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AccueilJurisprudence administrativeN° TA59-2403098

Tribunal Administratif de Lille — Décision N° TA59-2403098

mercredi 18 septembre 2024

JuridictionTribunal Administratif de Lille
SectionTribunal Administratif de Lille
N° DossierTA59-2403098
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation3ème Chambre
Avocat requérantVERGNOLE

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 26 mars 2024, Mme B A, représentée par Me Vergnole, doit être regardée comme demandant au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 24 mai 2023 par lequel le préfet du Nord a refusé de lui délivrer u titre de séjour, lui a fait obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays de destination de cette mesure d'éloignement ;

2°) d'enjoindre au préfet du Nord de lui délivrer un titre de séjour portant la mention " vie privée et familiale " si elle n'est pas en possession d'une carte de résident en sa qualité de parent de réfugié dans le délai d'un mois à compter de la notification du jugement à intervenir sous astreinte de 100 euros par jour de retard ou, à défaut, de procéder au réexamen de sa demande ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 500 euros, à verser à son conseil, au titre des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Elle soutient que :

En ce qui concerne la décision portant refus de titre de séjour :

- elle est insuffisamment motivée ;

- elle est entachée d'un défaut d'examen sérieux et particulier de sa situation ;

- elle méconnait les dispositions de l'article L. 425-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- elle méconnait les dispositions de l'article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droits d'asile ;

- elle méconnait les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- elle méconnait les stipulations de l'article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant.

En ce qui concerne la décision portant obligation de quitter le territoire français :

- elle est insuffisamment motivée ;

- elle est illégale en raison de l'illégalité, invoquée par voie d'exception, de la décision portant refus de titre de séjour ;

- elle est entachée d'un défaut d'examen sérieux et particulier de sa situation ;

- elle méconnait les dispositions des articles L. 541-1, L. 541-2 et L. 541-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- elle méconnait les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- elle méconnait les stipulations de l'article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation.

En ce qui concerne la décision fixant le pays de destination :

- elle est insuffisamment motivée ;

- elle est illégale en raison de l'illégalité, invoquée par voie d'exception, de la décision portant obligation de quitter le territoire français ;

- elle méconnait les stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

La requête a été communiquée au préfet du Nord qui n'a pas présenté de mémoire mais a produit des pièces, enregistrées le 4 avril 2024.

Mme A a été admise au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 25 septembre 2023.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport C Leclère,

- et les conclusions C Michel, rapporteure publique.

Considérant ce qui suit :

1. Par sa requête, Mme A, ressortissante guinéenne née le 15 mars 1993 à Conakry (Guinée), demande au tribunal d'annuler l'arrêté du 24 mai 2023 par lequel le préfet du Nord a refusé de lui délivrer un titre de séjour, lui a fait obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays de destination de cette mesure d'éloignement.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

En ce qui concerne la décision portant refus de titre de séjour :

2. En premier lieu, la décision en litige énonce les circonstances de droit et de fait sur lesquelles le préfet du Nord a entendu se fonder pour refuser de délivrer à Mme A un titre de séjour. Elle est ainsi suffisamment motivée pour l'application des dispositions des articles L. 211-1 et suivants du code des relations entre le public et l'administration.

3. En deuxième lieu, il ne ressort ni des termes de l'arrêté en litige ni des pièces du dossier que le préfet du Nord n'a pas procédé à un examen sérieux et particulier de la situation C A. Le moyen doit, dès lors, être écarté.

4. En troisième lieu, Mme A n'a sollicité la délivrance d'un titre de séjour que sur le seul fondement des dispositions de l'article L. 425-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Il ne ressort pas des termes de l'arrêté attaqué que le préfet du Nord a examiné d'office sa situation sur un autre fondement. Par suite, la requérante ne peut utilement invoquer la méconnaissance des dispositions de l'article L. 423-23 du même code, l'arrêté attaqué n'ayant ni pour objet ni pour effet de lui refuser un titre de séjour sur ce fondement. Le moyen afférent doit donc être écarté.

5. En quatrième lieu, aux termes de l'article L. 425-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger, résidant habituellement en France, dont l'état de santé nécessite une prise en charge médicale dont le défaut pourrait avoir pour lui des conséquences d'une exceptionnelle gravité et qui, eu égard à l'offre de soins et aux caractéristiques du système de santé dans le pays dont il est originaire, ne pourrait pas y bénéficier effectivement d'un traitement approprié, se voit délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention "vie privée et familiale" d'une durée d'un an. La condition prévue à l'article L. 412-1 n'est pas opposable. / La décision de délivrer cette carte de séjour est prise par l'autorité administrative après avis d'un collège de médecins du service médical de l'Office français de l'immigration et de l'intégration, dans des conditions définies par décret en Conseil d'Etat () ". Aux termes de l'article R 425-11 du même code : " Pour l'application de l'article L. 425-9, le préfet délivre la carte de séjour temporaire portant la mention "vie privée et familiale" au vu d'un avis émis par un collège de médecins à compétence nationale de l'Office français de l'immigration et de l'intégration. L'avis est émis dans les conditions fixées par arrêté du ministre chargé de l'immigration et du ministre chargé de la santé au vu, d'une part, d'un rapport médical établi par un médecin de l'office et, d'autre part, des informations disponibles sur les possibilités de bénéficier effectivement d'un traitement approprié dans le pays d'origine de l'intéressé. Les orientations générales mentionnées au troisième alinéa de l'article L. 425-9 sont fixées par arrêté du ministre chargé de la santé. " Aux termes de l'article R 425-12 de ce code : " Le rapport médical mentionné à l'article R. 425-11 est établi par un médecin de l'Office français de l'immigration et de l'intégration à partir d'un certificat médical établi par le médecin qui suit habituellement le demandeur ou par un médecin praticien hospitalier inscrits au tableau de l'ordre, dans les conditions prévues par l'arrêté mentionné au deuxième alinéa du même article. Le médecin de l'office peut solliciter, le cas échéant, le médecin qui suit habituellement le demandeur ou le médecin praticien hospitalier. Il en informe le demandeur. Il peut également convoquer le demandeur pour l'examiner et faire procéder aux examens estimés nécessaires. Le demandeur présente au service médical de l'office les documents justifiant de son identité. A défaut de réponse dans le délai de quinze jours, ou si le demandeur ne se présente pas à la convocation qui lui a été fixée, ou s'il n'a pas présenté les documents justifiant de son identité le médecin de l'office établit son rapport au vu des éléments dont il dispose et y indique que le demandeur n'a pas répondu à sa convocation ou n'a pas justifié de son identité. Il transmet son rapport médical au collège de médecins () Le demandeur dispose d'un délai d'un mois à compter de l'enregistrement de sa demande en préfecture pour transmettre à l'Office et de l'intégration le certificat médical mentionné au premier alinéa. Lorsque la demande est fondée sur l'article L. 431-2, le certificat médical est transmis dans le délai mentionné à ce même article. ".

6. D'une part, pour refuser de délivrer le titre de séjour sollicité, le préfet s'est fondé sur la circonstance que Mme A n'a pas retiré le " kit médical " aux fins de transmission du certificat médical mentionné par les dispositions précitées de l'article R. 425-12 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Pour justifier cette carence, la requérante soutient, sans l'établir, que son téléphone était cassé et qu'elle n'a donc pas eu connaissance de l'existence d'un rendez-vous le 22 février 2022 pour récupérer ce " kit médical ". Par ailleurs, Mme A ne fait état d'aucune démarche entreprise auprès des services de la préfecture quant à l'instruction de son dossier. A défaut de transmission de cette pièce qui permet la rédaction d'un rapport médical et l'émission d'un avis du collège des médecins de l'Office français de l'immigration et de l'intégration, le préfet du Nord n'a pas été mis en mesure de se prononcer sur la délivrance d'un titre de séjour pour raisons de santé tant au regard de la gravité de la pathologie de la requérante que de la disponibilité du traitement dans son pays d'origine. Le préfet du Nord était donc fondé pour ce seul motif de refuser de faire droit à cette demande.

7. D'autre part, et au surplus, si Mme A, qui est atteinte d'une hépatite B chronique sans activité virale, soutient que sa situation médicale justifie la délivrance d'un titre de séjour pour raisons de santé car elle ne pourra bénéficier d'une prise en charge et d'un traitement approprié dans son pays d'origine, elle ne justifie pas, par les seules pièces qu'elle produit, de la prise d'un traitement médicamenteux ni d'un suivi médical précis. Dans ces conditions, Mme A n'est pas fondée à soutenir que le préfet du Nord a méconnu les dispositions de l'article L. 425-9 de code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Le moyen afférent doit, dès lors, être écarté.

8. En cinquième lieu, d'une part, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile. / 2° Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale ou à la protection des droits et libertés d'autrui ".

9. En l'espèce, Mme A déclare être entrée en France au moins de juin 2021, soit depuis moins de deux ans à la date de la décision attaquée. Si Mme A se prévaut de sa relation avec un compatriote résidant régulièrement sur le territoire français, avec qui elle a eu deux filles nées en 2022 et 2023, ce dernier est titulaire d'une carte de séjour valable jusqu'au 19 mai 2024 et ne lui donne ainsi pas vocation à rester durablement sur le territoire français. La requérante ne fait par ailleurs valoir aucune autre relation personnelle ou insertion sociale sur le territoire français. En outre, il ressort des pièces du dossier que Mme A est mère de deux enfants mineurs résidant en Guinée, pays où résident également ses parents. Dans ces conditions, le préfet du Nord n'a pas méconnu les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales. Pour les mêmes motifs, il n'a pas entaché sa décision d'une erreur manifeste d'appréciation. Les moyens afférents doivent être écartés.

10. En sixième et dernier lieu, aux termes aux termes de l'article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant : " Dans toutes les décisions qui concernent les enfants, qu'elles soient le fait d'institutions publiques ou privées de protection sociale, des tribunaux, des autorités administratives ou des organes législatifs, l'intérêt supérieur de l'enfant doit être une considération primordiale ". Il résulte de ces stipulations que, dans l'exercice de son pouvoir d'appréciation, l'autorité administrative doit accorder une attention primordiale à l'intérêt supérieur des enfants dans toutes les décisions les concernant.

11. En l'espèce, la décision attaquée de refus de titre de séjour n'a ni pour objet, ni pour effet, d'éloigner Mme A du territoire national et ainsi de la séparer de ses enfants. Il n'apparait pas non plus que cette décision a pour effet de séparer ceux-ci de leur père. La circonstance que les filles du couple ont obtenu le statut de réfugié par deux décisions de l'office français de protection des réfugiés et apatrides (OFPRA) du 19 juillet 2023, soit postérieurement à la date de la décision en litige, est sans incidence sur la légalité de cette dernière. Dans ces circonstances, et compte tenu des éléments mentionnés au point 9, le préfet n'a pas méconnu les stipulations de l'article 3-1 de la c convention internationale relative aux droits de l'enfant. Le moyen afférent doit être écarté.

12. Il résulte de ce qui précède que Mme A n'est pas fondée à demander l'annulation de la décision du 24 mai 2023 par laquelle le préfet du Nord a refusé de lui délivrer un titre de séjour.

En ce qui concerne la décision portant obligation de quitter le territoire français :

13. Aux termes de l'article 3-1 de la convention internationale des droits de l'enfant : " 1. Dans toutes les décisions qui concernent les enfants, qu'elles soient le fait des institutions publiques ou privées de protection sociale, des tribunaux, des autorités administratives ou des organes législatifs, l'intérêt supérieur de l'enfant doit être une considération primordiale () ". Il résulte de ces stipulations que, dans l'exercice de son pouvoir d'appréciation, l'autorité administrative doit accorder une attention primordiale à l'intérêt supérieur des enfants dans toutes les décisions les concernant.

14. Il ressort des pièces du dossier qu'à la date de la décision attaquée, une demande d'asile avait été déposée auprès de l'OFPRA pour le compte des deux enfants mineures C Mme A, nées le 26 février 2022 et le 27 mars 2023. Compte tenu du droit de ces enfants à se maintenir sur le territoire français pendant la durée d'examen de sa demande, il est de leur intérêt supérieur que leur mère y réside également durant cette même période. Dans ces circonstances, Mme A est fondée à soutenir que la décision attaquée, en la séparant de ses enfants, porte atteinte à l'intérêt supérieur de celles-ci, quand bien même le préfet du Nord n'avait pas connaissance de cette situation. Au demeurant, postérieurement à la date de la décision litigieuse, les deux filles C A se sont vues reconnaître le statut de réfugiée par deux décisions de l'OFPRA du 19 juillet 2023. Par suite, le moyen tiré de la méconnaissance des stipulations de l'article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant doit être accueilli.

15. Il résulte de ce qui précède, et sans qu'il soit besoin de statuer sur les autres moyens dirigés contre cette décision, que Mme A est fondée à demander l'annulation de la décision du 24 mai 2023 par laquelle le préfet du Nord l'a obligée à quitter le territoire français dans un délai de trente jours. Il y a lieu, par voie de conséquence, d'annuler la décision du même jour par laquelle le préfet du Nord a fixé le pays de destination de cette mesure d'éloignement.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

16. Eu égard au motif d'annulation retenu, l'exécution du présent jugement implique uniquement que le préfet du Nord procède au réexamen de la situation C A dans un délai de trois mois à compter de la notification du présent jugement et qu'il lui délivre, dans l'attente, une autorisation provisoire de séjour. Il n'y a pas lieu d'assortir cette injonction d'une astreinte

Sur les frais liés au litige :

17. Mme A a obtenu le bénéfice de l'aide juridictionnelle. Par suite, son avocate peut se prévaloir des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, et sous réserve que Me Vergnole, avocate C A, renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat, de mettre à la charge de l'Etat le versement à Me Vergnole d'une somme de 1 200 euros.

D E C I D E :

Article 1er : Les décisions du 24 mai 2023 par lesquelles le préfet du Nord a obligé Mme A à quitter le territoire français dans un délai de trente jours et fixé le pays de destination sont annulées.

Article 2 : Il est enjoint au préfet du Nord, dans un délai de trois mois à compter de la notification du présent jugement, de réexaminer la situation C A et, dans l'attente, de lui délivrer une autorisation provisoire de séjour.

Article 3 : L'Etat versera à Me Vergnole une somme de 1 200 euros en application des dispositions du deuxième alinéa de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991, sous réserve que Me Vergnole renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat.

Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à Mme A, à Me Vergnole et au préfet du Nord.

Délibéré après l'audience du 4 septembre 2024, à laquelle siégeaient :

- M. Baillard, président,

- Mme Leclère, première conseillère,

- M. Horn, conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 18 septembre 2024.

La rapporteure,

Signé

M. LECLÈRELe président,

Signé

B. BAILLARD

La greffière,

Signé

S. DEREUMAUX

La République mande et ordonne au préfet du Nord, en ce qui le concerne, ou à tous commissaires de justice à ce requis, en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière.

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