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AccueilJurisprudence administrativeN° TA59-2402261

Tribunal Administratif de Lille — Décision N° TA59-2402261

jeudi 6 juin 2024

JuridictionTribunal Administratif de Lille
SectionTribunal Administratif de Lille
N° DossierTA59-2402261
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
Avocat requérantPOURRE

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire en réplique, enregistrés le 1er mars 2024 et le 15 mars 2024, l'association Groupement pour la défense de l'environnement de l'arrondissement de Montreuil et du Pas-de-Calais (GDEAM-62), représentée par Me Le Briero, demande au juge des référés :

1°) de suspendre, en application de l'article L. 521-1 du code de justice administrative, l'exécution de l'arrêté du 11 juillet 2023 par lequel le maire de Camiers a délivré à la SAS Opale Luz un permis de construire n° 0620201 23 00005 pour la création d'un bâtiment de stockage pour le séchage de la luzerne, ensemble le rejet implicite du recours gracieux ;

2°) de mettre à la charge des parties perdantes le versement d'une somme de 2 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- la condition d'urgence est présumée remplie en application de l'article L. 600-3 du code de l'urbanisme ; en outre, l'urgence découle de l'état d'avancement du chantier et du caractère difficilement réversible de la construction, de l'attribution du permis litigieux en méconnaissance des règles d'urbanisme et du préjudice subi aux intérêts qu'elle défend ;

- il existe un doute sérieux quant à la légalité de la décision attaquée dès lors que :

) elle méconnaît les dispositions des articles L. 414-4 et R. 414-23 du code de l'environnement ;

o l'évaluation Natura 2000 ne comporte ni de nom d'auteur, ni sa qualité alors que la signature semble indiquer que son auteur est le représentant de la société pétitionnaire qui ne dispose d'aucune qualification pour réaliser cette évaluation d'incidence ;

o l'évaluation d'incidence " Natura 2000 ", ne comportant aucune analyse relative à la faune spécifique aux coteaux les plus proches, doit être considérée comme inexistante ou notablement insuffisante ; le terrain d'implantation se situe au sein d'une zone d'importance communautaire pour les oiseaux, d'une ZNIEFF et à moins de 250 mètres du site Natura 2000 des coteaux calcaires de Camiers et de Dannes, fréquenté par plusieurs espèces de chiroptères et d'oiseaux ; en outre, l'impact du bruit n'est pas questionné ; l'autorité administrative aurait dû s'opposer à la demande de permis de construire ;

) le dossier d'instruction est insuffisant ;

o il méconnaît les dispositions du d de l'article R. 431-10 du code de l'urbanisme ; le dossier de permis de construire ne contient pas deux photographies qui auraient permis au service instructeur de se représenter le terrain dans le paysage lointain alors que le paysage est très ouvert et perceptible, notamment depuis le chemin rural balisé et très emprunté ;

o il méconnaît les dispositions du c de l'article R. 431-10 du code de l'urbanisme ; le photomontage PC06 illustrant l'installation finie n'est pas conforme ; l'échelle du bâtiment paraît peu crédible, le photomontage ne figure ni la ferme située à l'ouest, ni les constructions des riverains les plus proches à l'est, pas plus que le traitement des accès et du terrain ;

) l'installation projetée méconnaît les dispositions de l'article A2 du règlement du plan local d'urbanisme ;

o l'activité projetée ne s'inscrit pas dans celle d'une exploitation agricole existante ; il s'agit de créer une entreprise nouvelle à vocation semi-industrielle et commerciale ;

o l'installation ne sera pas implantée dans l'enveloppe d'un corps de ferme mais au sein des terres agricoles à 300 mètres de ce corps de ferme ; le projet ne nécessite pas qu'une adaptation mineure rendue nécessaire par la configuration des parcelles et des constructions existantes, au sens de l'article L. 152-3 du code de l'urbanisme ; l'accord de la direction départementale des territoires et de la mer de la préfecture du Pas-de-Calais n'est pas suffisant ;

) le permis de construire méconnaît les dispositions de l'article A13 dès lors que le projet ne prévoit aucun aménagement paysager pour masquer le bâtiment de grande envergure envisagé ;

) le permis de construire méconnaît les dispositions de l'article A11 du règlement du plan local d'urbanisme, compte tenu de ses caractéristiques et de l'absence de végétation réelle et sérieuse pour son intégration ;

) le permis de construire méconnaît les dispositions de l'article R. 111-2 du code de l'urbanisme compte tenu des nuisances sonores occasionnées par le projet.

Par un mémoire en défense et des pièces complémentaires, enregistrés le 14 mars 2023, la commune de Camiers, représentée par Me Pourre, conclut au rejet de la requête et à ce que la somme de 2 000 euros soit mise à la charge du GDEAM-62 au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle fait valoir que :

- la requête est irrecevable, faute pour le GDEAM-62 de disposer d'un intérêt pour agir ; son objet social n'est pas suffisamment précisé et en rapport direct avec les préoccupations urbanistiques ; son périmètre d'intervention n'est pas clairement défini et précis ; la décision litigieuse ne produit pas d'effets dommageables pour l'environnement sur la zone géographique précise défendue par son objet social ;

- l'urgence n'est pas caractérisée ; le commencement des travaux n'est pas établi ; en outre, le projet présente un intérêt public ;

- aucun des moyens soulevés n'est propre à créer un doute sérieux quant à la légalité de la décision litigieuse.

Par un mémoire en défense, enregistré le 15 mars 2024, la SAS Opale Luz, représentée par Me Deharbe, conclut au rejet de la requête et à ce que la somme de 2000 euros soit mise à la charge du GDEAM-62 au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle fait valoir que :

- l'urgence n'est pas caractérisée ; le projet présente un intérêt public ;

- aucun des moyens soulevés n'est propre à créer un doute sérieux quant à la légalité de la décision litigieuse.

Vu :

- la copie de la requête à fin d'annulation de la décision attaquée ;

- les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code de l'urbanisme ;

- le code de l'environnement ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné Mme Bergerat, première conseillère, pour statuer sur les demandes de référé.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Au cours de l'audience publique qui s'est tenue le 15 mars 2024 à 14h, en présence de Mme Blanc, greffière, Mme Bergerat, juge des référés, a lu son rapport et entendu :

- Me Le Briero, représentant le GDEAM-62, qui reprend les conclusions et moyens de la requête ; il fait valoir en outre que si la société pétitionnaire indique que le bâtiment projeté bénéficiera à d'autres exploitants, cette circonstance n'est pas établie, que l'urgence à édifier le bâtiment n'est pas démontrée, que les travaux ont bien progressé ; que l'adaptation mineure alléguée n'est pas justifiée dans le règlement du plan local d'urbanisme ;

- Me Pourre, représentant la commune de Camiers, qui fait valoir notamment que le projet n'a recueilli que des avis favorables par les différentes autorités consultées ;

- et Me Deharbe, représentant la SAS Opale Luz, qui fait valoir notamment que la suspension de l'arrêté de permis de construire conduirait la société pétitionnaire à la faillite et que les travaux sont largement entrepris.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.

Considérant ce qui suit :

1. Par un arrêté du 11 juillet 2023, le maire de Camiers a autorisé la SAS Opale Luz à construire un bâtiment de stockage pour le séchage de la luzerne sur les parcelles cadastrées section AH nos 94 à 97, situées sur le territoire de la commune, pour une surface de plancher de 2 687,4 m². Par un courrier reçu le 11 septembre 2023 par la commune de Camiers, l'association Groupement pour la défense de l'environnement de l'arrondissement de Montreuil et du Pas-de-Calais (GDEAM-62) a formé, à l'encontre de cet arrêté, un recours gracieux auquel il n'a pas été répondu. Le GDEAM-62 demande au juge des référés, statuant sur le fondement de l'article L. 521-1 du code de justice administrative, de suspendre l'exécution de l'arrêté du 11 juillet 2023, ensemble la décision implicite par laquelle le maire de Camiers a rejeté le recours gracieux.

Sur les fins de non-recevoir opposées en défense :

2. Aux termes de l'article II de ses statuts, l'association GDEAM-62 a pour objet social : " 1) la défense de la nature et de l'environnement ; dans cet objectif, il œuvre en faveur de la protection des milieux et des habitats naturels, des espèces animales et végétales, des équilibres fondamentaux écologiques, de l'eau, de l'air, des sols, des sites, des paysages et du cadre de vie ; il lutte contre les pollutions et nuisances, contre l'aliénation des chemins ruraux et de randonnée et en faveur d'un aménagement du territoire et d'un urbanisme respectueux de l'environnement () ". En outre, l'article 1er de ces statuts énonce que : " les activités du GDEAM s'exercent dans le département du Pas-de-Calais et sur son littoral ". D'une part, il en résulte que l'objet social du GDEAM-62, tel qu'il est défini de façon suffisamment précise par ses statuts, est en rapport direct avec les préoccupations d'urbanisme. D'autre part, s'il en résulte que cette association exerce ses activités sur une échelle départementale, son champ d'action géographique originel est celui de l'arrondissement de Montreuil-sur-Mer, auquel appartient la commune de Camiers. Or le permis de construire en litige a été délivré pour un projet de construction d'un bâtiment de stockage pour le séchage de la luzerne situé sur le territoire de cette commune, à proximité notamment de sites Natura 2000 et d'un chemin de randonnée. Dès lors, l'association a, au regard de son objet social qui inclut la protection des milieux et des habitats naturels, des espèces animales et végétales, des paysages et du cadre de vie, quand ils pourraient se trouver compromis par des opérations d'urbanisme, un intérêt lui conférant qualité pour agir contre le permis de construire délivré à la SAS Opale Luz dans une commune située dans son ressort géographique d'intervention et qui serait susceptible, compte tenu de son emplacement, de porter atteinte à ces espaces et espèces. Par suite, les fins de non-recevoir opposées par la commune de Camiers tirées du défaut d'intérêt à agir du GDEAM-62 doivent être écartées.

Sur les conclusions présentées au titre de l'article L. 521-1 du code de justice administrative :

3. Aux termes de l'article L. 521-1 du code de justice administrative : " Quand une décision administrative, même de rejet, fait l'objet d'une requête en annulation ou en réformation, le juge des référés, saisi d'une demande en ce sens, peut ordonner la suspension de l'exécution de cette décision, ou de certains de ses effets, lorsque l'urgence le justifie et qu'il est fait état d'un moyen propre à créer, en l'état de l'instruction, un doute sérieux quant à la légalité de la décision () ". Aux termes de l'article L. 600-3 du code de l'urbanisme : " Un recours dirigé contre une décision de non-opposition à déclaration préalable ou contre un permis de construire, d'aménager ou de démolir ne peut être assorti d'une requête en référé suspension que jusqu'à l'expiration du délai fixé pour la cristallisation des moyens soulevés devant le juge saisi en premier ressort. La condition d'urgence prévue à l'article L. 521-1 du code de justice administrative est présumée satisfaite ".

4. L'urgence justifie que soit prononcée la suspension d'un acte administratif lorsque l'exécution de celui-ci porte atteinte, de manière suffisamment grave et immédiate, à un intérêt public, à la situation du requérant ou aux intérêts qu'il entend défendre. La construction d'un bâtiment autorisée par un permis de construire présente un caractère difficilement réversible. Par suite, lorsque la suspension de l'exécution d'un permis de construire est demandée sur le fondement des dispositions de l'article L. 521-1 du code de justice administrative, la condition d'urgence est en principe satisfaite ainsi que le prévoit l'article L. 600-3 du code de l'urbanisme. Il ne peut en aller autrement que dans le cas où le pétitionnaire ou l'autorité qui a délivré le permis justifie de circonstances particulières. Il appartient alors au juge des référés, pour apprécier si la condition d'urgence est remplie, de procéder à une appréciation globale de l'ensemble des circonstances de l'espèce qui lui est soumise.

5. Pour renverser la présomption d'urgence posée par l'article L. 600-3 du code de l'urbanisme, la commune de Camiers fait valoir, en premier lieu, que le commencement des travaux ne serait pas démontré. Toutefois, et en tout état de cause, l'association requérante produit deux photographies du chantier et alors que la société pétitionnaire affirme que les travaux sont entrepris afin que le bâtiment soit opérationnel pour la récolte prévue au titre de l'année 2024.

6. En second lieu, la commune de Camiers et la société pétitionnaire font valoir que l'intérêt public qui s'attache à la préservation de la ressource en eau et à la lutte contre l'érosion des sols justifie l'urgence à exécuter le permis de construire litigieux. Le projet de séchage, de conditionnement et de stockage, porté par la société pétitionnaire à proximité de plusieurs aires d'alimentation de captage prioritaires et pour lequel la construction projetée a été sollicitée, bénéficie effectivement d'un soutien financier de l'Agence de l'eau Artois-Picardie d'un montant de 1 250 000 euros, accordé le 22 novembre 2022 à l'unanimité par le conseil d'administration de l'Agence, dès lors que la culture de la luzerne présente des intérêts agronomiques recherchés en agroécologie ainsi que pour lutter contre l'érosion des sols mais également des avantages environnementaux dès lors qu'elle contribue au développement d'une culture à bas niveau d'intrants dans des zones désignées prioritaires pour les interventions de l'Agence de l'eau Artois-Picardie. Toutefois, bien que ce projet présente un intérêt incontestable au regard des motifs précités, la commune de Camiers et la société pétitionnaire ne justifient pas d'un intérêt public qui s'attacherait à l'exécution rapide de la construction projetée, cet intérêt ne pouvant se déduire ni de la perte de la récolte pour l'année 2024 pour la société pétitionnaire ainsi que pour la trentaine, alléguée mais non établie, d'exploitants agricoles bénéficiaires du séchoir, ni des conséquences financières pour la société pétitionnaire ou de la pérennité économique de son projet.

7. Par suite, et alors qu'il ne résulte pas de l'instruction que les travaux seraient achevés, la condition d'urgence doit être regardée comme satisfaite.

8. En l'état de l'instruction, le moyen tiré de ce que le projet de construction envisagé méconnaîtrait les dispositions de l'article A2 du plan local d'urbanisme de Camiers est propre à créer un doute sérieux quant à la légalité du permis de construire délivré à la SAS Opale Luz dès lors que ces dispositions permettent " () dans l'enveloppe d'un corps de ferme existant, la création () de bâtiments et installations liés aux activités agricoles () " et que l'implantation ainsi autorisée implique une dérogation importante aux règles et servitudes d'urbanisme.

9. Pour l'application des dispositions de l'article L. 600-4-1 du code de l'urbanisme, aucun autre moyen de la requête n'est, en l'état de l'instruction, susceptible de créer un doute sérieux sur la légalité de l'arrêté attaqué.

10. Les deux conditions auxquelles l'article L. 521-1 du code de justice administrative subordonne la suspension de l'exécution d'une décision administrative étant satisfaites, il y a lieu de prononcer la suspension de l'exécution des décisions en litige jusqu'à ce que le tribunal ait statué sur la requête tendant à leur annulation.

Sur les frais du litige :

11. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de la commune de Camiers et de la SAS Opale Luz une somme globale de 1 000 euros au titre des frais exposés par le GDEAM-62 en application des dispositions précitées. En revanche, ces mêmes dispositions font obstacle à ce que soit mise à la charge de l'association requérante, qui n'est pas, dans la présente instance, partie perdante, la somme réclamée au même titre par la commune de Camiers et la SAS Opale Luz.

O R D O N N E :

Article 1er : L'exécution de l'arrêté du 11 juillet 2023 par lequel le maire de Camiers a accordé un permis de construire à la SAS Opale Luz pour la construction d'un bâtiment de stockage pour le séchage de la luzerne situé sur les parcelles cadastrées section AH nos 94 à 97, ainsi que de la décision implicite de rejet du recours gracieux du GDEAM-62, est suspendue jusqu'à ce qu'il soit statué au fond sur leur légalité.

Article 2 : La commune de Camiers et la SAS Opale Luz verseront au GDEAM-62 la somme globale de 1 000 euros sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 3 : Les conclusions présentées par la commune de Camiers et la SAS Opale Luz sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative sont rejetées.

Article 4 : La présente ordonnance sera notifiée au GDEAM-62, à la commune de Camiers et à la SAS Opale Luz.

Fait à Lille, le 6 juin 2024.

La juge des référés,

Signé,

S. BERGERAT

La République mande et ordonne au préfet du Pas-de-Calais en ce qui le concerne et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente ordonnance.

Pour expédition conforme,

La greffière,

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