée. M. B, par l'intermédiaire de son conseil, a saisi l'OFII d'une demande d'évaluation de vulnérabilité et de bénéfice des conditions matérielles d'accueil par un courriel du 10 janvier 2024 et par courrier recommandé reçu par l'OFII le 12 janvier 2024, et a relancé l'OFII le 15 janvier 2024. Par une ordonnance du 26 janvier 2024, le juge des référés a enjoint à l'OFII de convoquer C B pour procéder à l'examen de vulnérabilité préalable à l'ouverture des conditions matérielles d'accueil, dans un délai de quatre jours. Cet entretien a été réalisé le 31 janvier 2024 et M. B s'est alors vu remettre, en qualité de représentant légal de sa fille mineure, une orientation vers la structure de premier accueil des demandeurs d'asile Coallia de Lille. Toutefois, aucun hébergement ne leur a été proposé. Parallèlement, M. B a sollicité à de nombreuses reprises, sans succès, le 115 en vue de se voir proposer un hébergement d'urgence. Par la présente requête, M. B demande au juge des référés, statuant sur le fondement de l'article L. 521-2 du code de justice administrative, d'enjoindre à l'OFII ou au préfet du Nord de l'orienter vers un lieu d'accueil.

Sur l'aide juridictionnelle provisoire :

2. Aux termes de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique : " Dans les cas d'urgence (), l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée () Par la juridiction compétente () ".

3. Au cas d'espèce, en raison de l'urgence qui s'attache au règlement du présent litige, il y a lieu d'admettre M. B, à titre provisoire, au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Sur les conclusions présentées au titre de l'article L. 521-2 du code de justice administrative :

4. Aux termes de l'article L. 511-1 du code de justice administrative : " Le juge des référés statue par des mesures qui présentent un caractère provisoire. Il n'est pas saisi du principal et se prononce dans les meilleurs délais. ". Aux termes de son article L. 521-2 du même code : " Saisi d'une demande en ce sens justifiée par l'urgence, le juge des référés peut ordonner toutes mesures nécessaires à la sauvegarde d'une liberté fondamentale à laquelle une personne morale de droit public ou un organisme de droit privé chargé de la gestion d'un service public aurait porté, dans l'exercice d'un de ses pouvoirs, une atteinte grave et manifestement illégale. Le juge des référés se prononce dans un délai de quarante-huit heures. ".

En ce qui concerne l'urgence :

5. Il résulte de l'instruction que l'enfant C B, qui a vu sa demande d'asile enregistrée le 9 janvier 2024, n'a été reçue par l'OFII que le 31 janvier 2024 et qu'elle ne peut, depuis cette date, compter que sur l'assistance financière offerte par son établissement scolaire et a ainsi été contrainte, à plusieurs reprises, de dormir dans la rue. Dans ces conditions, la condition d'urgence particulière de l'article L. 521-2 se trouve remplie.

En ce qui concerne les conclusions dirigées contre l'OFII :

6. Aux termes de l'article L. 551-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Les conditions matérielles d'accueil du demandeur d'asile sont proposées à chaque demandeur d'asile par l'Office français de l'immigration et de l'intégration après l'enregistrement de sa demande par l'autorité administrative compétente. ". Aux termes de l'article L. 552-8 de ce code : " L'Office français de l'immigration et de l'intégration propose au demandeur d'asile un lieu d'hébergement. Cette proposition tient compte des besoins, de la situation personnelle et familiale de chaque demandeur au regard de l'évaluation des besoins et de la vulnérabilité prévue au chapitre II du titre II, ainsi que des capacités d'hébergement disponibles et de la part des demandeurs d'asile accueillis dans chaque région. ". Enfin, aux termes de l'article L. 522-3 du même code : " L'évaluation de la vulnérabilité vise, en particulier, à identifier les mineurs, les mineurs non accompagnés, les personnes en situation de handicap, les personnes âgées, les femmes enceintes, les parents isolés accompagnés d'enfants mineurs () ".

7. A la privation du bénéfice des mesures, notamment d'hébergement, prévues par la loi afin de garantir aux demandeurs d'asile des conditions matérielles d'accueil décentes, jusqu'à ce qu'il ait été statué sur leur demande, est susceptible de constituer une atteinte grave et manifestement illégale à la liberté fondamentale que constitue le droit d'asile, le caractère grave et manifestement illégal d'une telle atteinte s'apprécie en tenant compte des moyens dont dispose l'autorité administrative compétente et de la situation du demandeur. Ainsi, le juge des référés ne peut faire usage des pouvoirs qu'il tient de l'article L. 521-2 du code de justice administrative en adressant une injonction à l'administration que dans le cas où, d'une part, le comportement de celle-ci fait apparaître une méconnaissance manifeste des exigences qui découlent du droit d'asile et où, d'autre part, il résulte de ce comportement des conséquences graves pour le demandeur d'asile, compte tenu notamment de son âge, de son état de santé ou de sa situation de famille. Il incombe au juge des référés d'apprécier, dans chaque situation, les diligences accomplies par l'administration en tenant compte des moyens dont elle dispose ainsi que de l'âge, de l'état de santé et de la situation de famille de la personne intéressée.

8. En l'espèce, et alors que de par son âge, elle présente une situation de vulnérabilité au sens de l'article L. 522-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, il est établi qu'Aissata B est dépourvue de toute solution d'hébergement pérenne depuis plusieurs semaines, alors même qu'il appartient à l'OFII de lui garantir des conditions matérielles d'accueil décentes. L'OFII, qui n'a pas produit de mémoire en défense dans la présente instance, ne fait valoir aucune circonstance particulière qui ferait obstacle à l'accomplissement de sa mission. Eu égard à la situation de vulnérabilité et de détresse sociale dans laquelle l'enfant et son père se trouvent, l'OFII doit être regardé comme ayant porté une atteinte grave et manifestement illégale au droit d'asile C B. Par suite, il y a lieu d'enjoindre à l'OFII de proposer à l'enfant C B et à son représentant légal un hébergement dans un délai de 72 heures à compter de la notification de la présente ordonnance, sous astreinte de 50 euros par jour de retard.

Sur les frais liés au litige :

9. Dans les circonstances de l'espèce, il y a lieu, sous réserve que Me Lutran, avocate de M. B, renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat et sous réserve de l'admission définitive de son client à l'aide juridictionnelle, de mettre à la charge de l'Office français de l'immigration et de l'intégration le versement à Me Lutran de la somme de 800 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

O R D O N N E :

Article 1er : M. B est admis, à titre provisoire, au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Article 2 : Il est enjoint à l'Office français de l'immigration et de l'intégration de proposer à l'enfant C B et à M. D B, son représentant légal, un hébergement en qualité de demandeur d'asile, dans un délai de 72 heures à compter de la notification de la présente ordonnance, sous astreinte de 50 euros par jour de retard.

Article 3 : Sous réserve de l'admission définitive du requérant à l'aide juridictionnelle et sous réserve que Me Lutran renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat, l'Office français de l'immigration et de l'intégration versera à Me Lutran la somme de huit cents (800) euros en application des dispositions du deuxième alinéa de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Article 4 : La présente ordonnance sera notifiée à M. D E B, à Me Lutran, à l'Office français de l'immigration et de l'intégration et au préfet du Nord.

Lille, le 19 février 2024.

La juge des référés,

signé

AM. LEGUIN

La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente ordonnance.

Pour expédition conforme,

La greffière,

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