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AccueilJurisprudence administrativeN° TA59-2401882

Tribunal Administratif de Lille — Décision N° TA59-2401882

mardi 10 septembre 2024

JuridictionTribunal Administratif de Lille
SectionTribunal Administratif de Lille
N° DossierTA59-2401882
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation2ème Chambre
Avocat requérantCABINET CENTAURE AVOCATS

Résumé IA

Le Tribunal Administratif de Lille a examiné la requête de Mme C, ressortissante marocaine, contestant l'arrêté du préfet du Nord du 16 février 2024 refusant son titre de séjour et l'obligeant à quitter le territoire. La requérante invoquait notamment la méconnaissance de l'article 8 de la Convention européenne des droits de l'homme et de l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers. Le tribunal a rejeté l'ensemble de ses demandes, estimant que les moyens soulevés, y compris ceux relatifs à la compétence du signataire et à l'absence d'examen sérieux, n'étaient pas fondés. La décision s'appuie sur les dispositions du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire complémentaire, enregistrés le 20 février 2024 et le 22 avril 2024, Mme B C, représentée par Me Navy, demande au tribunal :

1°) de l'admettre au bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire ;

2°) d'annuler l'arrêté du 16 février 2024 par lequel le préfet du Nord a rejeté sa demande de titre de séjour, lui a fait obligation de quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays de destination et l'a interdite de retour sur le territoire français pour une durée de trois ans ;

3°) d'enjoindre au préfet du Nord, à titre principal, de lui délivrer le titre de séjour sollicité ou, à titre subsidiaire, de procéder au réexamen de sa situation sous astreinte de 155 euros par jour de retard et de lui délivrer dans l'attente une autorisation provisoire de séjour l'autorisant à travailler ;

4°) en cas d'admission au bénéfice de l'aide juridictionnelle, de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 800 euros à verser à son conseil au titre des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991 contre renonciation de la part de ce conseil au bénéfice de l'indemnité versée au titre de l'aide juridictionnelle :

5°) en cas de refus du bénéfice de l'aide juridictionnelle, de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 800 euros à lui verser au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

En ce qui concerne la décision portant refus de séjour :

- cette décision a été signée par une personne dont il n'est pas établi qu'elle était compétente pour ce faire ;

- elle méconnaît les dispositions de l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- elle n'a pas été précédée d'un examen sérieux de sa situation personnelle ;

- elle méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

En ce qui concerne la décision portant obligation de quitter le territoire français :

- cette décision a été signée par une personne dont il n'est pas établi qu'elle était compétente pour ce faire ;

- cette décision est insuffisamment motivée ;

- elle n'a pas été précédée d'un examen sérieux de sa situation personnelle ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste dans l'appréciation de ses conséquences sur sa situation personnelle ;

- elle méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- elle méconnaît les stipulations du 1. de l'article 3 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;

En ce qui concerne la décision portant refus de délai de départ volontaire :

- cette décision a été signée par une personne dont il n'est pas établi qu'elle était compétente pour ce faire ;

- elle méconnaît les dispositions des articles L. 612-1, L. 612-2 et L. 612-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

En ce qui concerne la décision fixant le pays de destination :

- cette décision a été signée par une personne dont il n'est pas établi qu'elle était compétente pour ce faire ;

En ce qui concerne la décision interdisant le retour sur le territoire français pour une durée de trois ans :

- cette décision a été signée par une personne dont il n'est pas établi qu'elle était compétente pour ce faire ;

- elle est insuffisamment motivée ;

- elle méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste dans l'appréciation de ses conséquences sur sa situation personnelle.

Par un mémoire en défense, enregistré le 5 avril 2024, le préfet du Nord, représenté par la Selarl Centaure avocats, conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que les moyens soulevés ne sont pas fondés.

La clôture d'instruction a été fixée au 16 mai 2024 à 12 h 00 par une ordonnance du 25 avril 2024.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le décret n° 2020-1717 du 28 décembre 2020 ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Monteil,

- les conclusions de M. Even, rapporteur public,

- et les observations de Me Cliquennois, substituant Me Navy, représentant Mme C.

Considérant ce qui suit :

1. Mme B C, née le 7 janvier 1990 au Maroc, de nationalité marocaine, est entrée en France le 18 janvier 2018 sous couvert d'un visa de court séjour. Elle a fait l'objet, le 7 juin 2018 d'un arrêté du préfet du Nord portant obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours, qui a été confirmé par un jugement du tribunal administratif de Lille en date du 26 octobre 2018 puis un arrêt du 17 septembre 2019 de la cour administrative d'appel de Douai, devenu définitif. Le 31 octobre 2020 et le 30 avril 2021, Mme C a sollicité une admission exceptionnelle au séjour en raison de sa vie privée et familiale en France, en qualité de " conjoint de résident " ou " parent d'enfant scolarisé ". Par un arrêté du 6 août 2021, confirmé par un jugement du 18 janvier 2022 du tribunal administratif de Lille, devenu définitif, le préfet du Nord a rejeté sa demande de titre de séjour, lui a fait obligation de quitter le territoire français et lui a interdit le retour en France pour une durée d'un an. Le 9 mars 2023, Mme C a de nouveau sollicité son admission exceptionnelle au séjour en raison de sa vie privée et familiale en France, en qualité de " conjoint de résident " ou " parent d'enfant scolarisé ". Par un arrêté du 16 février 2024 dont la requérante demande l'annulation, le préfet du Nord a rejeté sa demande de titre de séjour, lui a fait obligation de quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays de destination et l'a interdite de retour sur le territoire français pour une durée de trois ans.

Sur les conclusions tendant à l'octroi de l'aide juridictionnelle à titre provisoire :

2. Aux termes de l'article 20 de la loi susvisée du 10 juillet 1991 : " Dans les cas d'urgence, () l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée soit par le président du bureau ou de la section compétente du bureau d'aide juridictionnelle, soit par la juridiction compétente ou son président. ". Aux termes de l'article 61 du décret du 28 décembre 2020 : " () L'admission provisoire est accordée par le président du bureau ou de la section ou le président de la juridiction saisie, soit sur une demande présentée sans forme par l'intéressé, soit d'office si celui-ci a présenté une demande d'aide juridictionnelle ou d'aide à l'intervention de l'avocat sur laquelle il n'a pas encore été statué ".

3. Mme C, qui n'a d'ailleurs jamais déposé de demande d'attribution de l'aide juridictionnelle auprès du bureau de l'aide juridictionnelle, n'établit pas en quoi sa demande d'attribution de l'aide juridictionnelle à titre provisoire présenterait un caractère urgent dans l'instance au fond. Dès lors, cette demande doit être rejetée.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

4. Aux termes de l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger dont l'admission au séjour répond à des considérations humanitaires ou se justifie au regard des motifs exceptionnels qu'il fait valoir peut se voir délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention " salarié ", " travailleur temporaire " ou " vie privée et familiale ", sans que soit opposable la condition prévue à l'article L. 412-1. / () ".

5. En l'espèce, Mme C est entrée sur le territoire français la dernière fois le 18 janvier 2018 pour rejoindre M. E A, ressortissant marocain né le 28 novembre 1984, avec qui elle avait déjà eu deux enfants, nés en France en 2014 et en 2017. M. A réside régulièrement en France sous couvert d'une carte de résident valable jusqu'au 10 juillet 2029. Le couple s'est marié le 3 février 2018, a eu deux autres enfants, nés en France en 2019 et en 2023, et démontre suffisamment la réalité de leur vie commune dans le cadre de la présente instance. Il ressort par ailleurs des pièces du dossier que M. A est atteint d'une sclérose en plaques de forme rémittente-récurrente, diagnostiquée en 2022. Cette maladie l'a contraint à abandonner son activité professionnelle et a fortement réduit son autonomie, ce qui est attesté par des comptes rendus médicaux établis au CHU de Lille en date du 24 juillet 2023, du 4 août 2023 et du 5 février 2024 retraçant l'évolution de la pathologie et qui mentionne par exemple qu'il ne peut plus marcher plus de 300 m sans aide. Dans ces conditions, comme l'atteste le docteur D, médecin généraliste, par un certificat du 15 avril 2024, l'assistance régulière et quotidienne de son épouse, Mme C, apparaît nécessaire. Dès lors, Mme C est fondée à soutenir que, par la décision de refus contestée, le préfet du Nord n'a pas pris en compte les considérations humanitaires que représentent la gravité de l'état de santé de son époux et l'assistance permanente qu'elle lui apporte, et qu'il ainsi a entaché sa décision d'une erreur manifeste dans l'application des dispositions de l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

6. Pour ce motif, et sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens soulevés, Mme C est fondée à demander l'annulation de la décision portant refus de titre de séjour ainsi que, par voie de conséquence, des décisions portant obligation de quitter le territoire français sans délai, fixant le pays de destination et l'interdisant de retour sur le territoire français pour une durée de trois ans.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

7. Eu égard au moyen d'annulation retenu, l'exécution du présent jugement implique nécessairement que le préfet du Nord délivre à Mme C un titre de séjour " vie privée et familiale ". Il y a lieu de lui enjoindre d'y procéder dans le délai d'un mois à compter de la notification du présent jugement, sans qu'il soit besoin, dans les circonstances de l'espèce, d'assortir cette injonction d'une astreinte.

Sur les frais liés au litige :

8. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'Etat le versement de la somme de 1 200 euros à Mme C au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

D E C I D E :

Article 1er : L'arrêté du 16 février 2024 par lequel le préfet du Nord a refusé à Mme C la délivrance d'un titre de séjour, l'a obligée à quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays de destination et l'a interdite de retour sur le territoire français pour une durée de trois ans est annulé.

Article 2 : Il est enjoint au préfet du Nord de délivrer à Mme C un titre de séjour portant la mention " vie privée et familiale " dans un délai d'un mois à compter de la notification du présent jugement.

Article 3 : L'Etat versera à Mme C une somme de 1 200 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête de Mme C est rejeté.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à Mme B C, au préfet du Nord et à Me Navy.

Copie en sera transmise pour information au ministre de l'intérieur et des Outre-mer.

Délibéré après l'audience du 2 juillet 2024, à laquelle siégeaient :

M. Fabre, président,

Mme Monteil, première conseillère,

M. Lemée, conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 10 septembre 2024.

La rapporteure,

Signé

A.L. MONTEIL

Le président,

Signé

X. FABRE

La greffière,

Signé

M. F

La République mande et ordonne au préfet du Nord en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

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