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AccueilJurisprudence administrativeN° TA59-2402357

Tribunal Administratif de Lille — Décision N° TA59-2402357

vendredi 28 juin 2024

JuridictionTribunal Administratif de Lille
SectionTribunal Administratif de Lille
N° DossierTA59-2402357
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
Avocat requérantSCP SEBAN ET ASSOCIES

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 5 mars 2024, la communauté d'agglomération de Lens-Liévin (CALL) et les communes la composant, représentées par Me Kern, demandent au juge des référés :

1°) statuant sur le fondement de l'article L. 521-1 du code de justice administrative, d'une part, de suspendre l'exécution de la délibération du 20 février 2024 par laquelle la communauté d'agglomération de Béthune Bruay Artois Lys Romane (CABBALR) a remis en cause l'engagement financier de la convention prise en application de la délibération du 6 décembre 2022 fixant les nouvelles modalités de répartition de la dotation de solidarité intercommunautaire, et, d'autre part, d'ordonner la reprise provisoire des relations contractuelles entre la CALL et la CABBALR fondées sur la convention du 30 décembre 2022 ;

2°) de mettre à la charge de la CABBALR la somme de 2 500 euros en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elles soutiennent :

Sur l'urgence, que :

- pour compenser la perte de la dotation de solidarité intercommunautaire, soit environ 9 millions d'euros, la CALL devra augmenter le taux de la fraction des impôts locaux lui revenant ; cette perte diminue les capacités d'investissements de la CALL d'environ 25 à 30 % ;

- les communes composant la CALL et qui appartenaient au SIZIAF vont également subir les effets de cette perte, chacune à hauteur de leur quote-part respective dans le reversement qui en était effectué par la CALL ; ces communes devront soit renoncer à une ressource, au risque de bouleverser le fonctionnement des services publics dont elles sont la charge, soit augmenter le taux de la taxe foncière, au risque d'une moindre attractivité de leur territoire ;

Sur le doute sérieux, que :

- la convention du 30 décembre 2022 a pour cause la renonciation de certaines communes à percevoir des impositions sur les entreprises qui, du fait de l'implantation de la zone industrielle sur le seul territoire des communes de Douvrin et de Billy-Berclau, n'étaient imposables que par celles-ci ;

- cette cause n'a pas disparu ;

- la CABBALR ne justifie d'aucun motif d'intérêt général justifiant la résiliation de cette convention.

Par un mémoire en défense, enregistré le 18 mars 2024, la CABBALR, représentée par Me Gauch, conclut au rejet de la requête et à ce que la somme de 3 000 euros soit mise à la charge de la CALL et des communes la composant au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle fait valoir que :

- la requête au fond déposée par la CALL et les communes la composant tend uniquement à la reprise, entre la CALL et la CABBALR, des relations contractuelles nées de la convention du 30 décembre 2022, alors que la demande en référé tend, en outre, à la suspension de l'exécution de la délibération en litige du 20 février 2024 ; ainsi, cette demande en référé est, dans cette mesure, irrecevable, en l'absence de requête au fond tendant à l'annulation de cette délibération ; à supposer que les requérants aient entendu saisir le juge du contrat d'une demande tendant à la reprise des relations contractuelles, l'absence, en l'espèce, de mesure de résiliation d'un contrat administratif y fait obstacle, la délibération en litige ne pouvant être regardée comme une telle mesure ;

- les communes composant la CALL ne justifient pas d'un intérêt à agir à l'encontre de la délibération en litige du 20 février 2024, cette dernière remettant en cause le versement d'une dotation au seul bénéfice de la CALL ;

- l'urgence n'est pas caractérisée ;

- aucun des moyens de la requête n'est propre à créer, en l'état de l'instruction, un doute sérieux quant à la légalité de la décision en litige.

Vu :

- la copie de la requête à fin d'annulation de la décision attaquée ;

- les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code général des collectivités territoriales ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné M. Robbe, vice-président, pour statuer sur les demandes de référé.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Au cours de l'audience publique qui s'est tenue le 20 mars 2024 à 14h30, en présence de M. Potet, greffier, M. Robbe, juge des référés, a lu son rapport et entendu :

- Me Kern, représentant la CALL et les communes la composant ;

- et Me Couvreur, substituant Me Gauch, représentant la CABBALR.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.

Une note en délibéré, présentée pour la CALL et les communes la composant, a été enregistrée le 27 mars 2024.

Considérant ce qui suit :

1. La création du syndicat intercommunal de la zone industrielle Artois-Flandres (ci-après le SIZIAF), constitué entres 20 communes et ayant pour objet la réalisation et la gestion de la zone industrielle de Douvrin et de Billy-Berclau, a été autorisée par un arrêté du préfet du Pas-de-Calais du 12 février 1974. L'article 6 des statuts annexés à cet arrêté prévoyait que les recettes de ce syndicat comprenaient notamment les produits des ventes de terrains, des emprunts, des subventions ainsi que la participation obligatoire des communes associées, cette participation obligatoire étant elle-même constituée, d'une part, pour les communes bénéficiant de plus-values fiscales directes en raison de l'implantation de la zone industrielle sur le seul territoire des communes de Douvrin et Billy-Berclau, du reversement égal au produit de la fiscalité directe, à l'exclusion des taxes de voirie, et, d'autre part, " en cas de besoin ", pour toutes les communes, d'une contribution complémentaire. L'article 7 de ces mêmes statuts prévoyait par ailleurs, dans le cas où le produit des participations obligatoires versées, telles que définies à l'article 6, serait supérieur au total des frais de fonctionnement et des dépenses de la zone industrielle, un mécanisme de reversement de cet excédent aux communes. Par un arrêté du 24 février 1982, le préfet du Pas-de-Calais a apporté à ces statuts des modifications, ne revenant ni sur les règles définissant les participations obligatoires à verser par les seules communes bénéficiant de plus-values fiscales directes en raison de l'implantation de la zone industrielle, ni sur le mécanisme de reversement à l'ensemble des communes associées en cas d'excédent budgétaire. Par un arrêté du 28 février 2000 du préfet du Pas-de-Calais, le SIZIAF a été transformé en syndicat mixte, constitué de la communauté d'agglomération de Lens-Liévin (ci-après la CALL), se substituant aux communes de Bénifontaine, d'Hulluch, de Loos-en-Gohelle, de Meurchin, de Pont-à-Vendin, de Vendin-le-Vieil et de Wingles, et des autres communes qui composaient le syndicat, soit Annequin, Auchy-les-Mines, Billy-Berclau, Cambrin, Cuinchy, Douvrin, Festubert, Givenchy-les-la-Bassée, Haisnes, Noyelles-lès-Vermelles, Richebourg, Vermelles et Violaines. L'article 6 des nouveaux statuts annexé à cet arrêté prévoyait, de même, que les recettes du syndicat comprennent les produits des ventes et locations de terrains et des bâtiments, des emprunts, des subventions ainsi qu'une participation obligatoire des communes associées et de la CALL, cette participation étant constituée, d'une part, d'une participation due par les communes de Douvrin et Billy-Berclau, qui bénéficient du produit de la fiscalité locale directe provenant des différentes entreprises installées dans le périmètre de la zone industrielle et, d'autre part, dans le cas où les participations obligatoires des communes de Douvrin et Billy-Berclau seraient insuffisantes, d'une participation complémentaire due par les autres communes et la CALL. L'article 7 de ces nouveaux statuts prévoyait également, en cas d'excédent budgétaire, un mécanisme de reversement de celui-ci, par le syndicat, à l'ensemble des communes associées et à la CALL. Par une convention " relative aux reversements de fiscalité du SIZIAF ", conclue le 27 février 2014, la CALL et la communauté d'agglomération de Béthune, Bruay, Noeux et environs (" Artois Comm. "), qui s'était substituée aux communes d'Annequin, d'Auchy-les-Mines, de Billy-Berclau, de Cambrin, de Cuinchy, de Douvrin, de Festubert, de Givenchy-les-la-Bassée, d'Haisnes, de Noyelles-lès-Vermelles, de Richebourg, de Vermelles et de Violaines, ont défini un nouveau régime de partage de l'éventuel excédent fiscal, mettant fin au reversement de celui-ci directement par le SIZIAF, et prévoyant désormais le versement annuel à la CALL, par Artois Comm., d'une dotation de solidarité communautaire, d'un montant de 9 207 464 euros. Les nouveaux statuts, approuvés par l'arrêté du 9 juin 2017 du préfet du Pas-de-Calais, ont modifié la dénomination du syndicat, désormais dénommé syndicat mixte du Parc des industries Artois-Flandres (ci-après le SMPIAF), et sa composition, ses deux seuls membres étant désormais la CALL et la communauté d'agglomération de Béthune Bruay Artois Lys Romane (ci-après la CABBALR) se substituant à Artois Comm. Ces statuts ont prévu, au titre du financement du syndicat, le reversement à celui-ci de 47 % du produit de la fiscalité locale directe professionnelle issue des différentes entreprises installées dans le périmètre de la zone industrielle, ainsi que, en cas d'insuffisance de ce reversement, une contribution complémentaire due par chaque membre. La CABBALR et la CALL ont, respectivement par une délibération du 6 décembre 2022 et du 15 décembre 2022 de leur conseil communautaire, mis un terme à cette convention du 27 février 2014 et reconduit le principe du versement, par la CABBALR, d'une dotation de solidarité communautaire à la CALL, selon les modalités précisées par une autre convention. Le 30 décembre 2022, la CABBALR et la CALL ont ainsi signé une " convention portant sur l'institution d'une dotation de solidarité intercommunautaire relative aux reversements de fiscalité perçus sur le périmètre du syndicat mixte du parc industriel Artois-Flandres (SMPIAF)". L'article 3 de cette convention fixe à 9 132 103 euros, avant indexation, le montant de cette dotation de solidarité intercommunautaire, à verser par la CABBALR à la CALL. Par une délibération du 20 février 2024, le conseil communautaire de la CABBALR a remis en cause l'engagement financier de cette convention signée le 30 décembre 2022 et a déclaré celle-ci caduque en application de l'article 10 de celle-ci. La CALL et les communes la composant demandent au juge des référés, statuant sur le fondement de l'article L. 521-1 du code de justice administrative, d'une part, de suspendre l'exécution de cette délibération du 20 février 2024 et, d'autre part, d'ordonner la reprise provisoire des relations contractuelles entre la CALL et la CABBALR fondées sur cette convention du 30 décembre 2022.

Sur les conclusions présentées au titre de l'article L. 521-1 du code de justice administrative :

2. Aux termes de l'article L. 521-1 du code de justice administrative : " Quand une décision administrative, même de rejet, fait l'objet d'une requête en annulation ou en réformation, le juge des référés, saisi d'une demande en ce sens, peut ordonner la suspension de l'exécution de cette décision, ou de certains de ses effets, lorsque l'urgence le justifie et qu'il est fait état d'un moyen propre à créer, en l'état de l'instruction, un doute sérieux quant à la légalité de la décision () ".

3. Il incombe au juge des référés saisi, sur le fondement de l'article L. 521-1 du code de justice administrative, de conclusions tendant à la suspension d'une mesure de résiliation, après avoir vérifié que l'exécution du contrat n'est pas devenue sans objet, de prendre en compte, pour apprécier la condition d'urgence, d'une part les atteintes graves et immédiates que la résiliation litigieuse est susceptible de porter à un intérêt public ou aux intérêts du requérant, notamment à la situation financière de ce dernier ou à l'exercice même de son activité, d'autre part l'intérêt général qui peut s'attacher à l'exécution immédiate de la mesure de résiliation.

4. Pour justifier de l'urgence qui s'attache, selon elles, au prononcé des mesures qu'elles sollicitent, les collectivités publiques requérantes soutiennent que la délibération en litige du 20 février 2024 prive rétroactivement, depuis le 1er janvier 2024, la CALL, et donc les communes la composant, à qui elle en reversait une partie, de la dotation de solidarité intercommunautaire, et que cette perte est, d'une part, immédiate, cette dotation étant jusqu'alors versée mensuellement, et, d'autre part, grave, cette dotation représentant un total annuel d'environ 9 millions d'euros. Ces collectivités publiques ajoutent, à cet égard, que, pour compenser cette perte, la CALL devra, d'une part, augmenter le taux de la cotisation foncière des entreprises, ce qui est susceptible de réduire l'attractivité de son territoire auprès des entreprises, et d'autre part, tripler le taux de l'imposition additionnelle à la taxe foncière sur les propriétés bâties, alors que, sur le département du Pas-de-Calais, 18 % des habitants vivent en dessous du seuil de pauvreté. Et elles indiquent également, sans apporter aucun élément concret à cet égard, que les capacités d'investissement annuelles de la CALL seront réduites à hauteur d'environ 25 à 30 %. Cependant, la CALL a disposé de recettes réelles d'investissement d'environ 156 millions d'euros en 2022 et d'environ 159 millions en 2023, et son solde positif de trésorerie était, au 31 décembre 2021 d'environ 36 millions d'euros, au 31 décembre 2022 d'environ 23 millions d'euros, et au 31 décembre 2023 d'environ 15 millions d'euros, le total du budget primitif adopté au titre de l'année 2023 représentant, quant à lui, toutes recettes et toutes dépenses comprises, 263 662 642 euros. Ainsi, eu égard tant à la part que représentait la dotation de solidarité intercommunautaire dans le total des recettes d'investissement de la CALL qu'à la trésorerie dont celle-ci dispose, il n'apparaît pas que cette collectivité publique serait, en raison de la perte de la fraction de cette dotation qu'elle conservait pour elle-même (soit 31 %), immédiatement exposée à des difficultés sérieuses pour continuer à assurer les missions qui lui incombent, et en particulier à poursuivre le financement de certaines opérations d'intérêt général. Il n'apparaît pas non plus, pour les mêmes motifs, que la CALL serait dans l'impossibilité, dans l'attente du jugement de la requête au fond, de continuer à verser aux communes de Bénifontaine, d'Hulluch, de Loos-en-Gohelle, de Meurchin, de Pont-à-Vendin, de Vendin-le-Vieil et de Wingles, un montant équivalent ou légèrement inférieur à celui correspondant à la fraction de cette dotation qu'elle leur reversait (soit 69 %). En l'absence d'éléments établissant la part que représentait, pour chacune de ces communes, la quote-part de la fraction de la dotation de solidarité intercommunautaire reversée par la CALL dans le total de leurs recettes respectives de fonctionnement, il n'est pas davantage établi que ces communes seraient elles-mêmes, en raison de la perte de cette quote-part respective, immédiatement exposées à des difficultés sérieuses pour continuer à assurer les missions qui leur incombent. L'urgence n'est donc pas établie.

5. Il résulte de ce qui précède, sans qu'il soit besoin de se prononcer sur les fins de non-recevoir soulevées par la CABBALR, que les conclusions présentées par la CALL et les communes la composant au titre de l'article L. 521-1 du code de justice administrative doivent être rejetées.

Sur les frais du litige :

6. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce que soit mise à la charge de la CABBALR, qui n'est pas, dans la présente instance, la partie perdante, la somme réclamée au titre des frais du procès par la CALL et les communes la composant. Dans les circonstances de l'espèce, il n'y a pas lieu de faire droit aux conclusions présentées par la CABBALR sur le fondement de ces mêmes dispositions.

O R D O N N E :

Article 1er : La requête de la communauté d'agglomération de Lens-Liévin et des communes la composant est rejetée.

Article 2 : Les conclusions présentées par la communauté d'agglomération de Béthune Bruay Artois Lys Romane au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative sont rejetées.

Article 3 : La présente ordonnance sera notifiée à la communauté d'agglomération de Lens-Liévin, désignée représentant unique en application des dispositions de l'article R. 611-2 du code de justice administrative, et à la communauté d'agglomération de Béthune Bruay Artois Lys Romane.

Une copie en sera adressée pour information au préfet du Pas-de-Calais.

Fait à Lille, le 28 juin 2024.

Le juge des référés,

Signé

J. ROBBE

La République mande et ordonne au préfet du Pas-de-Calais en ce qui le concerne et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente ordonnance.

Pour expédition conforme,

Le greffier,

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