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AccueilJurisprudence administrativeN° TA59-2402993

Tribunal Administratif de Lille — Décision N° TA59-2402993

jeudi 28 mars 2024

JuridictionTribunal Administratif de Lille
SectionTribunal Administratif de Lille
N° DossierTA59-2402993
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
FormationReconduite à la frontière
Avocat requérantGIRSCH

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 22 mars 2024, M. A E, demande au tribunal :

1°) d'annuler les décisions du 21 mars 2024 par lesquelles le préfet du Pas-de-Calais l'a obligé à quitter le territoire français, a refusé de lui accorder un délai de départ volontaire, a fixé le Nigéria comme pays de destination de la mesure d'éloignement et a interdit son retour sur le territoire français pour une durée d'un an ;

2°) d'enjoindre au préfet de procéder à un nouvel examen de sa situation et de lui délivrer, sans délai, une autorisation provisoire de séjour, sous astreinte de 152.45 euros par jour de retard.

Il soutient que :

En ce qui concerne l'obligation de quitter le territoire français :

- elle a été édictée par une autorité incompétente ;

- elle est insuffisamment motivée ;

- et elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation de ses conséquences sur sa situation personnelle puisqu'il a exprimé ses craintes en audition et ne s'est pas vu délivrer une attestation de demandeur d'asile.

En ce qui concerne la décision de refus d'octroi d'un délai de départ volontaire :

- elle a été édictée par une autorité incompétente ;

- elle est insuffisamment motivée ;

- elle est fondée sur une décision l'obligeant à quitter le territoire français qui est elle-même irrégulière ;

- et elle est entachée d'une erreur manifeste dans l'appréciation de ses risques de fuite.

En ce qui concerne la décision fixant le pays de destination :

- elle a été édictée par une autorité incompétente ;

- elle est insuffisamment motivée ;

- elle est fondée sur une décision l'obligeant à quitter le territoire français qui est elle-même irrégulière ;

- et elle méconnaît les stipulations de l'article 3 de la convention de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et les dispositions de l'article L. 721-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

En ce qui concerne la décision d'interdiction de retour sur le territoire français :

- elle a été édictée par une autorité incompétente ;

- elle est insuffisamment motivée ;

- elle est fondée sur une décision l'obligeant à quitter le territoire français qui est elle-même irrégulière ;

- et elle est entachée, compte tenu des circonstances humanitaires dont il peut se prévaloir, d'une erreur manifeste d'appréciation de sa situation personnelle.

La requête a été communiquée au préfet du Pas-de-Calais qui n'a pas produit de mémoire.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales amendée, signée à Rome le 4 novembre 1950 ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné M. Larue en application de l'article L. 614-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Larue, magistrat désigné ;

- les observations de Me Girsch, représentant M. E, qui conclut aux mêmes fins que la requête par les mêmes moyens en ajoutant que la décision interdisant son retour sur le territoire français est empreinte, d'une part, d'erreurs de faits, la menace à l'ordre public n'étant pas justifiée et l'une des précédentes obligation de quitter le territoire français mentionnée ayant été annulée alors qu'il n'est pas justifié de l'existence même de l'autre et, d'autre part, quant à la fixation de sa durée, d'une erreur manifeste d'appréciation ;

- les observations de Me Khan, représentant le préfet du Pas-de-Calais, qui conclut au rejet de la requête en faisant valoir qu'aucun des moyens soulevés n'est fondé ;

- et les observations de M. E, assisté de Mme B F, interprète assermentée en langue anglaise, qui a répondu aux questions qui lui ont été posées.

Considérant ce qui suit :

1. M. E, ressortissant nigérian né le 21 décembre 1977, déclare être entré irrégulièrement en France en 2018. Le 15 juin 2021, alors qu'il était retenu au centre de rétention administrative de Vincennes, il a sollicité la reconnaissance de la qualité de réfugié ou le bénéfice de la protection subsidiaire. Sa demande a toutefois été rejetée par l'office français de protection des réfugiés et des apatrides (OFPRA) le 17 juin 2021 et sa demande de réexamen a été rejetée le 28 février 2022. Et si M. E a fait l'objet, le 1er juillet 2022, d'une obligation de quitter le territoire français par le préfet de police de Paris, celle-ci a été annulée par le tribunal administratif de Paris par un jugement du 3 octobre 2022. Il a été interpellé, le 20 mars 2024, à l'occasion d'un contrôle d'identité opéré en gare de Calais à 11h40. N'étant pas à même de justifier de son droit à séjourner ou à circuler sur le territoire français, il a fait l'objet d'une retenue aux fins de vérification de ce droit. Après qu'il est apparu qu'il n'avait jamais obtenu de titre de séjour sur le territoire français, il a fait l'objet, le lendemain de son interpellation, notamment d'une obligation de quitter, sans délai, le territoire français à destination du Nigéria ainsi que d'une interdiction de retour sur le sol français pour une durée d'un an. Par la présente requête, M. E demande au Tribunal d'annuler ces décisions.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

En ce qui concerne les moyens communs à l'ensemble des décisions attaquées :

2. En premier lieu, eu égard au caractère réglementaire des arrêtés de délégation de signature, soumis à la formalité de publication, le juge peut, sans méconnaître le principe du caractère contradictoire de la procédure, se fonder sur l'existence de ces arrêtés alors même que ceux-ci ne sont pas versés au dossier. Par l'arrêté n° 2023-10-75 du 30 octobre 2023, publié le lendemain au recueil spécial n° 140 des actes administratifs des services de l'Etat dans le département, le préfet du Pas-de-Calais a donné délégation à M. C D, chef du bureau de l'éloignement, signataire de l'arrêté en litige, à effet de signer notamment, les décisions attaquées. Par suite, les moyens tirés de l'incompétence du signataire des décisions en litige doivent être écartés.

3. En second lieu, le préfet du Pas-de-Calais énonce avec suffisamment de précisions les considérations de fait et de droit sur lesquelles il fonde ses décisions. Par suite, les moyens tirés de l'insuffisante motivation des décisions attaquées ne peuvent être accueillis

En ce qui concerne l'autre moyen dirigé contre l'obligation de quitter le territoire français :

4. En l'espèce, M. E, même s'il est connu du groupement hospitalier universitaire de Paris depuis 2012 pour des troubles psychiatriques, allègue être entré en France, pour la dernière fois en 2018, à l'âge de 41 ans. Puisqu'il ressort de la décision du tribunal administratif de Paris du 3 octobre 2022, qu'il a été admis en soins psychiatriques en hospitalisation complète du 19 novembre 2019 au 1er février 2021, il peut être tenu pour établi, au vu des pièces du dossier, que M. E résidait en France, de manière majoritairement irrégulière, depuis un peu moins de six ans à la date de la décision attaquée. Toutefois, il est célibataire et sans enfant et n'établit ni même n'allègue disposer d'attaches familiales en France et ne plus disposer, même s'il a indiqué à l'audience ne plus avoir de nouvelles de sa famille, de telles attaches au Nigéria. S'il est atteint de schizophrénie, il n'est pas établi que M. E, qui a indiqué à l'audience bénéficié d'un traitement au Nigéria mais pas d'un suivi psychiatrique régulier, dont il bénéficie en France, ne pourrait pas bénéficier dans son pays d'origine d'un traitement adapté à son état de santé. Et M. E ne se prévaut d'aucun autre élément de nature à établir qu'il disposerait désormais, en France, du centre de ses intérêts privés. Il n'est donc pas fondé à soutenir qu'en l'obligeant à quitter le territoire français le préfet du Pas-de-Calais aurait commis une erreur manifeste dans l'appréciation des conséquences de cette décision sur sa situation personnelle.

5. Il résulte de ce qui précède que les conclusions de M. E, à fin d'annulation de l'obligation de quitter le territoire français prise à son encontre, ne peuvent qu'être rejetées.

En ce qui concerne les autres moyens dirigés contre la décision de refus d'octroi d'un délai de départ volontaire :

6. En premier lieu, compte tenu de ce qui a été dit au point précédent, le moyen tiré, par voie d'exception, de l'illégalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français doit être écarté.

7. En second lieu, l'article L. 612-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile dispose que : " L'étranger faisant l'objet d'une décision portant obligation de quitter le territoire français dispose d'un délai de départ volontaire de trente jours à compter de la notification de cette décision. / L'autorité administrative peut accorder, à titre exceptionnel, un délai de départ volontaire supérieur à trente jours s'il apparaît nécessaire de tenir compte de circonstances propres à chaque cas. () ". Aux termes de l'article L. 612-2 du même code : " Par dérogation à l'article L. 612-1, l'autorité administrative peut refuser d'accorder un délai de départ volontaire dans les cas suivants : / () 3° Il existe un risque que l'étranger se soustraie à la décision portant obligation de quitter le territoire français dont il fait l'objet ". Aux termes de l'article L. 612-3 du même code : " Le risque mentionné au 3° de l'article L. 612-2 peut être regardé comme établi, sauf circonstance particulière, dans les cas suivants : / 1° L'étranger, qui ne peut justifier être entré régulièrement sur le territoire français, n'a pas sollicité la délivrance d'un titre de séjour ; / () / 8° L'étranger ne présente pas de garanties de représentation suffisantes, notamment parce qu'il ne peut présenter des documents d'identité ou de voyage en cours de validité, qu'il a refusé de communiquer les renseignements permettant d'établir son identité ou sa situation au regard du droit de circulation et de séjour ou a communiqué des renseignements inexacts, qu'il a refusé de se soumettre aux opérations de relevé d'empreintes digitales ou de prise de photographie prévues au 3° de l'article L. 142-1, qu'il ne justifie pas d'une résidence effective et permanente dans un local affecté à son habitation principale ou qu'il s'est précédemment soustrait aux obligations prévues aux articles L. 721-6 à L. 721-8, L. 731-1, L. 731-3, L. 733-1 à L. 733-4, L. 733-6, L. 743-13 à L. 743-15 et L. 751-5 ".

8. En l'espèce, il ressort des pièces du dossier que, si M. E a sollicité son admission au séjour au titre de l'asile, il ne justifie ni disposer d'une résidence effective et permanente en France affectée à son habitation, ni disposer de documents d'identité ou de voyage en cours de validité. Ainsi M. E n'est pas fondé à soutenir qu'en se fondant sur les dispositions précitées du 8° de l'article L. 612-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile pour établir le risque qu'il se soustraie à l'obligation de quitter le territoire français prononcée à son encontre, le préfet du Pas-de-Calais aurait entaché la décision attaquée d'une erreur d'appréciation

9. Il suit de là que M. E n'est pas fondé à solliciter l'annulation de la décision par laquelle le préfet du Pas-de-Calais a refusé de lui octroyer un délai de départ volontaire.

En ce qui concerne les autres moyens dirigés contre la décision fixant le pays de destination :

10. En l'espèce, M. E est originaire de l'Etat de Katsina, limitrophe du Niger. Or, si cet Etat n'est pas touché par une violence aveugle susceptible de s'étendre à des personnes sans considération de leur situation personnelle, les sources publiques disponibles, notamment le rapport de l'OCHA de décembre 2023 dressant le panorama des besoins humanitaires au Nigéria pour l'année 2024 (Humanitarian Needs Overview Nigeria) et la carte de la crise humanitaire au Nigéria dressée le 5 mars 2024 par le centre de coordination des réponses d'urgences de l'Union européenne(DG ECHO), établissent que l'Etat de Katsina est toutefois affecté, compte tenu du nombre de personnes déplacées, des conflits entre groupes armés y persistant et de la sévère malnutrition y sévissant, d'un niveau de violence tel qu'un ressortissant étranger amené à y retourner pourrait, en raison d'éléments propres à sa situation personnelle, en être spécifiquement affecté. En l'espèce, outre l'isolement qui pourrait être le sien en cas de retour dans l'Etat de Katsina, il ressort des pièces du dossier que M. E est atteint de schizophrénie et ce, dans un pays où, d'après les sources publiques disponibles, les personnes atteintes de troubles mentaux sont enchainées et maltraitées. Il présente donc une vulnérabilité particulière et craint, avec raison, s'il venait à être renvoyé à Katsina, de subir des traitements inhumains ou dégradants. Il suit de là qu'il est fondé à soutenir qu'en fixant le Nigéria comme pays de renvoi, le préfet du Pas-de-Calais a méconnu les stipulations de l'article 3 de la convention de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et les dispositions de l'article L. 721-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

11. Il résulte de ce qui précède que les conclusions de M. E, à fin d'annulation de la décision fixant le Nigéria comme pays de destination de la mesure d'éloignement prise à son encontre, doivent être accueillies.

En ce qui concerne les autres moyens dirigés contre l'interdiction de retour sur le territoire français :

12. Aux termes de l'article L. 612-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Lorsqu'aucun délai de départ volontaire n'a été accordé à l'étranger, l'autorité administrative assortit la décision portant obligation de quitter le territoire français d'une interdiction de retour sur le territoire français. Des circonstances humanitaires peuvent toutefois justifier que l'autorité administrative n'édicte pas d'interdiction de retour. () ". Aux termes de l'article L. 612-10 du même code : " Pour fixer la durée des interdictions de retour mentionnées aux articles L. 612-6 et L. 612-7, l'autorité administrative tient compte de la durée de présence de l'étranger sur le territoire français, de la nature et de l'ancienneté de ses liens avec la France, de la circonstance qu'il a déjà fait l'objet ou non d'une mesure d'éloignement et de la menace pour l'ordre public que représente sa présence sur le territoire français ". Il résulte de ces dispositions combinées que l'autorité compétente doit, pour décider de prononcer à l'encontre de l'étranger soumis à l'obligation de quitter le territoire français une interdiction de retour et en fixer la durée, tenir compte, dans le respect des principes constitutionnels, des principes généraux du droit et des règles résultant des engagements internationaux de la France, des quatre critères qu'elles énumèrent, sans pouvoir se limiter à ne prendre en compte que l'un ou plusieurs d'entre eux.

13. En l'espèce, il ne ressort des pièces du dossier ni, qu'ainsi que l'indique le préfet du Pas-de-Calais, que le comportement, en France, de M. E constituerait une menace pour l'ordre public, ni qu'il aurait fait l'objet, le 15 juin 2021, d'une première obligation de quitter le territoire français. En outre, le préfet du Pas-de-Calais mentionne, à tort, que M. E aurait fait l'objet d'une obligation de quitter le territoire français le 1er juillet 2022, celle-ci ayant disparue de l'ordonnancement juridique après son annulation, devenue définitive, par le tribunal administratif de Paris le 3 octobre 2022. Or, M. E séjourne en France depuis près de 6 ans et s'il ne dispose pas d'attaches familiales sur le territoire français, il y bénéficie d'un traitement ayant permis de stabiliser sa pathologie mentale et, ainsi qu'il a été dit au point 10 du présent jugement, ne peut retourner au Nigéria sans craintes d'y subir des traitements inhumains ou dégradants. Il suit de là que M. E est fondé à soutenir que l'interdiction du territoire français prise à son encontre est, tant dans son principe, eu égard aux circonstances humanitaires dont il peut se prévaloir, que dans la fixation de sa durée, compte tenu de l'ancienneté de son séjour, où il poursuit un traitement, de l'absence de menace avérée pour l'ordre public et de décision d'éloignement préexistante, empreintes d'erreurs manifestes dans l'appréciation de sa situation personnelle.

14. Il suit de là que, sans qu'il soit besoin de statuer sur les autres moyens de la requête, M. E est fondé à solliciter l'annulation de la décision par laquelle le préfet du Pas-de-Calais a interdit son retour sur le territoire français pour une durée d'un an.

Sur les conclusions à fin d'injonction et d'astreinte :

15. Le présent jugement n'impliquant aucune mesure d'exécution, les conclusions à fin d'injonction et d'astreinte de M. E ne peuvent être accueillies.

D E C I D E :

Article 1er : Les décisions du 21 mars 2024, par lesquelles le préfet du Pas-de-Calais a fixé le Nigéria comme pays de destination de la mesure d'éloignement et a interdit le retour de M. E sur le territoire français pour une durée d'un an, sont annulées.

Article 2 : Le surplus des conclusions de la requête de M. E est rejeté.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à M. A E et au préfet du Pas-de-Calais.

Lu en audience publique le 28 mars 2024.

Le magistrat désigné,

Signé,

X. LARUE

La greffière,

Signé,

F. JANET

La République mande et ordonne au préfet du Pas-de-Calais en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution du présent jugement.

Pour expédition conforme,

La greffière,

3

N°2402993

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