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AccueilJurisprudence administrativeN° TA59-2402992

Tribunal Administratif de Lille — Décision N° TA59-2402992

vendredi 29 mars 2024

JuridictionTribunal Administratif de Lille
SectionTribunal Administratif de Lille
N° DossierTA59-2402992
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
FormationReconduite à la frontière
Avocat requérantKARILA

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 22 mars 2024, M. A E demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté en date du 21 mars 2024 par lequel la préfète de l'Oise lui a fait obligation de quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays de destination de la mesure d'éloignement et lui a fait interdiction de retour sur le territoire français pour une durée de deux ans ;

2°) d'enjoindre à la préfète de lui délivrer une autorisation provisoire de séjour, sous astreinte de 150 euros par jour de retard à compter de l'expiration du délai de quinze jours suivant la notification de la décision à intervenir ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat le versement à son conseil de la somme de 2 000 euros au titre des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Il soutient que :

En ce qui concerne l'ensemble des décisions attaquées :

- elles sont insuffisamment motivées ;

- elles ont été prises par une autorité incompétente ;

- elles ne lui ont pas été notifiées dans une langue qu'il comprend.

En ce qui concerne la décision lui faisant obligation de quitter le territoire français :

- elle porte atteinte à son droit au respect de sa vie privée et familiale.

En ce qui concerne la décision lui refusant un délai de départ volontaire :

- elle est illégale en ce que son comportement ne constitue pas une menace à l'ordre public et qu'il ne présente pas de risque de fuite.

En ce qui concerne la décision fixant le pays de destination :

- elle méconnaît les stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

En ce qui concerne la décision faisant interdiction de retour :

- elle est entachée d'une erreur d'appréciation quant à sa durée.

Par un mémoire en défense, enregistré le 28 mars 2024, la préfète de l'Oise conclut au rejet de la requête.

Elle soutient que :

- la requête, qui ne contient aucune conclusion et aucun moyen, est irrecevable en application des dispositions de l'article R. 411-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- à titre subsidiaire, les moyens présentés le sont de façon trop imprécise et rendent la requête irrecevable ;

- à titre infiniment subsidiaire, les moyens soulevés par M. E ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné Mme Bonhomme en application de l'article L. 614-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Bonhomme, magistrate désignée ;

- les observations de Me Karila, avocate de M. E, qui conclut aux mêmes fins que la requête par les mêmes moyens qu'elle développe ; elle soulève en outre à l'encontre de la décision faisant interdiction de retour sur le territoire français le moyen tiré de l'erreur manifeste d'appréciation ;

- les observations de M. E, assisté de M. C, interprète assermenté en langue arabe ;

- la préfète de l'Oise n'étant ni présente ni représentée.

Considérant ce qui suit :

1. M. E, ressortissant algérien né le 16 février 1983, demande l'annulation de l'arrêté en date du 21 mars 2024 par lequel la préfète de l'Oise lui a fait obligation de quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays de destination de la mesure d'éloignement et lui a fait interdiction de retour sur le territoire français pour une durée de deux ans.

Sur les moyens communs à l'ensemble des décisions attaquées :

2. En premier lieu, par un arrêté en date du 30 octobre 2023, publié le même jour au recueil spécial des actes de la préfecture, la préfète de l'Oise a donné délégation à M. D B, sous-préfet de Beauvais, à l'effet, notamment, de signer les décisions attaquées. Par suite, le moyen tiré de l'incompétence du signataire de ces décisions manque en fait et doit être écarté.

3. En deuxième lieu, les décisions attaquées comportent, avec une précision suffisante, les considérations de droit et de fait sur lesquelles elles se fondent. Par suite, le moyen tiré de l'insuffisance de motivation de ces décisions doit être écarté.

4. En dernier lieu, les conditions de notification d'une décision sont sans incidence sur sa légalité. En tout état de cause, il ressort des mentions portées sur l'arrêté attaqué que celui-ci a été notifié à M. E par le truchement d'un interprète en langue arabe, langue que parle et comprend l'intéressé. Par suite, le moyen tiré de ce que les décisions attaquées n'auraient pas été notifiées au requérant dans une langue qu'il comprend ne peut qu'être écarté.

Sur les autres moyens dirigés contre la décision faisant obligation de quitter le territoire français :

5. Aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. / 2. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui ".

6. Il ressort des pièces du dossier que M. E est arrivé en France à l'été 2021, selon ses déclarations. Il est célibataire et sans enfant. S'il indique à l'audience que des membres de sa famille résident sur le territoire français, il ne produit aucun élément à l'appui de ses allégations et ne démontre pas, en tout état de cause, qu'il entretiendrait avec ces derniers des liens d'une particulière intensité. Les membres de sa famille proche, tels ses parents, ses frères et sa sœur, résident en Algérie où lui-même a vécu jusqu'à l'âge de 38 ans. Par ailleurs, s'il soutient travailler en France de façon non déclarée sur les marchés, cet élément, à la supposer établi, est insuffisamment à attester d'une insertion professionnelle particulière en France. Dans ces conditions, la préfète de l'Oise, en lui faisant obligation de quitter le territoire français, n'a pas porté une atteinte disproportionnée à son droit au respect de sa vie privée et familiale. Par suite, le moyen tiré de la méconnaissance des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales doit être écarté.

Sur les autres moyens dirigés contre la décision refusant l'octroi d'un délai de départ volontaire :

7. Aux termes de l'article L. 612-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Par dérogation à l'article L. 612-1, l'autorité administrative peut refuser d'accorder un délai de départ volontaire dans les cas suivants : / 1° Le comportement de l'étranger constitue une menace pour l'ordre public ; / () ; / 3° Il existe un risque que l'étranger se soustraie à la décision portant obligation de quitter le territoire français dont il fait l'objet ". L'article L. 612-3 du même code précise que : " Le risque mentionné au 3° de l'article L. 612-2 peut être regardé comme établi, sauf circonstance particulière, dans les cas suivants : / 1° L'étranger, qui ne peut justifier être entré régulièrement sur le territoire français, n'a pas sollicité la délivrance d'un titre de séjour ; / () ; 5° L'étranger s'est soustrait à l'exécution d'une précédente mesure d'éloignement ; / () ; / 8° L'étranger ne présente pas de garanties de représentation suffisantes, notamment parce qu'il ne peut présenter des documents d'identité ou de voyage en cours de validité, (), qu'il ne justifie pas d'une résidence effective et permanente dans un local affecté à son habitation principale () ".

8. D'une part, il ressort des pièces du dossier que M. E a été condamné le 27 mai 2022 par le tribunal correctionnel de Senlis à la peine de quatre mois d'emprisonnement pour avoir, le 24 mai 2022, commis des faits de conduite en état d'ivresse manifeste, refus d'obtempérer, refus de se soumettre, en tant que conducteur d'un véhicule, aux vérifications tendant à établir son état alcoolique, circulation avec un véhicule terrestre à moteur sans assurance, fourniture d'identité imaginaire pouvant provoquer des mentions erronées au casier judiciaire et outrage à une personne dépositaire de l'autorité publique. Compte tenu de la nature et de la gravité de ces faits, pour lesquels le requérant a été définitivement condamné, la préfète de l'Oise a pu, sans commettre d'erreur d'appréciation, retenir l'existence d'une menace à l'ordre public et, par suite, refuser d'accorder à l'intéressé un délai de départ volontaire. Dès lors, le moyen tiré de la méconnaissance des dispositions du 1° de l'article L. 612-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile doit être écarté.

9. D'autre part, il ressort des pièces du dossier que M. E est entré irrégulièrement en France et n'a pas sollicité la délivrance d'un titre de séjour. Il s'est par ailleurs soustrait à l'exécution d'une précédente mesure d'éloignement prononcée à son encontre le 25 mai 2022 par la préfète de l'Oise, en dépit du rejet, par ordonnance du 26 juillet 2022 du tribunal administratif d'Amiens, de son recours formé contre cette décision d'éloignement. Enfin, il n'a été en mesure ni de présenter des documents de voyage ou d'identité en cours de validité ni de justifier de sa résidence effective et permanente dans un local affecté à son habitation principale. Dans ces conditions, la préfète de l'Oise a pu, au vu de ces motifs, retenir l'existence d'un risque que M. E se soustraie à la mesure d'éloignement. Dès lors, le moyen tiré de la méconnaissance des dispositions du 3° de l'article L. 612-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile doit être écarté.

Sur les autres moyens dirigés contre la décision fixant le pays de destination :

10. Si M. E soutient que la décision par laquelle la préfète de l'Oise a fixé le pays de destination de la mesure d'éloignement méconnaît les stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, il n'assortit pas ce moyen des précisions nécessaires permettant d'en apprécier le bien-fondé. Par suite, ce moyen ne peut qu'être écarté.

Sur les autres moyens dirigés contre la décision faisant interdiction de retour sur le territoire français :

11. Aux termes de l'article L. 612-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Lorsqu'aucun délai de départ volontaire n'a été accordé à l'étranger, l'autorité administrative assortit la décision portant obligation de quitter le territoire français d'une interdiction de retour sur le territoire français. Des circonstances humanitaires peuvent toutefois justifier que l'autorité administrative n'édicte pas d'interdiction de retour. / Les effets de cette interdiction cessent à l'expiration d'une durée, fixée par l'autorité administrative, qui ne peut excéder cinq ans à compter de l'exécution de l'obligation de quitter le territoire français, et dix ans en cas de menace grave pour l'ordre public ". L'article L. 612-10 du même code dispose que : " Pour fixer la durée des interdictions de retour mentionnées aux articles L. 612-6 (), l'autorité administrative tient compte de la durée de présence de l'étranger sur le territoire français, de la nature et de l'ancienneté de ses liens avec la France, de la circonstance qu'il a déjà fait l'objet ou non d'une mesure d'éloignement et de la menace pour l'ordre public que représente sa présence sur le territoire français. / () "

12. Compte tenu de la situation de M. E telle qu'énoncée au point 6, et notamment de sa courte durée de présence en France et de la faiblesse de ses liens sur le territoire national, et eu égard aux circonstances qu'il a déjà fait l'objet d'une mesure d'éloignement et que sa présence, ainsi qu'il a été dit au point 8, représente une menace pour l'ordre public, la préfète de l'Oise n'a pas commis d'erreur d'appréciation en fixant à deux ans la durée de l'interdiction de retour sur le territoire français prononcée à son encontre. Par suite, ce moyen doit être écarté.

13. Il résulte de tout ce qui précède, et sans qu'il soit besoin d'examiner les fins de non-recevoir opposées en défense, que M. E n'est pas fondé à demander l'annulation de l'arrêté du 21 mars 2024 par lequel la préfète de l'Oise lui a fait obligation de quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays de destination de la mesure d'éloignement et lui a fait interdiction de retour sur le territoire français pour une durée de deux ans. Il y a lieu, par voie de conséquence, de rejeter ses conclusions à fin d'injonction sous astreinte, ainsi que celles présentées sur le fondement des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991.

DÉCIDE :

Article 1er : La requête de M. E est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à M. A E, à Me Brigitte Karila et à la préfète de l'Oise.

Lu en audience publique le 29 mars 2024.

La magistrate désignée,

Signé

F. BONHOMMELa greffière,

Signé

N. BELHARRET

La République mande et ordonne à la préfète de l'Oise en ce qui la concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution du présent jugement.

Pour expédition conforme,

La greffière,

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